Du froment, du seigle, de l’orge, de l’avoine, du sarrasin, de l’alpiste, des fèves et du lin. Pieter Jansz. Schaghen, député des États généraux à l’assemblée des Dix-Neuf de la Compagnie des Indes occidentales et marchand de grain dans le civil, nomme un à un les échantillons que le Wapen van Amsterdam, les Armes d’Amsterdam, vient de rapporter de la rivière Maurice, l’actuel Hudson, après six semaines de mer. Les colons ont tout semé à la mi-mai et tout moissonné à la mi-août. La lettre est datée d’Amsterdam le 5 novembre 1626 et enregistrée à La Haye le 7. Un peu plus haut, à la suite des enfants que les femmes ont mis au monde là-bas, et sans point qui l’en sépare dans la transcription de Francis Sypher, une proposition annonce que les colons ont acheté l’île de Manhattes « van de wilde », aux sauvages, pour la valeur de soixante florins, et qu’elle mesure onze mille morgen. Le bas de la feuille est réservé à la cargaison, qui s’ouvre sur 7 246 peaux de castor.
Soixante florins pour onze mille morgen
Schaghen écrit pour rassurer. Administrateur de la Compagnie et membre des États généraux, l’assemblée souveraine des Provinces-Unies, il annonce à des bailleurs de fonds qu’une colonie lancée vers 1624 tient debout, qu’on y naît et qu’on y récolte ; selon Sypher, l’investissement dans la Compagnie dépassait sept millions de florins en 1623. Le même éditeur le dit musicien, compositeur et poète publié, ce que sa prose administrative ne laisse guère deviner. Le Nationaal Archief, qui conserve l’original, en a offert à la New York State Library un fac-similé si vraisemblable qu’un tampon y certifie qu’il s’agit d’une copie.
La phrase sur Manhattan est le seul témoignage contemporain de la transaction. Elle ne donne ni la date ni le lieu, ni la liste des marchandises, ni le nom des vendeurs ou de l’acheteur, et le musée national des Indiens d’Amérique souligne qu’aucun document ne dit qui étaient les Amérindiens présents ni ce qu’ils ont compris. La tradition attribue l’achat à Pierre Minuit, directeur de la colonie à partir de 1626. Paul Otto, qui a consacré en 2006 un livre aux relations entre Hollandais et Munsee, l’admet ; Stephen McErleane, directeur du New Netherland Institute d’Albany en 2020, rappelle qu’on ignore s’il a présidé à la vente. Un acte a très probablement été dressé, puisque les instructions remises en 1625 au directeur Willem Verhulst prévoyaient un contrat signé par les Indiens « à leur manière ». On ne l’a jamais retrouvé, comme la plupart des premiers registres de la colonie, et la seule allusion connue à un titre date de 1670, quand un représentant anglais affirme que l’île a été « bought & paid for 44 yeares agoe ». Johannes de Laet, administrateur de la Compagnie, écrit en 1630 que l’île porte le nom de la nation qui la possédait et l’a vendue.
Le prix se mesure mal. Selon l’estimation que reprend Otto, soixante florins valaient trois à quatre mois de salaire d’un artisan moyen de Hollande, ou trente peaux de castor, ou douze brasses de wampum, ces perles de coquillage enfilées qui servaient de monnaie et de gage diplomatique. Sypher, qui compte sept à huit florins la peau au milieu du siècle, évalue les seuls castors du navire entre 50 000 et 60 000 florins ; Otto parle de 45 000 florins de fourrures. Schaghen ne donne aucune valeur, et les deux chiffres ne partent pas du même prix. Les onze mille morgen font pire. Sypher y lit environ 23 000 acres, la superficie de l’île, et la preuve d’un arpentage exact ; Otto parle d’une île de 14 000 acres, O’Callaghan écrivait en 1844 13 920 acres. Trois conversions d’une même unité donnent trois îles, et la lettre ne dit pas comment les colons ont mesuré la leur.
