Le recteur de Port-Royal s’est trompé de jour. Dans la première des deux lettres qu’il écrit le 22 juin 1692 à bord du Granada, ancré dans la rade, Emmanuel Heath raconte qu’il sortait de l’office « on Wednesday the 7th of June » quand le sol s’est mis à rouler sous ses pieds. Or le 7 juin 1692 du calendrier julien, celui de l’Angleterre et de ses colonies, tombait un mardi, et c’est un mardi que porte le titre d’une relation anonyme imprimée à Londres la même année. L’erreur figure telle quelle dans l’édition que Jacob Tonson fait vendre chez R. Baldwyn, autorisée le 9 septembre 1692 ; le texte est réimprimé à Édimbourg puis à Glasgow avant la fin de l’année. Les dates jamaïcaines et anglaises de cet article suivent ce calendrier julien, en retard de dix jours sur le grégorien.
La lettre de Heath est le témoignage que les récits sur la fin de la ville reprennent d’ordinaire. Son auteur s’y félicite aussi d’avoir lancé, dans son dernier sermon avant la catastrophe, des avertissements que ses paroissiens ont ensuite pris pour une prophétie. Port-Royal avait alors trente-sept ans d’existence anglaise, et elle est passée dans les récits sur l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, comme le grand port des flibustiers anglais des Caraïbes.
« Plus d’argent comptant qu’à Londres »
Les Anglais prennent la Jamaïque aux Espagnols en 1655, au terme de l’expédition que Cromwell avait d’abord lancée contre Hispaniola. Sur la caye qui ferme la rade, que les Espagnols appelaient Cayo de Carena parce qu’on y carénait les coques, ils élèvent un fort baptisé du nom du lord-protecteur, rebaptisé Fort Charles après la Restauration, et l’agglomération qui pousse autour, connue d’abord comme Cagway, devient Port-Royal. La proposition déposée à l’UNESCO en 2009 par le Jamaica National Heritage Trust lui compte 740 habitants en 1662. Vingt ans plus tard, Francis Hanson, dans le bref état de l’île qu’il place en tête des Laws of Jamaica imprimées à Londres en 1683, décrit une ville d’environ mille maisons, beaucoup en brique, « Storehouse or Treasury of the West-Indies », où l’argent comptant abonde davantage qu’à Londres rapporté au nombre d’habitants. John Taylor, qui séjourne dans l’île en 1687 et 1688, compte six cents maisons de brique et autant de bois. Pour 1692, la même proposition recense des estimations allant de 6 500 à 10 000 habitants et retient 6 500 à 7 000, dont peut-être 2 500 esclaves ; Donny Hamilton, qui a dirigé les fouilles sous-marines des années 1980, avance 7 000 à 8 000, quand Boston en comptait quelque 6 000. Personne n’a recensé la ville en 1692 ; les dénombrements les plus proches datent de 1680, un recensement de la paroisse et une liste de milice conservés aux National Archives de Londres dans le volume CO 1/45, et la seconde aligne 1 101 hommes pour la ville selon Nuala Zahedieh.
Ces maisons de brique n’ont pas été payées par la course seule. Zahedieh a montré, à partir des registres de douane et de la correspondance des gouverneurs, que la contrebande avec l’Amérique espagnole valait à la fin du siècle davantage que les exportations légales de l’île. En 1679, sur 89 navires entrés à Port-Royal depuis l’Angleterre ou l’Amérique du Nord, 40 repartaient commercer sur les côtes espagnoles, et les envois de métal précieux vers l’Angleterre passaient pour dépasser 100 000 livres sterling en 1690. La traite y prenait une large part. La Royal African Company, compagnie anglaise de traite à monopole, entretenait un agent dans l’île depuis 1677, et dans les années 1680 plus d’un tiers des Africains débarqués à la Jamaïque étaient revendus à des acheteurs espagnols. Le recensement de la paroisse de 1680 dénombre 21 foyers probablement juifs, qui réunissaient 77 Blancs et tenaient 50 Noirs, et une synagogue s’élevait sur un terrain acheté en 1677.
