El, le dieu discret d’Ougarit dont le nom est devenu celui de Dieu

פעמי-עליון · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Sur une stèle de calcaire trouvée à Ras Shamra, l’ancienne Ougarit, sur la côte syrienne, un dieu âgé est assis sur un trône. Il porte une tiare à cornes, lève la main en signe de bénédiction, reçoit l’offrande d’un roi debout devant lui. Ce vieillard tranquille, c’est El. Un dieu qui ne combat pas, ne tonne pas, ne descend presque jamais de son trône. Et pourtant, son nom est devenu, dans plusieurs langues, le mot même qui désigne Dieu.

Trente tablettes sous la charrue d’un paysan

Tout commence en 1928, quand un paysan du territoire alaouite heurte du soc une dalle de pierre près de la baie de Minet el-Beida. La dalle recouvre un tombeau voûté du Bronze récent. Dès 1929, l’archéologue français Claude Schaeffer ouvre le chantier de Ras Shamra et met au jour les archives d’Ougarit, cité prospère du Bronze récent détruite vers 1185 avant notre ère. Parmi des milliers de tablettes, un lot exceptionnel : des textes mythologiques rédigés en ougaritique, une langue sémitique du Nord-Ouest notée dans un alphabet cunéiforme de trente signes, déchiffré dès 1930, en quelques mois, par Hans Bauer et Édouard Dhorme, avec le concours décisif de Charles Virolleaud qui avait le premier identifié la nature alphabétique du script.

Ces tablettes racontent les dieux de Canaan de l’intérieur, sans le filtre polémique de la Bible. On y découvre Baal le dieu de l’orage, la déesse guerrière Anat, le dieu de la mer Yam, la mort personnifiée sous le nom de Môt. Et au sommet, ou plutôt en retrait du sommet, El.

« Taureau El, père des années »

Dans les textes d’Ougarit, El porte des titres qui disent tout de sa fonction. Il est « le Taureau El », image de puissance génésique plus que de violence. Il est « le père des dieux », « le créateur des créatures » (bny bnwt en ougaritique), et « le père des années », traduction la plus courante de l’expression ab šnm, dont le sens exact reste discuté par les philologues. Il réside loin des hommes, « à la source des deux fleuves, au confluent des deux abîmes », et c’est là que les autres dieux viennent le trouver quand une décision s’impose.

Car El décide, mais n’agit guère. Dans le cycle de Baal, le grand ensemble mythologique copié par le scribe Ilimilku au XIIIe siècle avant notre ère, c’est Baal qui affronte Yam, Baal qui meurt et revient, Baal qui fait pleuvoir. El, lui, arbitre. Il autorise la construction du palais de Baal, il pleure la mort du dieu de l’orage, il désigne des successeurs. Un roi à la retraite ? Certains historiens ont parlé d’un deus otiosus, un dieu devenu oisif, supplanté par le jeune Baal. D’autres, comme le bibliste Frank Moore Cross dans « Canaanite Myth and Hebrew Epic » (1973), y voient au contraire le modèle du patriarche : l’autorité qui n’a plus besoin de se battre pour être obéie. Son épouse Athirat, l’Ashéra que la Bible connaîtra si bien, est « la génitrice des dieux » : à eux deux, ils ont engendré le panthéon, soixante-dix fils selon les textes.

Un nom si commun qu’il finit par désigner Dieu

Voilà le paradoxe. El est à la fois un nom propre, celui du patriarche d’Ougarit, et le nom commun qui signifie « dieu » dans presque toutes les langues sémitiques. Ilu en akkadien, el en ougaritique et en hébreu, ilāh en arabe, d’où al-ilāh, contracté en Allāh. Quand un texte cananéen ou biblique dit « el », il faut donc à chaque fois se demander : parle-t-on d’un dieu quelconque, ou du dieu El ?

Cette ambiguïté a laissé des traces partout. Dans les noms de personnes d’abord : Ismaël (« El entend »), Gabriel (« El est ma force »), Michel (« qui est comme El ? »), Élie, Samuel. Dans les noms de lieux ensuite, comme Béthel, « la maison de El », sanctuaire majeur du royaume d’Israël. Et surtout dans le nom même d’Israël, que la Genèse (32, 29) explique par un combat nocturne : Jacob a « lutté avec Élohim » et l’a emporté, même si le nom Israël contient bien la racine el. Un peuple qui porte le nom du vieux dieu cananéen dans son propre nom, le fait mérite qu’on s’y arrête.