Le Northern Light, janvier 1844
Pendant plus de deux siècles, personne à New York ne connaît la lettre. La première mention imprimée de l’achat, retrouvée par McErleane, date de janvier 1844. Edmund Bailey O’Callaghan, futur archiviste de l’État, alors rédacteur d’une revue d’Albany, The Northern Light, présente une lettre « interesting and curious » et convertit d’emblée les soixante florins en « twenty-four dollars ! », point d’exclamation compris. En 1846, au premier tome de sa History of New Netherland, page 104, il parle de la somme dérisoire reçue par les Indiens pour cette splendide étendue. Sypher a retrouvé le calcul, quarante cents pour un florin, le change du XIXᵉ siècle appliqué tel quel à une monnaie de 1626, et Peter Francis Jr. a montré en 1986 que presque tous les historiens et auteurs de manuels reprennent l’équivalence dans les trois décennies suivantes.
Les perles arrivent par la peinture. En 1853, William Ranney expose à la National Academy de New York The Purchase of Manhattan Island by the Dutch from the Indians in 1626, prêté par un ancien de l’Église réformée collégiale, James Anderson, qui l’avait probablement commandé. McErleane y voit la première image de l’achat et la première apparition des perles, dans un coffre ouvert au centre de la toile, et retrouve dans la composition le traité de Penn avec les Indiens de Benjamin West, peint en 1771-1772, jusqu’au grand arbre et au personnage agenouillé. Le message était flatteur. À la New-York Historical Society, en 1844, Simeon DeWitt Bloodgood plaçait l’achat sur le même plan de justice que l’établissement de Penn, et John Romeyn Brodhead rappelait en 1853 qu’il précédait de cinquante-six ans le traité de Shackamaxon. Martha Lamb écrit en 1875, selon McErleane, que les Hollandais offrirent des perles et des boutons. En 1909, aux fêtes Hudson-Fulton, le quinzième des cinquante-quatre chars du défilé historique remonte Fifth Avenue avec la scène en papier mâché.
Né comme un éloge de l’honnêteté hollandaise, le mythe a fini en accusation, et Peter Douglas a rassemblé pour le New Netherland Institute les formules qui ont suivi, de l’escroquerie de 1626 au premier coup immobilier douteux de la ville. La version des « mauvais Indiens », des Canarsee de Brooklyn qui auraient vendu une île habitée par d’autres, sort selon McErleane d’un article de magazine de 1959, alors qu’aucun document ne nomme les vendeurs.
Douglas défend la Compagnie avec ses meilleurs arguments, les instructions de 1625 qui interdisaient la force, la ruse et la fraude, et la liberté des Indiens de refuser. Le pasteur Jonas Michaëlius lui fournit l’objection dès août 1628, en écrivant qu’on achète aux sauvages beaucoup de terre pour une petite somme. Entre l’escroquerie et le contrat honnête, la seconde étiquette nous paraît la moins fausse, parce qu’elle a pour elle des instructions écrites ; elle suppose toutefois que les deux parties savaient ce qu’elles échangeaient.
Hobocanhackingh passe devant le conseil
Les vendeurs de 1626 appartenaient presque certainement au monde munsee, qu’Otto décrit comme un ensemble de villages et de clans partageant une langue et des pratiques, apparentés aux Unami du sud, appelés Lenape ou Delaware sans qu’aucun de ces noms recouvre une tribu au sens européen. Le découpage de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, ne correspond à rien dans l’histoire de ces villages, qu’on ne suit que par l’archéologie et les écrits hollandais.
La Compagnie avait fixé une procédure. Les ventes se faisaient devant le directeur et son conseil, au fort Amsterdam, et aucun particulier ne pouvait acheter directement à un Indien. Le 12 juillet 1630, Arromeauw, Tekwappo et Sackwomeck, copropriétaires de la terre nommée Hobocanhackingh, l’actuelle Hoboken, comparaissent ainsi pour céder un terrain à Michiel Pauw ; le mois suivant, Waerhinnis Couwee, sachem mineur des Hackensack, et sept autres scellent la cession de Staten Island au même Pauw. Le paiement d’un achat de Staten Island de ces années-là est connu, du duffel, un gros drap de laine, des chaudrons, des haches, des houes, du wampum, des alênes, des guimbardes et diverses petites marchandises.