L’étiquette de ville pirate n’est pas sortie de rien. Dans les années 1660, la course contre l’Espagne est officiellement encouragée, et selon la proposition de 2009 les agents du roi montaient à bord de chaque prise pour en prélever un cinquième pour la Couronne, un dixième pour l’Amirauté et un douzième pour le gouverneur. Henry Morgan, le plus connu des capitaines installés à Port-Royal, traverse l’isthme de Panama et prend la ville en 1671. Le traité de Madrid de 1670 met officiellement fin à ces commissions, ce qui n’empêche pas Morgan d’être nommé gouverneur adjoint de la Jamaïque le 23 janvier 1674 et, semble-t-il, fait chevalier au même moment, selon le Dictionary of Welsh Biography. Il meurt en 1688. Heath appelle encore « Privateers » la bande qui force les entrepôts abandonnés le soir même du séisme. Le butin des premières années a probablement servi de capital de départ au négoce qui a suivi, mais en 1692 la ville qui s’enfonce est d’abord un marché, de marchandises et d’êtres humains.
Quarante minutes après onze heures
Jusqu’à la première secousse, le récit de Heath ressemble à une chronique de salon. Sorti de l’église, il passe dans la salle voisine où se retrouvent les marchands. Le président du conseil, John White selon l’historien Larry Gragg, l’y retient pour un verre de vin d’absinthe avant le dîner, puis allume une pipe que Heath, par politesse, attend de lui voir finir. Il devait dîner chez un capitaine Ruden, dont la maison s’enfonce à la première secousse avec sa femme, sa famille et ses invités. « Lord, Sir, what’s this ? » demande le recteur. White, très calme, répond que c’est un tremblement de terre et que cela va passer. L’église et sa tour s’écroulent. Heath court vers le fort Morgan, terrain dégagé où il se croit à l’abri des façades, voit la terre s’ouvrir et avaler une foule, la mer passer par-dessus les fortifications, rebrousse chemin par deux ou trois ruelles où les briques lui roulent sur les souliers, et trouve sa propre rue intacte, pas un tableau décroché dans sa chambre, avant de prier une heure avec les voisins agenouillés en cercle. Pour gagner un navire, il marche sur les toits de maisons arasées au ras de l’eau, là où s’étendaient le quai, ses belles maisons de brique « as fine as those in Cheapside » et deux rues entières.
L’heure varie selon qui la donne. Heath écrit que la ville a été secouée et engloutie en trois minutes, vers onze heures et demie. Le président et le conseil, dans leur lettre du 20 juin, parlent de dix minutes pour l’île entière. Parmi les correspondants dont Hans Sloane fait imprimer les lettres dans les Philosophical Transactions de 1694, deux placent le choc entre onze heures et midi, et un troisième, écrivant de Port-Royal le 3 juillet 1693, « about 40 Minutes past Eleven in the Forenoon ». En 1959, l’équipe d’Edwin Link remonte près de l’ancien fort James une montre de poche fabriquée vers 1686 par Paul Blondel, horloger français établi aux Provinces-Unies ; la radiographie montre ses aiguilles arrêtées à 11 h 43. Une page de l’université des Indes occidentales donne 11 h 15. On préférera ici la fourchette des témoins à la précision de la montre, parce qu’une montre engloutie s’arrête quand l’eau ou le choc l’arrête, ce qui ne coïncide pas forcément avec la première secousse.
Le mécanisme, les contemporains l’ont décrit sans le nommer. Sloane note que la partie de la ville qui a sombré était la plus sableuse, du côté de la rade. Le correspondant de juillet 1693 explique que les rues disparues n’étaient que du sable, gagné sur l’eau en enfonçant des pieux et en construisant des quais, et qu’elles gisent désormais par quatre, six ou huit brasses, soit sept à quinze mètres environ. Un autre, dans une lettre datée du 22 mars 1693, a vu l’eau bouillonner hors du sable aux endroits où il se fendait. Du sable, encore du sable, et de l’eau dessous, ce que les géologues appellent aujourd’hui liquéfaction.
Treize hectares de ville sur vingt et un se sont ainsi affaissés, d’après Hamilton, et la proposition de 2009 précise que la partie nord de la caye a glissé vers le large plutôt que de basculer, ce qui a conservé les bâtiments en place. Dans sa seconde lettre, datée du 28 juin, Heath décrit des gens restés pris dans le sol jusqu’au cou, la tête hors de terre, dont les chiens avaient mangé certaines.
Quinze cents, deux mille, cinq mille
Les morts n’ont été comptés par personne.
