Le commodore Charles Wager a vu couler le San José depuis le pont de son propre vaisseau, et les lignes qu’il consacre à l’événement dans son journal n’ont rien d’un bulletin de victoire. Il présume que le galion n’a pas sauté tout entier, puisqu’il y a eu, écrit-il, « little or no blow », peu ou pas d’explosion, et il croit plutôt que les flancs du navire ont cédé, assez brutalement pour soulever une vague qui est venue frapper les sabords de l’Expedition. L’extrait de ce journal, au folio 1 verso, est conservé au National Maritime Museum de Greenwich sous la cote HSR/B/14. Deux mois plus tard, devant des juges, aucun officier anglais n’exprime plus le moindre doute.
Au large de l’île du Trésor
En 1706, quand le marquis de Castelldosrius prend ses fonctions de vice-roi du Pérou, il arrive avec une mission précise, relancer la foire de Portobelo et faire partir vers l’Espagne les impôts accumulés depuis une décennie. La flotte de Tierra Firme, l’un des convois armés qui reliaient l’Andalousie aux Indes pendant presque toute l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, attend alors à Carthagène des Indes. Son navire amiral, la capitana dans la langue de la Carrera de Indias, est le San José, mis en chantier en 1697 à Mapil, au Pays basque, en même temps qu’un jumeau, le San Joaquín. Il porte 62 canons, deux mortiers et le pavillon de José Fernández de Santillán, comte de Casa Alegre, un Sévillan qui avait pris part à la défense de Cadix en 1702. Fin 1707, marchands et officiers péruviens débarquent à Puerto Perico, sur la rive pacifique de l’isthme de Panama, le franchissent par voie de terre et retrouvent les galions à Portobelo. Après la foire, la flotte remonte vers Carthagène, d’où elle doit gagner La Havane puis Cadix. Philippe V attend cet argent depuis plus de deux ans pour soutenir la guerre de Succession d’Espagne, qui l’oppose notamment à l’Angleterre, au Portugal et aux Provinces-Unies. Les dates sont données ici dans le calendrier grégorien en usage dans la monarchie espagnole ; les sources anglaises, restées au calendrier julien, placent la même bataille au 28 mai 1708 (a. s.).
Le vendredi 8 juin, au large de l’île du Trésor, dans l’archipel du Rosario, les deux lignes se forment vers quatre heures et demie de l’après-midi, selon le capitaine de mer et de guerre du San Joaquín, Pedro García de Asarta. Wager dispose de trois vaisseaux de guerre, l’Expedition, de 70 canons, le Kingston, de 60, le Portland, de 50, et d’un brûlot, le Vulture. En face, la flotte aligne davantage de bâtiments armés, mais ce sont des navires à tout faire, chargés de marchandises et de passagers, lents à la manœuvre. À cinq heures, l’Expedition engage le San José et le Kingston le San Joaquín. Vers sept heures et demie, plusieurs témoins voient du feu à l’endroit où combat la capitana, qui sombre en très peu de temps. Deux heures plus tard, Wager s’empare du galion Santa Cruz et de sa cargaison, tandis que l’ourque Nuestra Señora de la Concepción, un navire marchand armé pour le voyage, est incendiée par son capitaine pour ne pas tomber aux mains anglaises. Le San Joaquín entre dans la baie de Carthagène le dimanche 10 juin.
Environ six cents personnes meurent avec le San José, et le nombre des rescapés dépend du document qu’on ouvre. La London Gazette, dans son numéro 4459 paru au début d’août 1708 (a. s.), parle de sept hommes de l’amiral espagnol recueillis le lendemain par les Anglais ; le 18 juillet, le gouverneur de Carthagène, José de Zúñiga y la Cerda, rapporte le témoignage de trois marins de la capitana, repêchés avec quatre camarades puis débarqués ; Carla Rahn Phillips, qui a reconstitué l’équipage à partir des archives espagnoles, documente quatorze survivants, comptés à des dates et en des lieux différents.