Otto a reconstitué ce que ces objets valaient du côté munsee, et sa lecture est la plus construite dont on dispose, même si elle repose entièrement sur des sources hollandaises. Les alênes de fer accéléraient la fabrication du wampum, les haches et les houes remplaçaient l’outillage de pierre, et le duffel, que les Munsee préféraient bleu, gris ou noir, se substituait aux peaux de cerf, vêtement le jour, couverture la nuit. Le secrétaire de la colonie Isaac de Rasière raconte qu’une délégation de trente ou quarante Indiens lui apporte dix castors et qu’il rend une brasse de duffel, un peu de perles, deux hachettes et quelques autres choses, en gage d’amitié jurée. Une terre ne s’appartenait pas à titre personnel. Le village en usait pour la chasse, la pêche, les cultures et l’habitat, et la céder revenait à en partager l’usage avec des voisins dont l’alliance protégeait d’autres ennemis. Les faits vont dans ce sens, puisque les vendeurs de Manhattan continuent d’y vivre, que Staten Island est revendue plusieurs fois par des Munsee qui y résident toujours, et qu’un acte de 1639 sur l’ouest de Long Island garantit aux vendeurs le droit de rester et leur obtient une promesse de protection. Otto déplace ainsi la question du prix vers celle de la souveraineté, perdue par les Munsee sans l’avoir voulu, à mesure que la dépendance aux marchandises, les épidémies et la guerre rendaient permanent un partage pensé comme temporaire.
La guerre a tranché ce que les actes laissaient ouvert. Dans la nuit du 25 février 1643, sur l’ordre du directeur Willem Kieft, des soldats attaquent des Indiens réfugiés à Pavonia, sur la rive qui fait face à Manhattan. David Pietersz. de Vries, navigateur et colon qui avait tenté de dissuader Kieft, veille cette nuit-là et décrit le massacre dans ses Korte Historiael, publiés en 1655. Les bilans chiffrés qui circulent pour Pavonia ne s’accordent pas, et aucun de ceux qu’on a pu lire ne renvoie à un décompte d’époque vérifiable.
Paulo d’Angola, Simon Congo et neuf autres
Le 25 février 1644, Kieft et son conseil examinent la requête de onze hommes qui servent la Compagnie depuis dix-huit ou dix-neuf ans, à qui la liberté a longtemps été promise et qui disent ne pas pouvoir faire vivre leurs familles. Le volume 4 des minutes du conseil les nomme aux pages 183 et 184, Paulo Angola, Groot Manuel, Cleijn Manuel, Manuel de Gerrit de Reus, Sijmon Congo, Antonij Portugies, Gracia, Piter Santomee, Jan Francisco, Cleijn Antonij et Jan Fort Orange. Le conseil les déclare libres avec leurs femmes, au même titre que les autres personnes libres de la colonie, s’ils paient chaque année trente schepels de maïs, de froment, de pois ou de fèves et un porc gras, sous peine de retomber en servitude, et s’ils travaillent contre salaire quand la Compagnie le demande. Leurs enfants, nés ou à naître, restent esclaves de la Compagnie. Les historiens parlent de demi-liberté. En 1650, un comité des États généraux assurait que trois enfants seulement demeuraient en servitude.
Leur arrivée se discute. Dix-huit ou dix-neuf ans de service placent le début vers 1625 ou 1626, et la tradition fait débarquer onze captifs ensemble en 1626. Jaap Jacobs a proposé en 2023 une autre reconstitution, que recoupe l’histoire de la Compagnie publiée par De Laet en 1644. Des navires de la chambre de Zélande prennent en 1627 un bâtiment portugais parti de São Tomé avec 225 Africains, en retiennent vingt-deux parmi les plus robustes et les transfèrent sur le Bruijnvisch, qui touche la Nouvelle-Néerlande le 29 août 1627 ; le comité de 1650 disait d’ailleurs les affranchis pris sur les Espagnols. Jeroen Dewulf a repris le groupe en 2025 pour en étudier les identités ladinas, celles d’Africains passés par le monde luso-hispanique. Les surnoms disent des provenances différentes, Angola, Congo, São Tomé, Portugal, et une partie de la recherche refuse depuis les années 1990 d’en faire un convoi unique. On ne sait pas trancher entre 1625, 1626 et 1627 avec les pièces publiées.
