Du groupe juif de Jérusalem à l’Église d’empire : trois siècles décisifs

Histoire des religionsRome & les Étrusques9 juillet 20265 sources vérifiées
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Vers 112, Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, écrit à l’empereur Trajan une lettre embarrassée (Lettres, X, 96). On lui amène des gens accusés d’être « chrétiens ». Il ne sait pas très bien quoi leur reprocher : ils se réunissent avant l’aube, chantent un hymne « au Christ comme à un dieu », puis partagent un repas ordinaire. Quatre-vingts ans après la mort de Jésus, l’administration romaine découvre, perplexe, un mouvement dont elle ignore encore qu’il finira par capturer l’Empire lui-même. L’histoire des trois premiers siècles du christianisme, c’est celle de cette trajectoire improbable.

Une secte juive parmi d’autres, vers l’an 30

Au départ, rien ne distingue vraiment les disciples de Jésus des autres courants du judaïsme du Ier siècle. Pharisiens, sadducéens, esséniens, baptistes : la Judée sous domination romaine fourmille de groupes qui débattent de la Loi, du Temple et de la fin des temps. Les premiers fidèles de Jésus de Nazareth, exécuté par crucifixion sous le préfet Ponce Pilate, probablement vers 30, forment une communauté à Jérusalem, fréquentent le Temple et observent les prescriptions juives. Les Actes des Apôtres, rédigés vers la fin du Ier siècle, en donnent une image idéalisée mais précieuse : une communauté dirigée par Pierre puis par Jacques, « frère du Seigneur », que l’historien juif Flavius Josèphe mentionne d’ailleurs dans ses Antiquités judaïques (XX, 200) à propos de son exécution en 62, décidée par le grand prêtre Anan le Jeune pendant la vacance du poste de procurateur romain.

Ce qui singularise le groupe, c’est une affirmation : ce crucifié est ressuscité, et il est le Messie attendu. Affirmation scandaleuse pour beaucoup de Juifs, absurde pour les Grecs, comme le reconnaîtra Paul lui-même dans la première lettre aux Corinthiens (1 Co 1, 23). Et pourtant elle circule. Vite.

Paul de Tarse, ou l’invention d’une religion portable

L’affaire aurait pu rester une querelle interne au judaïsme palestinien. Un homme change la donne : Paul de Tarse, Juif de la diaspora, citoyen romain, d’abord persécuteur du mouvement puis converti vers 33-36. Entre les années 40 et 60, il sillonne l’Anatolie, la Macédoine, la Grèce, fondant des communautés à Corinthe, Philippes, Thessalonique, Éphèse. Ses lettres, rédigées entre 50 et 60 environ, sont les plus anciens textes chrétiens conservés, antérieurs aux évangiles.

La question qui déchire alors le mouvement paraît technique, elle est en réalité décisive : les païens convertis doivent-ils se faire circoncire et suivre la Loi juive ? La réunion de Jérusalem, vers 48-49, tranche en faveur d’une ouverture. Le christianisme devient une religion sans condition ethnique préalable, transportable dans n’importe quelle cité de l’Empire. On mesure mal, souvent, ce que cette décision a d’inhabituel dans le monde antique, où les cultes sont presque toujours liés à un peuple, une cité, un territoire. La rupture avec le judaïsme s’accentue ensuite, surtout après la destruction du Temple de Jérusalem par Titus en 70, qui prive le mouvement de son centre historique et accélère son basculement vers les cités grecques et Rome.

Nourris aux lions ? Ce que les persécutions ont vraiment été

L’imagerie populaire montre trois siècles de chrétiens traqués sans relâche. Le dossier documentaire raconte autre chose. La première persécution attestée est celle de Néron en 64 : après l’incendie de Rome, rapporte Tacite (Annales, XV, 44), l’empereur fait accuser les chrétiens, « détestés pour leurs abominations », et en fait périr un grand nombre dans des supplices spectaculaires. Mais c’est un épisode local et opportuniste, pas une politique d’État.

Pendant près de deux siècles, la répression reste sporadique, locale, souvent déclenchée par des dénonciations. La réponse de Trajan à Pline le dit explicitement : ne pas rechercher les chrétiens, ne pas accepter les dénonciations anonymes, punir seulement ceux qui refusent d’abjurer. Les grandes persécutions générales sont tardives : celle de Dèce en 249-251, qui exige de tous les habitants de l’Empire un sacrifice public aux dieux, puis celle de Dioclétien à partir de 303, la plus dure, avec destruction d’églises, confiscation des Écritures et exécutions. Les martyrs sont réels, les Actes des martyrs de Lyon en 177, conservés par Eusèbe de Césarée, en gardent un récit saisissant. Mais leur nombre total reste débattu, et les historiens s’accordent aujourd’hui pour le compter en milliers plutôt qu’en centaines de milliers.