Port Royal accorde ses témoins
Revenons au journal de Wager. Le verbe compte. Pour les flancs du galion, le commodore écrit blow out, qui se dit d’une paroi qui cède sous la pression, et non blow up, qui se dit de ce qui vole en éclats, même si, ailleurs dans le même extrait, il note que l’amiral espagnol a sauté. Le 2 août 1708, à Port Royal, en Jamaïque (le 22 juillet selon le calendrier anglais), il fait comparaître devant une cour martiale deux de ses capitaines, Timothy Bridge, du Kingston, et Edward Windsor, du Portland, à qui il reproche d’avoir laissé fuir le San Joaquín et sa cargaison. La défense des accusés, que le commodore n’a aucune raison de contester, tient en une phrase. La capitana aurait explosé d’elle-même au milieu du combat, sans que personne n’y puisse rien. Les quatre témoins qu’ils font citer décrivent l’événement dans des termes presque identiques, à la première personne du pluriel, et Carla Rahn Phillips y voyait déjà, en 2007, l’indice d’un récit convenu d’avance. Les journaux de bord du Kingston et du Portland emploient le même verbe, blew up, sans plus de détail. Les deux capitaines sont malgré tout démis de leur commandement, et Wager, enrichi par la prise du Santa Cruz, est fait chevalier l’année suivante.
Le récit d’audience devient vite celui de la nation. Au milieu du siècle, Samuel Scott peint l’action sur une toile de 86,3 sur 124,4 centimètres, aujourd’hui au National Maritime Museum de Greenwich sous le numéro BHC0348, où le San José se disloque dans un nuage de flammes face à l’Expedition. Le musée date l’œuvre entre la mort de Wager, en 1743, et 1747 ; il précise que Scott s’est servi d’un dessin de Willem van de Velde et que ses navires sont sans doute copiés sur des modèles plus anciens que la bataille. Antonio Jaramillo Arango, historien du projet public colombien Hacia el corazón del galeón San José, rattache ces images à une propagande navale qui transformait un butin perdu en démonstration de supériorité, puisqu’un galion qui saute tout seul accuse l’impéritie de son équipage.
« La carena fue mal dada »
Du côté espagnol, les dépositions sont plus nombreuses et plus désordonnées, et elles ne disent presque jamais la même chose que celles de Port Royal. Jaramillo Arango a relu les quatre expédients où l’Archivo General de Indias, à Séville, conserve les témoignages de plus de quinze personnes présentes au combat, ainsi que les pièces de deux enquêtes indépendantes. Le 18 juillet 1708, le gouverneur Zúñiga transmet ce que lui ont raconté trois marins de la capitana (Indiferente, 2609, ff. 9r-9v). Ils se trouvaient dans les hunes, ont vu du feu dans l’entrepont, et le navire s’est enfoncé presque aussitôt. Le gouverneur en tire lui-même la conclusion, « bolada no fue », elle n’a pas sauté, et si la soute à poudre a pris feu, ce fut une fois la coque sous l’eau. À la place, il avance une carène mal faite sur un navire déjà vieux, que le fracas de sa propre artillerie aurait ouvert. Treize jours plus tard, García de Asarta adresse à Bernardo Tinajero de la Escalera une lettre accompagnée de son journal de bord, huit feuillets en tout (Santa Fe, 293, ff. 900r-907v). Il a interrogé les rescapés arrivés à Carthagène le 14 juillet, et personne n’a entendu le vacarme d’une soute qui saute ; le galion s’est ouvert et a coulé, parce qu’il était mal caréné ou parce qu’il avait talonné en quittant Carthagène pour Portobelo.
Caréner, c’est coucher un navire sur le flanc pour nettoyer et réparer la partie immergée de la coque, opération qu’il fallait répéter souvent dans les eaux tropicales, où le taret ronge le bois. On traduira carena mal dada par « carène mal donnée » plutôt que par « mauvaise réparation », parce que l’expression vise une opération datée et payée, dont la trace peut se chercher dans les comptes. García de Asarta en donne d’ailleurs la raison financière. Les capitaines n’auraient pas versé leur quote-part du fonds commun qui couvrait ces travaux, si bien que la dépense, retombée sur les comptes royaux, aurait été faite au rabais.
