Bataille de Salamine (480 av. J.-C.) : le jour où la Grèce survit
Septembre 480 av. J.-C. : dans un détroit large de deux kilomètres, quelques centaines de trières grecques brisent la flotte de Xerxès.
Au cinquième été de son règne, vers 1274 avant notre ère selon la chronologie la plus courante, Ramsès II se retrouve presque seul, encerclé par des chars hittites, au nord-ouest de la ville de Qadesh, sur l’Oronte, dans l’actuelle Syrie. Sa division d’élite est en déroute, son camp est envahi, et le pharaon, monté sur son char, charge lui-même l’ennemi. C’est du moins ce qu’il fera graver, pendant des décennies, sur les murs de plusieurs grands temples d’Égypte. La bataille de Qadesh est l’affrontement le mieux documenté de tout le Bronze récent. Et c’est là que l’affaire se complique : presque toute la documentation vient d’un seul camp, celui de Ramsès, écrite pour le glorifier.
Au XIIIe siècle avant notre ère, deux puissances se disputent le Levant. Au sud, l’Égypte du Nouvel Empire, qui contrôle Canaan et une partie de la côte syrienne depuis les campagnes de Thoutmosis III, deux siècles plus tôt. Au nord, l’empire hittite, centré sur Hattusa en Anatolie, qui a pris le dessus sur le Mitanni et pousse ses pions vers le sud. Entre les deux, des cités et principautés vassales qui changent d’allégeance au gré des rapports de force. Qadesh est l’un de ces enjeux. La ville, identifiée au tell Nebi Mend, verrouille la trouée de Homs, le passage naturel entre la vallée de la Beqaa et la Syrie intérieure. Qui tient Qadesh tient la route du nord.
Séthi Ier, le père de Ramsès II, avait déjà repris la ville, brièvement. Elle est repassée sous influence hittite. Quand Ramsès II monte sur le trône, jeune et ambitieux, il prépare une grande expédition pour la reconquérir. En face, le roi hittite Muwatalli II rassemble une coalition que les textes égyptiens décrivent comme immense, avec des contingents venus de tout l’empire, de l’Anatolie occidentale jusqu’au nord de la Syrie. Ramsès en dresse la liste sur les murs de ses temples : dix-neuf peuples ou royaumes alliés, un catalogue qui dit surtout l’étendue de l’influence hittite de l’époque.
L’armée égyptienne remonte la côte puis la Beqaa en quatre divisions nommées d’après les grands dieux : Amon, Rê, Ptah et Seth. Chacune compte, selon les estimations usuelles des égyptologues, autour de 5 000 hommes, ordre de grandeur plutôt que chiffre certain. Au sud de Qadesh, deux Bédouins Shasou se présentent au pharaon. Ils affirment que Muwatalli, effrayé, se trouve encore loin au nord, dans la région d’Alep. Ramsès les croit. Il pousse en avant avec la seule division d’Amon et installe son camp au nord-ouest de la ville.
Erreur majeure. Les deux hommes sont des agents envoyés par le roi hittite, dont l’armée entière est massée derrière le tell de Qadesh, invisible. Deux éclaireurs hittites capturés peu après, et battus, avouent la vérité, une scène que les reliefs égyptiens représentent avec un réalisme cru. Trop tard : les chars hittites franchissent un cours d’eau, prennent de flanc la division de Rê qui marchait encore en colonne, la disloquent, et déferlent sur le camp d’Amon. Les fuyards sèment la panique. Selon le récit égyptien, Ramsès, abandonné, invoque Amon, charge à plusieurs reprises et repousse les assaillants vers le fleuve. Les reliefs montrent des Hittites noyés dans l’Oronte, dont le prince d’Alep, que ses soldats vident de son eau en le tenant par les pieds, tête en bas. Le détail est si insolite qu’il retient l’attention.
La réalité tactique fut sans doute moins miraculeuse. L’arrivée d’un corps de troupes appelé les Néarin dans les textes, venu de la côte, probablement du pays d’Amourrou, prend les chars hittites à revers au moment où ceux-ci pillent le camp au lieu d’achever leur victoire. La division de Ptah arrive ensuite du sud. Muwatalli, qui a gardé son infanterie en réserve derrière la ville, ne l’engage pas. La journée s’achève sans vainqueur clair.
On répète souvent que Qadesh fut le plus grand affrontement de chars de l’histoire, avec quelque 5 000 à 6 000 véhicules engagés. La formule mérite un examen. Les chiffres viennent des inscriptions égyptiennes elles-mêmes : le récit de Ramsès attribue à Muwatalli 2 500 chars dans la première vague et 1 000 autres en renfort, plus environ 37 000 fantassins. Or ces textes relèvent de la propagande royale, et gonfler l’ennemi grandit le vainqueur. Aucune source hittite ne confirme ces effectifs, faute de récit hittite détaillé de la bataille. Les spécialistes admettent l’ordre de grandeur tout en soulignant qu’il repose sur une seule tradition documentaire. Le superlatif reste donc plausible pour l’âge du Bronze, mais invérifiable.