La Genèse conserve d’ailleurs toute une série de titres divins bâtis sur El, attachés à des sanctuaires précis : El Elyon, « El le Très-Haut », que le roi-prêtre Melchisédek sert à Jérusalem (Genèse 14) ; El Shaddaï, sous lequel Dieu se révèle aux patriarches ; El Olam, « El l’Éternel », à Béer-Shéba ; El Roï, « El qui me voit ». Longtemps, on a lu ces titres comme de simples variantes poétiques. On y voit aujourd’hui plutôt les vestiges de cultes locaux du dieu El, absorbés ensuite dans le culte du Dieu d’Israël.

Le partage des nations : un verset qui change tout

Un passage biblique cristallise le dossier. Le Deutéronome (32, 8-9) raconte comment « le Très-Haut », Elyon, partagea jadis les nations entre les êtres divins. Dans le texte massorétique, la version hébraïque médiévale de référence, ce partage se fait « selon le nombre des fils d’Israël ». Mais un fragment trouvé à Qumrân, le manuscrit 4QDeutj, ainsi que la traduction grecque des Septante, portent une leçon plus ancienne : « selon le nombre des fils de Dieu », ou des fils de El. Et le verset suivant précise que la part de Yahvé, dans ce partage, fut Jacob.

Lu ainsi, le passage garde le souvenir d’une théologie où Elyon, figure de El, préside à un panthéon de fils divins, et où Yahvé reçoit Israël comme un fils reçoit son lot. Les soixante-dix fils de El à Ougarit, les soixante-dix nations de la tradition juive : la coïncidence a frappé plus d’un commentateur, même si elle ne prouve rien à elle seule.

Fusion, identité, absorption : ce que débattent les historiens

Comment le Dieu de la Bible s’est-il retrouvé porteur du nom et des traits de El ? Deux grandes lectures s’affrontent. Pour la première, défendue notamment par Frank Moore Cross, Yahvé serait à l’origine une épithète ou une manifestation de El lui-même : il n’y aurait pas eu fusion mais continuité. Pour la seconde, aujourd’hui majoritaire et développée entre autres par Mark S. Smith dans « The Early History of God » (1990, révisé en 2002), Yahvé est d’abord un dieu distinct, venu du sud, des régions de Séir, de Témân ou de Madiân que mentionnent les plus vieux poèmes bibliques. Les inscriptions de Kuntillet Ajrud, dans le nord du Sinaï, datées d’environ 800 avant notre ère, invoquent « Yahvé de Témân et son Ashéra », signe que le Dieu d’Israël avait alors des ancrages régionaux, et peut-être une parèdre héritée de l’entourage de El.

Dans ce second scénario, Yahvé aurait progressivement absorbé la figure de El : son nom, ses sanctuaires, son profil de père miséricordieux et de créateur trônant au conseil divin. L’opération a si bien réussi que la Bible ne polémique jamais contre El, alors qu’elle combat Baal sans relâche. On ne dénonce pas un dieu avec lequel on a fusionné. Le dossier documentaire reste mince sur les étapes précises de cette absorption, et la chronologie fait toujours débat. Mais le vieillard barbu assis sur son trône céleste, tel que l’imagerie chrétienne représentera Dieu le Père, ressemble étrangement au patriarche d’Ougarit.

La statuette de bronze et d’or du dieu El, elle, a survécu à la destruction de la ville. Découverte par la mission Schaeffer, elle est conservée au musée national de Damas, assise dans sa pose tranquille, trois mille deux cents ans après, un vieux dieu dont le nom a survécu à tous les empires.

Pour aller plus loin

Le cycle de Baal et le panthéon d’Ougarit méritent une lecture d’ensemble, tout comme la figure d’Ashéra et la question de la parèdre du Dieu d’Israël. On peut aussi prolonger avec l’alphabet cunéiforme d’Ougarit, jalon décisif de l’histoire de l’écriture alphabétique, et avec les manuscrits de Qumrân, qui ont renouvelé la critique textuelle de la Bible.

Sources de cet article

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  1. Ugarit - Wikipedia Wikipedia / sources multiples
  2. Ras Shamra-Ougarit : cent ans de recherches pluridisciplinaires OpenEdition / Technè (C2RMF)
  3. Ugaritic alphabet - Wikipedia Wikipedia / sources multiples
  4. Ugaritic - Mnamon (Scuola Normale Superiore) Scuola Normale Superiore di Pisa
  5. Statue of the god El - National Museum of Damascus (Virtual Museum of Syria) Virtual Museum of Syria
  6. Kuntillet Ajrud inscriptions Center for Online Judaic Studies
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