Le fiscal désigné par le Conseil des Indes, dont le rapport du 11 juin 1709 ne livre pas le nom, va plus loin (Indiferente, 2610, ff. 699r-737v). Selon lui, la carène donnée à Carthagène l’année qui suivit l’arrivée des galions avait été si superficielle qu’au cours d’un unique trajet de 80 lieues jusqu’à Portobelo la capitana embarquait assez d’eau pour qu’on la tienne à l’écart du reste de l’armada, au pied d’un château, afin de dissimuler l’avarie. Elle s’est perdue en s’ouvrant par les flancs, sans voilure ni gréement en flammes, sans bordages du pont arrachés, toutes choses qu’aurait produites l’explosion d’une soute, et le fiscal attribue la rupture aux secousses de l’artillerie du galion lui-même. Sa formule rejoint presque mot pour mot celle du journal de Wager. Jaramillo Arango, qui a publié cette relecture en 2025 dans l’Anuario de Estudios Americanos, se range à l’avis du fiscal de 1709 et conclut que le San José n’a probablement pas volé en éclats.
Les témoins espagnols plaidaient aussi pour eux-mêmes
La thèse a ses points faibles, et ses contradicteurs les connaissent. En 2024, l’autorité maritime colombienne, la Dimar, rappelait que les déclarants espagnols avaient eux aussi à se laver d’un soupçon de lâcheté ou d’incompétence. La flotte rescapée se déchire d’ailleurs pour le commandement, et quand le fiscal rédige son rapport, l’amiral Miguel Agustín de Villanueva, désormais chef de la flotte, tient deux capitaines en prison, tandis que García de Asarta compte parmi ses adversaires déclarés. Accuser une carène mal payée revient à accuser une administration, donc personne en particulier, et l’on comprend que des officiers en guerre ouverte les uns contre les autres aient trouvé dans cette explication un terrain sinon commun, du moins neutre.
Presque tous les témoins parlent d’un feu, sans s’accorder sur son origine. José Caniz de Alzamora, à bord de l’ourque toute proche, décrit une grande flambée qui monte au-dessus du grand mât, mêlée de projectiles qui éclatent en l’air, que Jaramillo Arango lit comme des pots à feu et des grenades lancés depuis les vaisseaux anglais. Luis de Arauz, capitaine du patache Nuestra Señora del Carmen, raconte en mars 1709 une grande flamme sortie, semble-t-il, de l’intérieur du navire, qui crève par les sabords et les écoutilles, avec « un rumor indistinto », un bruit confus. Phillips y entend le son d’une explosion étouffé par le vent ; Jaramillo Arango objecte que le même Arauz dit avoir entendu sans peine les détonations de l’artillerie. Le seul Espagnol qui affirme une explosion, le comte de Vega Florida, commandant du Santa Cruz, reconnaît qu’il ne l’a pas vue et qu’il en tient la nouvelle de Wager, dont il était le prisonnier. Dans son livre de 2007, Phillips jugeait curieux que seuls les Anglais aient été certains de l’explosion, et la retenait pourtant ; en novembre 2024, à Carthagène, elle a défendu une combinaison des deux causes, une coque affaiblie et une explosion. Les témoignages écrits ne permettent pas de trancher entre ces deux lectures, et l’on voit mal quel document nouveau le ferait.
Le fond de la mer départagera peut-être les archives. Jaramillo Arango fait valoir que des dizaines de tasses de porcelaine chinoise reposent intactes sur le site, ce qui s’accorde mal avec un navire pulvérisé ; l’argument est sérieux, et il attend une étude de formation du site qui n’a pas été publiée. La campagne menée du 23 mai au 1er juin 2024 a prospecté 461 307 mètres carrés de fond et repéré, hors du corps principal de l’épave, de nouvelles concentrations de vestiges, une ancre, des anneaux, des botijas, des bouteilles de verre, un pot de chambre. La façon dont ces restes se sont dispersés est l’une des clés du problème, et la Dimar y voit le point de départ d’hypothèses plus précises sur le naufrage.
Les mêmes campagnes robotisées ont filmé un requin dépourvu de nageoire dorsale et un espadon, au-delà de 600 mètres.