Le 22 juin, Heath avance mille cinq cents disparus, en précisant qu’il s’agit d’une conjecture, et cite parmi eux l’attorney général Musgrove et le prévôt Reves. La relation anonyme imprimée à Londres annonce dès son titre deux mille âmes perdues en deux minutes. Le correspondant de Port-Royal de juillet 1693 estime à 2 000 les morts du séisme dans toute l’île, puis à 3 000 ceux qu’une fièvre a emportés ensuite, « the greatest part from Kingstown only ». Un des correspondants de Sloane compte ensemble les Blancs et les Noirs, et aucun texte consulté ne distingue les esclaves dans ces totaux. Tous ces nombres sont des estimations de témoins, faute de relevé paroissial ou de rôle pour les recouper. Michael Pawson et David Buisseret, dans la monographie qu’ils ont consacrée à la ville en 1975, ont repris le partage du correspondant de 1693, 2 000 morts sur le coup et 3 000 dans les jours suivants, et c’est leur chiffre que citent le projet de Texas A&M et les pages de l’Institut d’études géologiques des États-Unis. L’université des Indes occidentales, de son côté, parle de plus de 2 500 victimes.
La ville neuve où sont morts la plupart des trois mille a été décidée en quelques jours. Le 24 juin, le conseil fait arpenter deux cents acres appartenant au colonel Beeston, de l’autre côté de la rade, dans la paroisse de Saint-Andrew, la « Linnavea » de Heath. Le 28, il ordonne de lui payer 1 000 livres sterling, accorde aux habitants de Port-Royal la priorité sur les lots et autorise à faire travailler à la ville neuve les Noirs de la paroisse de Saint-Andrew, dont la plupart étaient sans doute esclaves. La lettre du conseil du 20 juin réclamait cinq navires de guerre et quatre ou cinq cents soldats, parce que les armes, écrasées sous les maisons, laissaient les maîtres inquiets devant leurs esclaves. Kingston n’a pas aussitôt remplacé Port-Royal. Matthew Mulcahy a montré que les maladies du nouveau site ont renvoyé beaucoup de survivants sur la pointe, que le port a repris son rôle, et qu’après l’incendie de janvier 1703 les autorités locales ont interdit de le réoccuper avant que la reine n’annule cette interdiction en 1704. Les ouragans de 1712 et de 1722 ont achevé le négoce ; celui du 28 août 1722 coule vingt-six navires marchands et tue quatre cents personnes dans la rade, selon Hamilton.
Sodome
Heath lit la catastrophe comme un jugement, et il n’est pas seul. Il se présentait comme l’homme qui maintenait un semblant de religion « among a most Ungodly Debauched People », et il écrit que Port-Royal a eu « much the greatest share » du jugement de Dieu. Le conseil, qui dans la même semaine fait couler les cadavres flottants, nourrit les sinistrés et proclame la restitution des biens volés, écrit à Londres que la colonie est devenue un exemple de la sévérité divine. Le 28 juin, il proclame que seule une réforme des mœurs peut arrêter la main vengeresse de Dieu, fait appliquer les articles de guerre relatifs à la piété et fixe au 13 juillet une journée d’humiliation. Pour ces hommes, le séisme avait un auteur et un motif, et la réponse relevait à la fois du secours, de la police et du jeûne.
L’image de Sodome précède le séisme. John Taylor, en 1687, trouvait déjà la ville « more rude and anticque than ’ere was Sodom », pleine de corsaires et de « debauched wild blades », d’après le manuscrit qu’a édité David Buisseret en 2008. Le satiriste londonien Ned Ward, parti pour la Jamaïque en janvier 1697 et rentré déçu dans l’année, en tire en 1698 A Trip to Jamaica, qui connaît sa septième édition en 1700. Ces textes forment le fond de la réputation, et ils ont un point commun qu’on oublie volontiers, celui d’avoir été écrits par un voyageur, un satiriste et un pasteur, dont aucun n’était marchand, marin ou esclave, ce qui ne veut pas dire qu’ils inventaient, puisque Heath a vu de ses yeux le pillage du premier soir et les femmes qu’il dit « as Impudent, and Drunken as ever ».