Les deux armées n’utilisent d’ailleurs pas le même engin. Le char égyptien est léger, deux hommes, un conducteur et un archer, conçu comme une plateforme de tir mobile qui harcèle à distance avec l’arc composite. Le char hittite de Qadesh, tel que le montrent les reliefs égyptiens, embarque trois hommes, dont un porteur de lance, et sert davantage à la charge et au choc direct. Frédéric Servajean a proposé de voir dans ce troisième homme un combattant agile, capable de progresser à pied là où le char se trouve bloqué. Deux doctrines d’emploi face à face, et c’est en partie ce qui rend la bataille si intéressante pour l’histoire militaire.
Qui a gagné à Qadesh ? Ramsès rentre en Égypte et proclame un triomphe personnel écrasant. Il fait graver le récit sur les murs d’Abydos, de Karnak, de Louxor, du Ramesseum et d’Abou Simbel, sous deux formes : un texte long et lyrique, dit « Poème » et jadis attribué à un scribe nommé Pentaour, qui n’en est en réalité que le copiste, et un compte rendu plus sec, le « Bulletin », accompagné de reliefs légendés. Trois copies sur papyrus nous sont aussi parvenues. C’est une masse documentaire sans équivalent pour une bataille de cette époque.
Mais les faits parlent contre le communiqué de victoire. Qadesh reste hittite. L’Amourrou repasse dans l’orbite de Hattusa. Dans les années qui suivent, Ramsès doit mener plusieurs campagnes pour simplement stabiliser sa frontière au Levant. Côté hittite, aucun texte officiel de Muwatalli ne commémore la bataille, mais des documents postérieurs, un décret de son frère Hattusili III, présent sur le champ de bataille, ou le prologue d’un traité conclu par son successeur, y font allusion sans la moindre lamentation de vaincu. La plupart des spécialistes concluent donc à un match nul tactique doublé d’un avantage stratégique hittite : l’Égypte a sauvé son armée et son roi, la ligne de front a reculé. D’autres nuancent, en rappelant que Muwatalli non plus n’a pas détruit l’armée égyptienne alors qu’il en avait l’occasion. Le dossier reste ouvert sur un point : sans une seule relation hittite détaillée de la bataille, toute reconstitution du déroulement dépend d’un récit égyptien écrit pour glorifier un seul homme.
La suite est peut-être plus remarquable que la bataille. Vers 1259 avant notre ère, en l’an 21 de Ramsès, soit environ seize ans après Qadesh, le pharaon et Hattusili III concluent un traité de paix et d’alliance défensive. On en possède les deux versions : le texte égyptien, gravé à Karnak et au Ramesseum, et le texte hittite, rédigé en akkadien, la langue diplomatique de l’époque, sur des tablettes d’argile retrouvées à Hattusa. Les originaux échangés étaient gravés, disent les textes, sur des tablettes d’argent aujourd’hui perdues. C’est le plus ancien traité de paix dont les deux versions nous soient parvenues, et chaque partie y jure la paix devant ses propres dieux, avec clauses d’assistance mutuelle et d’extradition. Le texte lui-même ne nomme jamais Qadesh. L’alliance sera scellée, en l’an 34 de Ramsès, par son mariage avec une fille de Hattusili et de la reine Puduhepa, rebaptisée en Égypte Maathorneferure.
Qadesh illustre ainsi tout un pan de la diplomatie du Bronze récent, ce monde interconnecté que révèlent aussi les lettres d’Amarna : on s’y affronte, on s’y espionne, puis on s’écrit, on échange des princesses et des médecins. La bataille elle-même a fini par sortir des mémoires pendant des siècles, jusqu’au déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion puis, au début du XXe siècle, à la fouille des archives de Boğazköy par Hugo Winckler, en 1906.
Une tablette du traité, exhumée à Hattusa, est aujourd’hui exposée au Musée archéologique d’Istanbul. Une réplique en cuivre, offerte par la Turquie en 1970, en orne un mur du siège des Nations unies à New York. Le plus grand choc de chars de l’Antiquité se termine, matériellement, sur un morceau d’argile couvert de cunéiforme.
La question des effectifs et des tactiques renvoie à l’histoire du char de guerre au Bronze récent et aux armées du Nouvel Empire égyptien. Le traité de l’an 21 s’inscrit dans la diplomatie internationale révélée par les lettres d’Amarna, et l’empire hittite de Muwatalli II mérite un détour par les archives cunéiformes de Hattusa.
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⚔Septembre 480 av. J.-C. : dans un détroit large de deux kilomètres, quelques centaines de trières grecques brisent la flotte de Xerxès.