Huit escudos frappés à Lima en 1707
L’identification de l’épave a pris dix ans. Le 27 novembre 2015, le robot autonome REMUS 6000 de la Woods Hole Oceanographic Institution, mis à l’eau depuis le navire de recherche colombien ARC Malpelo pour le compte de la société Maritime Archaeology Consultants, repère le site, puis descend à neuf mètres environ au-dessus de lui pour photographier des canons de bronze décorés de dauphins ; le président Juan Manuel Santos annonce la trouvaille le 5 décembre. En 2022, un robot téléguidé de la marine colombienne photographie en haute résolution, à 600 mètres de fond, trois amas de monnaies d’or près de la poupe, de part et d’autre de la coque. Daniela Vargas Ariza et quatre coauteurs les décrivent en 2025 dans la revue Antiquity. Ce sont des macuquinas, frappées au marteau sur des flans irréguliers, d’une valeur de 8 escudos, la plus forte de l’époque, et d’environ 32,5 millimètres de diamètre ; faute d’avoir été pesées, elles sont estimées à 27 grammes d’après des exemplaires du même type. On y lit la lettre L de l’atelier de Lima, la lettre H de l’essayeur Francisco de Hurtado et le millésime 707, pour 1707. Le navire a donc coulé après 1707, et les porcelaines de l’ère Kangxi, du nom de l’empereur Qing qui régna de 1662 à 1722, comme des canons portant le millésime 1665, resserrent la fourchette. Les auteurs estiment que l’ensemble étaye l’identification avancée en 2015 ; le communiqué de la revue, plus mesuré, présente l’étude comme une étape dans une enquête d’État toujours ouverte.
La valeur du chargement relève d’une autre arithmétique. En 2015, Carla Rahn Phillips évaluait d’après les registres d’époque la cargaison du San José à neuf ou dix millions de pesos de huit réaux, or et argent confondus, auxquels s’ajoutent des bijoux et des perles que personne n’a chiffrés ; un demi-million environ revenait à la Couronne, le reste appartenait à des particuliers et à des compagnies marchandes. Les milliards de dollars ont une autre origine. La plainte jugée à Washington en 2011 faisait état d’une cargaison estimée entre 4 et 17 milliards de dollars, et la société Sea Search Armada réclame aujourd’hui 10 milliards à la Colombie, qu’elle présente comme la moitié du contenu de l’épave. Aucune de ces sommes ne s’accompagne d’une méthode de calcul publiée.
Qui possède une épave de guerre ?
Quatre prétendants se disputent le San José, et le litige a commencé bien avant qu’on sache où il gisait. En 1982, la société américaine Glocca Morra, dont Sea Search Armada a repris les droits, remet aux autorités colombiennes un rapport confidentiel signalant une trouvaille au large de Carthagène. Le 5 juillet 2007, la Cour suprême de Colombie juge que les biens qualifiés de trésor, trouvés dans les zones signalées en 1982, seront partagés par moitié entre l’État et la société, et que ceux qui relèvent du patrimoine culturel reviendront à l’État seul. La loi 1675 du 30 juillet 2013 encadre le patrimoine culturel immergé ; la résolution 0085 du 23 janvier 2020 du ministère de la Culture déclare l’épave entière bien d’intérêt culturel national, ce qui la soustrait au commerce. Aux États-Unis, le juge fédéral James Boasberg a rejeté le 24 octobre 2011 la plainte de Sea Search Armada parce que les délais de prescription étaient écoulés, et la cour d’appel du district de Columbia a confirmé le 8 avril 2013. Une partie de la presse en a conclu qu’un tribunal américain avait déclaré l’épave colombienne. Le jugement se borne à constater que la demande arrive trop tard et que l’arrêt colombien de 2007 n’accorde aucune somme d’argent dont on pourrait exiger le paiement.