Le superlatif est une autre affaire. La formule « the wickedest city on earth », ou « in the world », ne figure dans aucun des textes de 1683 à 1700 consultés pour cet article, et l’on ne sait pas qui l’a lancée. Les historiens qui s’en servent la mettent entre guillemets, Zahedieh dans le titre d’un chapitre de 2002, Hamilton dans celui d’un article de 2005, et la proposition de 2009 la présente comme le surnom sous lequel on désigne couramment la ville.
Même sort pour le chiffre, répété sur d’innombrables pages, d’un débit de boisson pour dix habitants, qui ne renvoie à aucun recensement. Le recensement de 1680 existe pourtant, dans le même volume CO 1/45, et la proposition de 2009 n’en tire qu’un établissement, la maison close d’un certain John Stan, avec vingt et une femmes blanches et deux femmes noires.
Le Swan est passé par-dessus les maisons
Edwin Link travaille sur le site en 1956 puis en 1959 avec la National Geographic Society et la Smithsonian Institution, autour du fort James, de la taverne Littleton et du magasin du roi. Robert Marx fouille le long de Fisher’s Row de 1965 à 1967, et la fouille la plus longue, celle de l’Institute of Nautical Archaeology de Texas A&M avec le Jamaica National Heritage Trust, dirigée par Donny Hamilton de 1981 à 1990, porte sur Lime Street, au carrefour de High Street et de Queen Street. Huit bâtiments y ont été étudiés. Le bâtiment 1, en brique, 53 pieds de façade sur 47 de profondeur, a livré au moins soixante bouteilles de verre sombre et servait apparemment de taverne en même temps que d’atelier de cordonnier. Dans le bâtiment 5, une pile d’environ vingt-cinq assiettes d’étain était tombée d’un placard sous l’escalier. Les fouilleurs ont trouvé des restes d’enfants entre les murs effondrés, et dans une cour un tonneau d’ordures qui contenait la taille de la barbe et des cheveux d’un homme. Le 12 juillet 2025, à Paris, la 47ᵉ session du Comité du patrimoine mondial a inscrit l’ensemble archéologique de Port Royal au XVIIᵉ siècle, 27 hectares terrestres et submergés, au titre des critères (iv) et (vi).
Dans le cimetière de l’église Saint-Pierre, reconstruite en 1726, une dalle de marbre raconte qu’un marchand né à Montpellier, Lewis Galdy, parti de France « for his religion », fut englouti par le séisme puis rejeté à la mer par une autre secousse, et sauvé à la nage jusqu’à ce qu’un canot le recueille. On y lit, selon les relevés récents, qu’il mourut le 22 décembre 1739 à quatre-vingts ans ; un journal néo-zélandais de 1918 recopiait le 22 septembre 1737, et la pierre elle-même a voyagé, transférée de Green Bay au cimetière de Saint-Pierre en 1953, pour la visite de la reine selon The Gleaner. Galdy fut député, marguillier, maître d’œuvre de l’église de 1726, et négociant en vin, en cacao et en esclaves.
Morgan, lui, « was buried at Port Royal on 26 August 1688 », dit le Dictionary of Welsh Biography. Heath rapporte que le grand cimetière des Palisadoes a été détruit et que la mer a sorti les morts de leurs tombes, et l’on en déduit d’ordinaire que les os de Morgan sont partis avec eux, sans qu’aucune des sources consultées ne situe précisément sa tombe.
Même son dernier portrait clinique se discute. Les notes de Sloane sur un malade hydropique désigné comme « Sir H. M. » passent pour décrire Morgan depuis l’article de Richard Sheridan en 1986, mais G. M. Longfield-Jones a jugé en 1988 l’identification indécidable et la maladie décrite difficile à concilier avec l’activité de Morgan jusqu’à ses derniers mois.
La frégate Swan carénait le long du quai au moment du choc. Selon une lettre de Port-Royal du 6 mars 1693, la mer et l’effondrement du quai la portent par-dessus de nombreuses maisons, un pan de façade lui défonce la dunette, elle ne chavire pas et contribue à sauver des centaines de personnes. Le conseil la fait expertiser, condamner et désarmer dès le 16 juin, et la décrit le 20 « sucked among the ruins », sans canons ni gréement. Robert Marx a cru la retrouver dans une épave du vieux port, que Hamilton écarte parce qu’elle gît hors des limites de la ville, là où un navire jeté dans les rues ne peut pas s’être échoué ; il lui préfère la coque de soixante-dix pieds couchée en travers du mur de façade du bâtiment 4, au coin de Lime Street et de Queen Street, un navire échoué en pleine ville comme celui que décrit la lettre de mars 1693.