Sijmon Congo, que les notices modernes appellent Simon Congo, apparaît dans les registres avant la requête. Le 22 juillet 1640, il est témoin, avec Isabel d’Angola, au baptême de Maria, fille de Jan Fort Orange. Le 17 janvier 1641, il fait partie des neuf hommes accusés d’avoir tué Jan Premero, Africain comme eux ; ils avouent sans dire qui a porté le dernier coup, le conseil tire au sort, le sort désigne Manuel de Gerrit de Reus, gracié après une exécution manquée, et les huit autres sont relâchés. Le 15 décembre 1644, Kieft lui accorde environ quatre morgen et 357 verges entre la terre de Jan Celes et un marais, à côté de celle de Pieter Santomee. Ces lots forment au nord de la ville une « terre des Nègres libres » que la carte du New Netherland Institute place vers l’actuelle Minetta Street, et Jasper Danckaerts, remontant le Broadway en 1679, y voit encore de part et d’autre les habitations de Noirs, de mulâtres et de Blancs.
D’autres affranchissements suivent, à des conditions chaque fois différentes. En 1662, trois femmes reçoivent une liberté conditionnelle contre l’obligation de nettoyer chaque semaine la maison du directeur général ; Mayken, esclave depuis 1628, reste seule à la tâche après la mort des deux autres, se dit vieille et faible, et obtient la liberté pleine. Le 4 septembre 1664, les navires anglais au mouillage, huit hommes affranchis sous condition au début de l’année demandent la liberté entière, de peur qu’un statut propre à la colonie ne survive pas à la conquête.
Le conseil la leur accorde, et ils la gardent sous les Anglais.
Vlissingen
À l’automne 1643, le jésuite Isaac Jogues, racheté par les Hollandais de Fort Orange après treize mois de captivité chez les Agniers, passe par Manhattan. Dans le texte qu’il date de Trois-Rivières le 3 août 1646, il compte sur l’île et alentour quatre ou cinq cents hommes de diverses sectes et nations, et rapporte que le directeur général lui a parlé de dix-huit langues. Personne n’a jamais dressé la liste des dix-huit. Le premier noyau était déjà mêlé, une trentaine de familles wallonnes arrivées en 1624 sur le Nieu Nederlandt, trente selon le New Netherland Institute, trente-deux selon le centre Gotham, qui les fait venir de Valenciennes et de Roubaix par Leyde ; la plupart remontent le fleuve, huit hommes restent sur l’île aux Noix, l’actuelle Governors Island.
En septembre 1654, vingt-trois Juifs partis de Recife, reprise par les Portugais, débarquent à La Nouvelle-Amsterdam. Le 22 septembre, le directeur général Peter Stuyvesant demande aux directeurs d’Amsterdam la permission de les prier amicalement de partir, et il prévient qu’en leur donnant la liberté on ne pourra plus la refuser aux luthériens ni aux papistes. La réponse, datée du 26 avril 1655, lui donne tort. Les directeurs jugent déraisonnable de renvoyer des gens qui ont tant perdu au Brésil et placé un capital considérable en actions de la Compagnie, et les Juifs restent, tolérés tant qu’ils ne deviennent pas une charge publique, comme le rappelle Hans Krabbendam.
Le 27 décembre 1657, trente colons anglais de Vlissingen, sur Long Island, signent une remontrance contre l’ordonnance qui interdit le culte des quakers, qu’ils ne sont pas eux-mêmes. Ils invoquent la liberté de conscience selon les coutumes de Hollande et la charte de leur ville de 1645 ; certaines signatures sont ensuite rayées, et quelques signataires sont arrêtés. L’original est perdu, peut-être rendu à celui qui l’avait remis, et le texte conservé est la copie que le secrétaire de la province en a faite la même année dans les minutes du conseil. Les registres passent aux Anglais en 1664, au secrétaire de l’État de New York en 1783, à la bibliothèque de l’État en 1881. Logés au Capitole d’Albany, ils brûlent en partie le 29 mars 1911, et la copie de 1657 en garde les bords roussis. Elle a rejoint les New York State Archives en 1978.