Le contentieux s’est déplacé à La Haye. Sea Search Armada a engagé contre la Colombie un arbitrage fondé sur l’accord de promotion commerciale entre les États-Unis et la Colombie, enregistré à la Cour permanente d’arbitrage sous le numéro 2023-37. Dans un mémoire en défense de 439 pages déposé le 23 décembre 2024, l’Agence nationale de défense juridique de l’État soutient que Glocca Morra n’a jamais trouvé le galion, ni même approché. L’Espagne, qui tient le San José pour un navire de guerre de sa Couronne couvert par l’immunité des navires d’État, a demandé à intervenir ; le tribunal a rejeté sa demande le 30 décembre 2023, en lui laissant la possibilité de la renouveler si l’affaire est examinée au fond. Des représentants de la nation qhara qhara, en Bolivie, revendiquent de leur côté des droits de propriété collective et culturelle sur la cargaison. Maritime Archaeology Consultants, qui avait mené les recherches de 2015, réclame pour sa part 50 millions de dollars devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements depuis janvier 2025. En août 2026, les audiences prévues à La Haye avaient pris du retard et aucune sentence n’était rendue.
Une seule intervention directe a touché l’épave depuis sa localisation, selon l’Institut colombien d’anthropologie et d’histoire, une collecte sélective menée en novembre 2025. Elle a remonté un canon de bronze avec un bout de cordage, trois macuquinas, deux tasses de porcelaine entières, deux fragments, des sédiments et quelques éclats de bois et de métal ; le canon et les porcelaines sont en cours de dessalement à Carthagène, les trois monnaies dans les réserves du Museo Nacional de Colombia, à Bogotá. Ricardo Borrero, archéologue du même institut, jugeait la même année qu’une fouille intégrale du site serait inopportune.
Les coordonnées exactes du site, elles, sont tenues secrètes par l’État colombien.
À Londres, dans le transept nord de l’abbaye de Westminster, le monument que Francis Gashry fit élever en 1747 à la mémoire de Wager, sculpté par Peter Scheemakers, porte sous son bas-relief de marbre une légende en capitales, « The Destroying & Taking the Spanish Galleons », suivie du millésime 1708. Le Santa Cruz a bien été pris ce soir-là, et le premier des deux verbes attribue aux canons anglais la perte d’un navire que le fiscal du Conseil des Indes, en juin 1709, croyait ouvert par les secousses de sa propre artillerie.
Pour aller plus loin
La flotte de Tierra Firme relève du système des flottes de la Carrera de Indias, qui organisait sous monopole les retours d’or et d’argent américains vers l’Andalousie. La guerre de Succession d’Espagne, dont la bataille de Barú n’est qu’un épisode caribéen, et la Mary Rose, autre navire de guerre perdu au combat que l’archéologie a permis de réinterroger, prolongent ce sujet.
Le San José est un grand navire de guerre espagnol, un galion, qui a coulé en 1708 au large de Carthagène des Indes, dans l’actuelle Colombie. On l’appelle souvent le « galion aux milliards ». Trois siècles plus tard, trois questions se posent encore à son sujet : pourquoi il a coulé, ce qu’il transportait vraiment et à qui appartient son épave.
Une bataille au coucher du soleil
Au début du XVIIIᵉ siècle, l’Espagne fait venir l’or et l’argent de ses colonies d’Amérique du Sud par des convois de navires armés. Le San José commande l’un de ces convois. En 1708, l’Espagne est en guerre contre l’Angleterre.
Le 8 juin 1708, près d’une petite île appelée l’île du Trésor, une escadre anglaise attaque le convoi. Le navire anglais Expedition combat le San José pendant plus de deux heures. Vers sept heures et demie du soir, le galion espagnol disparaît sous l’eau en quelques instants. Environ six cents personnes meurent. Selon les documents, sept à quatorze hommes survivent.
Une explosion qui pose question
Pendant longtemps, on a raconté que le San José avait explosé. Cette version vient des Anglais. Pourtant, le soir même, le chef anglais, Charles Wager, écrit dans son journal qu’il n’a vu presque aucune explosion. Il pense plutôt que les flancs du navire se sont ouverts.
Deux mois plus tard, deux capitaines anglais passent devant un tribunal militaire en Jamaïque, parce qu’ils ont laissé s’échapper un autre galion chargé d’argent. Pour se défendre, ils affirment que le San José a explosé tout seul. Tous leurs témoins répètent la même phrase. Cette version devient ensuite celle des livres et des tableaux anglais.