Pour aller plus loin
Le code des pirates et ses articles jurés éclairent ce que les équipages de la Jamaïque pratiquaient avant que la course ne cède la place au négoce. L’histoire des marrons de la Jamaïque et du traité de 1739 montre l’autre face de la société esclavagiste que Port-Royal approvisionnait. Et le procès de Salem, la même année 1692, offre un point de comparaison sur la manière dont des colons anglais lisaient un malheur collectif comme un signe de Dieu.
Port-Royal était une ville anglaise de la Jamaïque, une île des Caraïbes. On la présente souvent comme la ville des pirates, détruite par un tremblement de terre en 1692. Le tremblement de terre a bien eu lieu, et une grande partie de la ville a disparu sous la mer. Mais les lettres écrites à l’époque et les fouilles des archéologues racontent une histoire plus compliquée que la légende.
Une ville riche bâtie sur du sable
Les Anglais prennent la Jamaïque aux Espagnols en 1655. Ils construisent un fort au bout d’une longue bande de sable qui ferme une grande baie, et une ville grandit autour. En 1662, elle compte environ 740 habitants. Trente ans plus tard, elle en a peut-être 6 500 à 7 000, dont environ 2 500 esclaves. Personne ne les a comptés exactement.
Au début, la ville sert de base à des corsaires, des marins autorisés par le gouverneur à attaquer les navires et les villes espagnols. Le plus célèbre, Henry Morgan, prend la ville de Panama en 1671.
En 1692, pourtant, Port-Royal vit surtout du commerce. Ses marchands vendent en cachette des marchandises aux colonies espagnoles, et ils revendent aussi des Africains réduits en esclavage. Un auteur de l’époque écrit qu’on y trouve plus d’argent comptant qu’à Londres.
Le jour du tremblement de terre
Le mardi 7 juin 1692, un peu avant midi, la terre tremble. Le pasteur de la ville, Emmanuel Heath, buvait un verre avec le président du conseil de l’île. Il voit l’église s’écrouler, puis la terre s’ouvrir et avaler des gens. Dans sa lettre, il se trompe pourtant de jour et écrit mercredi.
Une partie de la ville avait été construite sur du sable gagné sur la mer. Pendant les secousses, ce sable gorgé d’eau se met à couler comme un liquide. Les quais, les entrepôts et les maisons du bord de mer glissent dans l’eau. Environ deux tiers de la ville disparaissent, et les rues se retrouvent sous sept à quinze mètres d’eau.
On ne connaît pas l’heure exacte. Les témoins disent entre onze heures et midi. Une montre retrouvée au fond de l’eau en 1959 est arrêtée à 11 h 43.
Combien de morts ?
Personne n’a compté les morts. Le pasteur parle de 1 500 disparus. D’autres textes de l’époque parlent de 2 000 morts, puis de 3 000 autres tués par une fièvre dans les mois suivants. Ces chiffres sont des estimations, et ils ne disent pas combien d’esclaves sont morts.
Quelques jours après la catastrophe, les dirigeants de l’île achètent des terres de l’autre côté de la baie pour bâtir une nouvelle ville, Kingston. C’est là que beaucoup de survivants meurent de la fièvre. Port-Royal est reconstruite, puis frappée par un incendie en 1703 et par des ouragans. Elle devient ensuite une base de la marine britannique.
La « ville la plus perverse du monde » ?
Pour beaucoup de gens de l’époque, le tremblement de terre est une punition de Dieu. Le pasteur Heath trouvait ses paroissiens très impies. Les dirigeants de l’île ordonnent une journée de prière et de pénitence. Avant même la catastrophe, un voyageur comparait déjà la ville à Sodome, la cité détruite par Dieu dans la Bible.
Aujourd’hui, on appelle souvent Port-Royal « la ville la plus perverse du monde ». Cette formule ne se trouve pourtant dans aucun des textes de l’époque consultés pour l’article, et on ne sait pas qui l’a inventée. Le chiffre souvent répété d’un bar pour dix habitants ne renvoie lui non plus à aucun recensement.
