La construction des pyramides : ce que l’on sait vraiment
Depuis 2013, un journal de bord vieux de 4 500 ans documente le chantier de Khéops. Ce que l’archéologie établit sur la construction des pyramides, et ce qui résiste.

La stèle la plus célèbre de l’archéologie du Proche-Orient est le dos d’une autre stèle. Aménophis III l’avait fait dresser dans son temple funéraire, un siècle et demi plus tôt, avec le récit de ses constructions. Mérenptah l’a fait démonter, transporter jusque dans son propre temple, retourner face au mur, et graver au verso.
Le site est celui de Thèbes-Ouest, sur la rive du Nil opposée à Karnak. En 1896, Flinders Petrie y fouille le temple funéraire de Mérenptah, bâti pour l’essentiel de matériaux repris à celui d’Aménophis III. Dans un angle de la cour, il trouve une dalle de plus de trois mètres, basculée en avant, la face inscrite contre le sol.
C’est celle d’Aménophis III qui regardait le ciel. Quand Petrie parvient à glisser un regard dessous, il découvre une longue inscription hiéroglyphique surmontée d’une scène colorée, jaune, rouge et bleu, où Amon tend une épée au roi entre Mout et Khonsou. La surface est irrégulière et la gravure médiocre, ce qui rend plusieurs passages difficiles à lire, comme le notera Wilhelm Spiegelberg, le philologue allemand présent ce jour-là.
Le texte est un poème de victoire. Mérenptah y célèbre l’écrasement d’une invasion libyenne, l’événement militaire majeur de son règne, survenu en l’an 5. Une copie du même texte existe sur une stèle de Karnak.
Spiegelberg traduit l’essentiel dans la journée, puis bute sur un signe des dernières lignes. Un nom de peuple, qu’il transcrit approximativement : I-si-ri-ar. Petrie propose aussitôt une lecture, Israël. Spiegelberg se range à son avis.
La remarque de Petrie ce jour-là est passée à la postérité : les révérends vont être contents. Le soir, à table, il ajoute une prédiction qu’il faut lui accorder : cette stèle sera plus connue dans le monde que tout ce qu’il a trouvé d’autre. L’homme avait déjà derrière lui une carrière considérable, il avait inventé la fouille stratigraphique et formé Howard Carter. L’annonce fait les gros titres de la presse anglaise.
Le passage tient en cinq signes groupés. Ysrỉꜣr, fk.t, bn, pr.t, =f. Mot à mot : Israël, dévasté, ne pas, semence, sa. Les traductions courantes donnent : Israël est dévasté, sa semence n’est plus.
L’essentiel se joue sur un détail d’écriture. Les hiéroglyphes égyptiens accolent à chaque nom un signe muet, le déterminatif, qui indique à quelle catégorie il appartient. Les trois noms qui précèdent Israël dans la liste, Ascalon, Gézer et Yénoam, portent le déterminatif des territoires étrangers. Israël, lui, porte celui des groupes humains : un homme, une femme, trois traits verticaux pour le pluriel, et le bâton de jet qui marque l’étranger.
Autrement dit, le scribe égyptien connaissait en Canaan une population appelée Israël, assez notable pour figurer dans un hymne royal, et il ne la rattachait ni à une ville ni à un royaume. La stèle ne dit ni sa taille, ni sa localisation exacte, ni son organisation. Elle établit une existence, une date, et rien de plus.
La lecture elle-même n’est pas absolument unanime. Quelques chercheurs ont proposé d’y voir Jezréel, nom d’une vallée du nord de la Palestine, mais cette lecture reste minoritaire et la transcription Israël fait consensus.
Sur la face ouest extérieure de la cour de la cachette, au temple d’Amon de Karnak, une série de reliefs de bataille accompagne un texte parallèle. L’égyptologue Frank Yurco a soutenu que ces scènes illustrent la campagne cananéenne de Mérenptah, et qu’une d’entre elles, montrant un combat en terrain découvert plutôt que devant des murailles, représenterait précisément Israël. Un peuple sans ville se combat en rase campagne.
L’argument est séduisant et il a été largement repris, y compris sous la forme d’une image des Israélites vieille de trois mille deux cents ans. Anson Rainey l’a contesté frontalement dans l’Israel Exploration Journal en 2001 : rien n’établit que cette scène renvoie à Israël. Le débat porte aussi sur l’auteur des reliefs, que certains attribuent à Ramsès II plutôt qu’à son fils, et sur la question de savoir si le Pa-Canaan de la liste désigne une ville ou une région entière, ce qui change le compte des scènes.
Le second débat pourrait faire perdre à la stèle son titre. En 2001, l’égyptologue Manfred Görg a proposé de lire un nom fragmentaire sur un socle de statue conservé dans les réserves du musée de Berlin, référencé ÄM 21687. Sa proposition, publiée en allemand, est reprise en anglais en 2010 avec Peter van der Veen et Christoffer Theis.
Les arguments ont du poids. Le nom voisine avec Ascalon et Canaan, séquence topographique proche de celle de la stèle de Mérenptah. La graphie évoque la XVIIIᵉ dynastie, ce qui reculerait la mention d’Israël de deux siècles environ.
La communauté ne s’est pas rangée à cette lecture. L’orthographe proposée serait unique dans tout le corpus égyptien. Le socle n’a pas été trouvé en contexte de fouille, il n’a aucune provenance assurée, et sa datation reste par conséquent indéterminable. Plusieurs spécialistes ont rejeté la proposition.
La stèle de Mérenptah conserve donc son statut. Reste un fait que l’on souligne rarement. Trois mille ans d’écriture égyptienne, des dizaines de milliers de textes administratifs, religieux et royaux, et une seule mention d’Israël, tenue pour assurée. Elle occupe l’avant-dernière ligne d’un poème consacré à une guerre libyenne, et elle annonce la disparition de ceux qu’elle nomme. La première apparition d’Israël dans l’histoire écrite est une notice nécrologique.
Ce dossier croise la question de l’Exode et de l’émergence d’Israël en Canaan, les autres attestations épigraphiques du nom, de la stèle de Mésha aux monolithes de Kurkh, et le règne de Mérenptah, marqué par les premières attaques des Peuples de la mer.
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