Les témoins espagnols racontent autre chose. Le gouverneur de Carthagène interroge trois marins rescapés du San José. Ils ont vu du feu, mais pas d’explosion. Pour lui, le navire était vieux et mal réparé. Un enquêteur envoyé par le roi d’Espagne arrive à la même conclusion en 1709. Selon lui, la coque avait été mal entretenue et prenait l’eau avant même la bataille. Les secousses de ses propres canons l’auraient ouverte.
Une étude publiée en 2025 donne raison à ces témoins espagnols. D’autres historiens pensent que les deux causes ont pu s’ajouter. Les Espagnols, eux aussi, avaient intérêt à se défendre. La question n’est pas réglée.
Ce que l’épave a déjà montré
L’épave a été retrouvée en 2015, à 600 mètres de profondeur, grâce à un robot sous-marin. On l’a reconnue à ses canons de bronze décorés de dauphins. En 2022, une caméra a photographié sur le fond des monnaies d’or frappées à Lima, au Pérou, en 1707. Le navire a donc coulé après cette date, ce qui correspond bien au San José.
Sur le fond reposent aussi des tasses de porcelaine chinoise encore entières. Certains chercheurs y voient la preuve que le navire n’a pas volé en éclats.
Et le trésor ? D’après les documents de l’époque, le galion transportait neuf à dix millions de pesos, en or et en argent, plus des bijoux et des perles. La plus grande partie appartenait à des marchands et à des compagnies ; la part du roi tournait autour d’un demi-million. Les sommes en milliards de dollars qu’on lit dans la presse viennent de procès, sans méthode de calcul publiée.
À qui appartient le San José ?
La Colombie considère l’épave comme son patrimoine. Depuis 2020, elle ne peut plus être vendue. L’Espagne affirme que ce navire de guerre lui appartient toujours. Une société américaine dit l’avoir trouvée la première, en 1982, et réclame 10 milliards de dollars devant un tribunal international à La Haye. Un peuple autochtone de Bolivie réclame lui aussi des droits. En 2026, rien n’est encore jugé.
En novembre 2025, la Colombie a remonté quelques objets : un canon, deux tasses de porcelaine et trois monnaies. L’endroit exact de l’épave reste secret.
À Londres, dans l’abbaye de Westminster, un monument de marbre élevé en 1747 en l’honneur de Wager présente toujours la bataille comme la destruction des galions espagnols par les Anglais.
Le détail du journal de Wager, les dépositions espagnoles conservées à Séville et l’état des procédures judiciaires occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Extrait du journal de Sir Charles Wager, 24 mai-23 juillet 1708 (a. s.), relatif à l’action contre la flotte espagnole devant Carthagène et à la cour martiale des capitaines Bridge (Kingston) et Windsor (Portland), manuscrit, f. 1v National Maritime Museum, Greenwich, HSR/B/14
- Samuel Scott, Wager’s Action off Cartagena, 28 May 1708, huile sur toile, 863 × 1244 mm, vers 1743-1747, Caird Collection National Maritime Museum, Greenwich, BHC0348
- Peter Scheemakers, monument à Sir Charles Wager, marbre, 1747, bas-relief légendé « The Destroying & Taking the Spanish Galleons A:D:1708 », élevé par Francis Gashry abbaye de Westminster, Londres, transept nord
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Sources primaires (suite)
- The London Gazette, n° 4459, début d’août 1708 (a. s.), récit anglais de l’action et mention de sept hommes recueillis de l’amiral espagnol ; texte cité d’après la transcription de Jaramillo Arango (2025) The Gazette, numérisation officielle
- Courts Martial Papers, Port Royal, 1708, procès des capitaines Timothy Bridge et Edward Windsor ; cote reportée d’après Jaramillo Arango (2025) The National Archives, Kew, ADM 1/5267