Sous la mer
Des archéologues fouillent la ville engloutie depuis les années 1950. Sous la rue appelée Lime Street, ils ont retrouvé une taverne avec au moins soixante bouteilles, une pile d’assiettes d’étain tombée d’un placard, et une coque de navire couchée à travers un mur. Le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2025.
Dans le cimetière de l’église, une pierre tombale raconte l’histoire de Lewis Galdy, un marchand né en France. Englouti par le tremblement de terre, il aurait été rejeté à la mer par une autre secousse, puis sauvé à la nage. Il est mort bien plus tard, à quatre-vingts ans.
Henry Morgan avait été enterré à Port-Royal en 1688. Le grand cimetière de la ville a été détruit par le séisme, mais on ne sait pas exactement où se trouvait sa tombe.
Une frégate, le Swan, a été poussée par la mer par-dessus les maisons et a aidé à sauver des centaines de personnes. Deux archéologues ne sont pas d’accord sur l’épave qui pourrait être la sienne.
La lettre du pasteur Heath, le débat sur les chiffres des morts, l’origine du surnom de la ville et les fouilles de Lime Street sont développés dans l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- [Emmanuel Heath], A full Account of the Late Dreadful Earthquake at Port Royal in Jamaica ; Written in two Letters from the Minister of that Place. From a Board the Granada in Port Royal Harbour, June 22, 1692, « Licenced Sept. 9, 1692 », Londres, imprimé pour Jacob Tonson et vendu par R. Baldwyn, 1692, une feuille (2 p.), Wing F2267 ; lettres du 22 et du 28 juin 1692 (« on Wednesday the 7th of June », vin d’absinthe et pipe du président, maison du capitaine Ruden, fort Morgan, trois minutes vers onze heures et demie, 1 500 morts estimés, pillage par les « Privateers », cimetière des Palisadoes détruit, nouvelle ville « near the Rock in Linnavea ») exemplaire de la British Library reproduit dans Early English Books Online ; texte EEBO-TCP A40532
- [Emmanuel Heath], A full account of the late dreadful earth-quake at Port-Royal in Jamaica, imprimé à Édimbourg et réimprimé à Glasgow, 1692 Early English Books Online ; notice de la bibliothèque de Texas A&M University
- A true and perfect relation of that most sad and terrible earthquake, at Port-Royal in Jamaica, which happened on Tuesday the 7th. of June, 1692. Where, in two minutes time the town was sunk under ground, and two thousand souls perished, Londres, [1692] Early English Books Online ; notice de la bibliothèque de Texas A&M University
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Sources primaires (suite)
- Hans Sloane, « A Letter from Hans Sloane, M. D. and S. R. S. with Several Accounts of the Earthquakes in Peru October the 20th 1687. And at Jamaica, February 19th. 1687/8 and June the 7th. 1692 », Philosophical Transactions 18, n° 209, mars-avril 1694, p. 78-100 ; lettre préliminaire de Sloane (partie sableuse du côté de la rade), lettre du 20 juin 1692 (« between Eleven and Twelve »), n° VI, Port-Royal, 6 mars 1693 (le Swan porté par-dessus les maisons), n° VII, daté « Deene, March 22. 1693 » (eau bouillonnant hors du sable), n° VIII, Port-Royal, 3 juillet 1693, communiqué par Christopher Love Morley (« about 40 Minutes past Eleven in the Forenoon », sable et pieux, quatre à huit brasses, 2 000 morts et 3 000 victimes de la fièvre « the greatest part from Kingstown only ») JSTOR 102439
- Carte de Port Royal gravée par John Sturt, jointe à la lettre de Sloane, Philosophical Transactions 18, n° 209, 1694 Royal Society, Londres, image RS.19035
- Hans Sloane à Richard Waller, lettre d’envoi des témoignages sur les séismes du Pérou et de la Jamaïque, 3 p., 1692 Royal Society Archives, Londres, Early Letters, EL/S2/12