Évêques, canon, credo : la fabrique d’une institution

Pendant que Rome persécute par intermittence, les communautés s’organisent. Au début du IIe siècle, les lettres d’Ignace d’Antioche, rédigées vers 107-110 alors qu’on le conduit à Rome pour y être exécuté, défendent déjà un modèle à trois niveaux : un évêque unique par cité, entouré de prêtres et de diacres. Ce modèle épiscopal, c’est-à-dire centré sur l’autorité d’un surveillant local (episkopos), s’imposera partout.

En parallèle se joue la bataille des textes. Face à Marcion, qui vers 140 rejette entièrement l’héritage juif et l’Ancien Testament, et face aux courants gnostiques, qui proposent des évangiles alternatifs comme celui de Thomas retrouvé à Nag Hammadi en 1945, les Églises fixent progressivement un canon, une liste de livres reçus comme normatifs. Irénée de Lyon, vers 180, défend déjà les quatre évangiles, et quatre seulement. Le processus prendra encore deux siècles, mais l’essentiel du Nouveau Testament est stabilisé à la fin du IIe siècle. Une institution avec des chefs, des textes, des rituels et un réseau de communication entre cités : voilà ce que Dèce affronte en 249. Trop tard, sans doute.

Combien de chrétiens ? Le débat des historiens

Combien étaient-ils, au juste ? Sur ce point la recherche hésite franchement. Le sociologue Rodney Stark, dans The Rise of Christianity (1996), a proposé un modèle de croissance régulière d’environ 40 % par décennie, qui partirait d’un millier de fidèles vers 40 pour atteindre cinq à six millions vers 300, soit autour de 10 % de la population impériale. D’autres, comme Robin Lane Fox dans Pagans and Christians (1986), plaident pour des chiffres nettement plus bas et une croissance moins linéaire. Aucun recensement antique ne permet de trancher : on raisonne à partir d’indices indirects, listes d’évêchés, papyrus égyptiens, inscriptions funéraires.

Le débat porte aussi sur les causes. Réseau d’entraide efficace, notamment lors des épidémies du IIIe siècle ? Attractivité pour les femmes et les milieux urbains modestes ? Promesse d’un salut individuel dans un monde anxieux ? Chaque hypothèse a ses défenseurs, aucune ne suffit seule. Ce qui est sûr, c’est qu’à la veille de la persécution de Dioclétien, le christianisme compte des fidèles jusque dans le palais impérial.

Constantin, Milvius et le retournement de 313

Le 28 octobre 312, au pont Milvius, aux portes de Rome, Constantin bat son rival Maxence. Selon Lactance puis Eusèbe de Césarée, dont les récits divergent sur les détails, l’empereur aurait fait combattre ses troupes sous un signe chrétien. L’année suivante, l’accord dit « édit de Milan » conclu avec Licinius accorde la liberté de culte à tous, chrétiens compris, et restitue les biens confisqués. En une décennie, tout bascule : Constantin finance des basiliques, exempte le clergé de charges publiques, et convoque en 325 le concile de Nicée pour trancher la crise arienne, cette querelle sur la nature divine du Christ qui divisait l’Orient.

Le christianisme n’est pas encore religion d’État, il faudra attendre l’édit de Thessalonique de Théodose, promulgué le 28 février 380, qui impose le christianisme nicéen. Mais la secte de Jérusalem est devenue une Église impériale, avec ses conciles, ses privilèges et bientôt ses propres dissidents à réprimer. Trois siècles auront suffi.

Un graffiti moqueur, dernier témoin

Au musée du Palatin, à Rome, on peut voir un graffiti gravé vers 200 sur un mur d’un bâtiment annexé au palais impérial : un homme à tête d’âne cloué sur une croix, un personnage qui lève la main vers lui, et cette légende en grec maladroit, « Alexamenos adore son dieu ». Découvert en 1857 sur la pente du Palatin, il passe pour l’une des plus anciennes représentations connues de la crucifixion, tracée par un moqueur. Un siècle plus tard, le dieu d’Alexamenos ornait les étendards des légions. Le graffeur anonyme du Palatin n’aurait sans doute pas parié là-dessus.

Pour aller plus loin

Sur les mondes religieux dans lesquels ce mouvement a grandi, on lira nos articles consacrés au judaïsme du Second Temple et aux cultes à mystères gréco-romains. La découverte des manuscrits de Nag Hammadi et la question des évangiles gnostiques prolongent directement le dossier du canon des Écritures.

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