- Captains’ logs du Portland et du Kingston, 1708, mention « blew up » ; cotes reportées d’après Jaramillo Arango (2025) The National Archives, Kew, ADM 51/4294 et ADM 51/4233
- Carta de Pedro García de Asarta a Bernardo Tinajero de la Escalera, Carthagène des Indes, 31 juillet 1708, avec journal de bord du San Joaquín du 28 mai au 14 juin 1708, ff. 900r-907v ; cote reportée d’après Jaramillo Arango (2025) Archivo General de Indias, Séville, Santa Fe, 293
- Expediente sobre el combate que tuvieron los galeones del general conde de Casa Alegre con los ingleses, Carthagène des Indes, 1708-1711 : rapport du gouverneur José de Zúñiga y la Cerda du 18 juillet 1708 (ff. 9r-9v) et déclaration de José Caniz de Alzamora du 20 juillet 1708 (f. 139r) ; cote reportée d’après Jaramillo Arango (2025) Archivo General de Indias, Séville, Indiferente, 2609
- Informe del fiscal sobre la pérdida de los galeones, 11 juin 1709 (ff. 699r-737v), et testimonio de Luis de Arauz, Carthagène des Indes, 12 mars 1709 (ff. 1059r-1074r) ; cote reportée d’après Jaramillo Arango (2025) Archivo General de Indias, Séville, Indiferente, 2610
- Lettres du comte de Vega Florida, commandant du galion Santa Cruz, Carthagène des Indes, juillet 1708, ff. 2r-7r ; cote reportée d’après Jaramillo Arango (2025) Archivo General de Indias, Séville, Indiferente, 2713
- Monnaies d’or de 8 escudos, atelier de Lima, 1707, essayeur H (Francisco de Hurtado), environ 32,5 mm, trois amas photographiés en place près de la poupe lors de la campagne de 2022, non prélevés site du galion San José, Caraïbe colombienne, par 600 m de fond
- Objets prélevés en novembre 2025 : canon de bronze et fragment de cordage, deux tasses de porcelaine entières et deux fragments (en conservation à Carthagène des Indes), trois macuquinas ; numéros d’inventaire non publiés Museo Nacional de Colombia, Bogotá, réserves (pour les monnaies)
Bibliographie
- Carla Rahn Phillips, The Treasure of the San José. Death at Sea in the War of the Spanish Succession, Baltimore, 2007, viii + 258 p., ISBN 978-0-8018-8580-8 ; trad. esp. El tesoro del San José. Muerte en el mar durante la Guerra de Sucesión Española, Madrid, Marcial Pons Historia, 2010 Johns Hopkins University Press
- Antonio Jaramillo Arango, « De la explosión masiva a la mala reparación : causas del hundimiento del galeón San José », Anuario de Estudios Americanos 82 (1), 2025, e1157, DOI 10,3989/aeamer.2025,1.1157 Consejo Superior de Investigaciones Científicashttps://doi.org/10.3989/aeamer.2025.1.1157
- Daniela Vargas Ariza, Antonio Jaramillo Arango, Jesús Alberto Aldana Mendoza, Carlos Del Cairo Hurtado et Juan David Sarmiento Rodríguez, « The cobs in the archaeological context of the San José Galleon shipwreck », Antiquity 99 (407), 2025, e47, DOI 10,15184/aqy.2025,10095 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.15184/aqy.2025.10095
- Ricardo Borrero L., « El galeón San José : contextualización histórica, riesgos y alternativas a la extracción del hallazgo arqueológico más significativo en aguas colombianas », Maguaré 39 (1), 2025, p. 47-87, DOI 10,15446/mag.v39n1,118066 Universidad Nacional de Colombiahttps://doi.org/10.15446/mag.v39n1.118066
Sources en ligne
- « Extract from Sir Charles Wager’s journal, 24 May-23 July 1708, relating to his action against the Spanish fleet off Cartagena and the court martial of Captain Bridges of the KINGSTON and Captain Windsor of the PORTLAND » Royal Museums Greenwichhttps://www.rmg.co.uk/collections/archive/rmgc-object-504885
- « Wager’s Action off Cartagena, 28 May 1708 » Royal Museums Greenwichhttps://www.rmg.co.uk/collections/objects/rmgc-object-11840
- « Charles Wager » Westminster Abbeyhttps://www.westminster-abbey.org/abbey-commemorations/commemorations/charles-wager