- Le président et le conseil de la Jamaïque aux Lords of Trade and Plantations, à bord du Richard and Sarah, 20 juin 1692, post-scriptum du 23 juin, signé John White, John Bourden, Peter Heywood, Sam Bernard, Nicholas Lawes, John Towers, Fra. Blackmore, Charles Knight, Tho. Sutton (« Two thirds of Port Royal were swallowed up by the sea », le Swan « sucked among the ruins ») The National Archives, Kew, anciennes cotes America and West Indies 540, n° 21, et Board of Trade, Jamaica 53, p. 47-50, d’après le Calendar of State Papers, n° 2 278
- Procès-verbaux du conseil de la Jamaïque, 14, 16, 24 et 28 juin 1692 (proclamation sur les biens volés, désarmement du Swan, arpentage de 200 acres du colonel Beeston, paiement de 1 000 livres, priorité des habitants de Port-Royal et emploi des Noirs de Saint-Andrew, réforme des mœurs, journée d’humiliation du 13 juillet) The National Archives, Kew, ancienne cote Board of Trade, Jamaica 77, p. 184-197, d’après le Calendar of State Papers, n° 2 270, 2 274, 2 292 et 2 302
- Francis Hanson (« F. H. »), « A short account of the island and government thereof », en tête de The laws of Jamaica passed by the assembly, and confirmed by His majesty in council, Feb. 23. 1683, Londres, 1683, Wing J124, ESTC R8077 (« Storehouse or Treasury of the West-Indies », environ mille maisons, « more plenty of running Cash » qu’à Londres) texte EEBO-TCP A46390
- John Taylor, Multum in Parvo, manuscrit de 1687-1688 sur la Jamaïque (six cents maisons de brique et autant de bois, comparaison avec Sodome) National Library of Jamaica, Kingston ; éd. D. Buisseret, 2008 ; passages cités d’après M. Draper (2014) et la proposition d’inscription de 2009
- Recensement de la paroisse de Port Royal, 1680, et liste de milice de 1680 (1 101 hommes) The National Archives, Kew, CO 1/45, fol. 96-107 et fol. 1-25, cités d’après N. Zahedieh (2018)
- Edward Ward, A trip to Jamaica : with a true character of the people and island. By the author of Sot’s paradise, Londres, 1698 ; septième édition, Londres, J. How, 1700, 16 p., in-folio, ESTC R225873
- Pierre tombale de Lewis Galdy, marbre, devise « Dieu sur tout », inscription relatant sa naissance à Montpellier, son départ de France « for his religion », son engloutissement de 1692 et sa mort à quatre-vingts ans cimetière de l’église Saint-Pierre, Port Royal, Jamaïque, transférée de Green Bay en 1953 [aucun numéro d’inventaire relevé]
- Montre de poche signée Paul Blondel, vers 1686, aiguilles arrêtées à 11 h 43 d’après la radiographie, remontée en 1959 par Edwin Link près de l’ancien fort James
- Vestiges submergés de Lime Street, bâtiments 1 à 5, fouilles de l’Institute of Nautical Archaeology (Texas A&M University) et du Jamaica National Heritage Trust, 1981-1990 (bouteilles du bâtiment 1, coque d’environ 70 pieds du bâtiment 4, assiettes d’étain du bâtiment 5) Port Royal, Jamaïque
- L’ensemble archéologique de Port Royal au XVIIᵉ siècle, 27 ha, zone tampon de 292,27 ha, critères (iv) et (vi), inscrit le 12 juillet 2025 UNESCO, Liste du patrimoine mondial, bien n° 1595rev
Bibliographie
- J. W. Fortescue (éd.), Calendar of State Papers, Colonial Series, America and West Indies, vol. 13, 1689-1692, Londres, 1901 Her Majesty’s Stationery Office
- Michael Pawson et David Buisseret, Port Royal, Jamaica, Oxford, 1975, p. 121 ; cité d’après la page de l’USGS reprenant le Port Royal Project de Texas A&M Clarendon Press
- David Buisseret (éd.), Jamaica in 1687. The Taylor Manuscript at the National Library of Jamaica, Kingston, 2008, xxiii-330 p., ISBN 978-976-640-166-5 University of the West Indies Press
- Nuala Zahedieh, « Defying mercantilism. Illicit trade, trust, and the Jamaican Sephardim, 1660-1730 », Historical Journal 61 (1), 2018, p. 77-102, DOI 10,1017/S0018246X17000097 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S0018246X17000097
- Nuala Zahedieh, « The Wickedest City in the World. Port Royal, Commercial Hub of the Seventeenth Century Caribbean », dans Verene Shepherd (dir.), Working Out Slavery, Pricing Freedom. Essays in Honour of Barry W. Higman, Kingston, 2002, p. 3-20 ; titre relevé, texte non consulté Ian Randle Publishers
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