- « The London Gazette », issue 4459, page 2 The Gazettehttps://www.thegazette.co.uk/London/issue/4459/page/2
- « De la explosión masiva a la mala reparación : causas del hundimiento del galeón San José » Anuario de Estudios Americanos, CSIChttps://estudiosamericanos.revistas.csic.es/index.php/estudiosamericanos/article/download/1157/1154
- « The cobs in the archaeological context of the San José Galleon shipwreck » Cambridge Core, Antiquityhttps://www.cambridge.org/core/journals/antiquity/article/cobs-in-the-archaeological-context-of-the-san-jose-galleon-shipwreck/66532DCA302A8C08A1EBFE4AC7E4E6C1
- « What the coins of the San José Galleon shipwreck reveal » Antiquityhttps://www.antiquity.ac.uk/index.php/news/2025/what-coins-san-jose-galleon-shipwreck-reveal
- « New Details on Discovery of San Jose Shipwreck » Woods Hole Oceanographic Institutionhttps://www.whoi.edu/news-release/new-details-on-discovery-of-the-san-jose-shipwreck
- « Primera expedición de 2024 al Galeón San José permitió identificar nuevas zonas de interés arqueológico », 8 août 2024 Dirección General Marítima (Dimar)https://www.dimar.mil.co/print/pdf/node/5773
- « Bajo estudio, con piezas recolectadas y en medio de multimillonarias demandas : así entrega el Galeón San José el gobierno Petro », Jhoan Sebastian Cote Lozano, 4 août 2026 El Tiempohttps://www.eltiempo.com/justicia/investigacion/bajo-estudio-con-piezas-recolectadas-y-en-medio-de-multimillonarias-demandas-asi-entrega-el-galeon-san-jose-el-gobierno-petro-3575985
- « Si el San José es expoliado sería una vergüenza para la humanidad », entretien avec Carla Rahn Phillips (EFE), 23 décembre 2015 La Estrella de Panamáhttps://www.laestrella.com.pa/cafe-estrella/cultura/151223/san-jose-seria-expoliado-vergueenza
- Memorandum Opinion, Sea Search Armada v. Republic of Colombia, US District Court for the District of Columbia, 24 octobre 2011 italawhttps://www.italaw.com/sites/default/files/case-html-files/italaw181360_Memorandum-Opinion-of-US-District-Court-for-the-District-of-Columbia_2011-10-24.html
- « DC Circuit Affirms Dismissal of $17 Billion Claim Against Arnold & Porter Client, Republic of Colombia », 23 avril 2013 Arnold & Porterhttps://www.arnoldporter.com/en/perspectives/news/2013/04/dc-circuit-affirms-dismissal-of-17-billion-claim__
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- « Colombia presenta Memorial de Defensa en caso Galeón San José », communiqué du 15 janvier 2025 Agencia Nacional de Defensa Jurídica del Estado, via Ámbito Jurídicohttps://ambitojuridico.com/sites/default/files/2025-01/COMUNICADO-MEMORIAL-DE%20DEFENSA-GALEON-SAN%20JOSE.pdf
- « Resolución número 0085 de 2020, por la cual se declara Bien de Interés Cultural del Ámbito Nacional el Pecio del Galeón San José » Ministerio de Cultura, via Ámbito Jurídicohttps://www.ambitojuridico.com/sites/default/files/BancoMedios/Archivos/res-0085-20%28mincultura%29.pdf
- « La disputa por el galeón San José y su pecio en los marcos jurídicos colombiano e interamericano », 2019 Repositorio institucional, Universidad Santo Tomáshttps://repository.usta.edu.co/handle/11634/27784
- « El galeón San José : contextualización histórica, riesgos y alternativas a la extracción del hallazgo arqueológico más significativo en aguas colombianas » Maguaré, Universidad Nacional de Colombiahttps://revistas.unal.edu.co/index.php/maguare/article/download/118066/93740/709575
- « Memorial in Westminster Abbey, London commemorating Admiral Sir Charles Wager RN d. 1743 » Maritime Memorials, Royal Museums Greenwichhttps://memorials.rmg.co.uk/?p=2412




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