Russell Shorto a soutenu en 2004, dans The Island at the Center of the World, que les sources de la tolérance et du pluralisme américains se trouvaient dans cette colonie plutôt qu’en Nouvelle-Angleterre. Jaap Jacobs en 2009 et Willem Frijhoff ont répondu que la Nouvelle-Néerlande prolongeait les institutions de la République, où la liberté de conscience était garantie sans que les cultes autres que l’Église réformée aient droit à l’exercice public. Evan Haefeli a poussé l’argument en 2012. Dans le compte rendu qu’en donne Krabbendam, la tolérance n’a jamais été un programme, Stuyvesant refuse en 1654 un pasteur aux luthériens, sa dureté envers les quakers suit la ligne des calvinistes stricts plutôt qu’un caractère, et la remontrance de 1657 n’avait aucune chance ; c’est la conquête anglaise qui ôte à l’Église réformée l’appui exclusif de l’État. La meilleure défense du camp d’en face est celle de Shorto lui-même, en 2010 dans Church History, en réponse à une attaque parue dans la même revue. Il n’a jamais prétendu, écrit-il, que la colonie militait pour la tolérance, seulement que celle-ci sous-tendait une société mêlée, et les directeurs de 1655, qui imposent la présence des Juifs pour des raisons d’actionnaires, lui donnent en partie raison.
Afbeeldinge van de Stadt Amsterdam
Vers 1660, Jacques Cortelyou, arpenteur général de la colonie, dessine la ville à vol d’oiseau. La feuille conservée, titrée Afbeeldinge van de Stadt Amsterdam in Nieuw Neederlandt et datée par les notices de 1660 ou des années 1660-1665, montre derrière l’enceinte les maisons, les fermes, les tavernes et les ateliers, et Nicasius de Sille en a tiré un recensement des maisons et de leurs occupants. Vers 1667, le cartographe Joan Blaeu la relie dans un atlas vendu à Cosme III de Médicis. Retrouvée en 1900 à la villa di Castello, près de Florence, elle prend le nom de plan de Castello quand John Wolcott Adams et Isaac Newton Phelps Stokes en publient un redessin en 1916, et la Biblioteca Medicea Laurenziana l’a prêtée en 2024 à la New-York Historical Society.
En août 1664, quatre navires de guerre anglais commandés par Richard Nicolls entrent dans le port. Les dates de la colonie sont données ici telles que les documents hollandais les portent, en nouveau style, alors que les Anglais comptaient en ancien style. La Nouvelle-Néerlande entière ne compte pas le dixième de la population des colonies anglaises voisines, la garnison réclamée à la Compagnie n’est jamais venue, et la ville se rend sans combat. Les vingt-trois articles de capitulation, dont une copie conforme est conservée dans la collection Gilder Lehrman sous la cote GLC00377, garantissent à l’article 8 la liberté de conscience et la discipline de l’Église. La ville passe aux Anglais le 8 septembre (n. s.). Une flotte zélandaise de Cornelis Evertsen la reprend en 1673 et la rebaptise New Orange, le traité de Westminster la rend aux Anglais en 1674, et le sort de Manhattan au traité de Breda, en 1667, est examiné dans l’article sur le massacre de Banda.
Le titre de Sijmon Congo a survécu au changement de souverain. Le 18 octobre 1667, Richard Nicolls, gouverneur de la province de New York, confirme la concession accordée par Kieft le 15 décembre 1644 à celui qu’elle appelle un « free Negroe », et un commis la recopie aux pages 129 et 130 du deuxième volume des lettres patentes de la province, avec ses vingt-cinq verges au sud-est, ses soixante-quinze à l’est-sud-est, le marais voisin de la terre de Jan Celes et, sur le côté est, la terre de Pieter Santomee, l’un des onze hommes de la requête de 1644.
Pour aller plus loin
L’échange supposé de Manhattan contre l’île à muscade de Run, et ce qu’en dit vraiment le traité de Breda, sont examinés dans l’article sur le massacre de Banda en 1621. La ligue iroquoise et le comptoir de Fort Orange, où Jogues fut racheté, prolongent l’histoire de la colonie vers l’amont du fleuve, et la perte du Brésil hollandais en 1654 explique l’arrivée des Juifs de Recife à Manhattan.
On raconte souvent que les Hollandais ont acheté l’île de Manhattan aux Amérindiens pour vingt-quatre dollars de perles. L’île a bien été achetée en 1626, et une ville hollandaise, La Nouvelle-Amsterdam, y a grandi pendant quarante ans avant de devenir New York. Mais le prix en dollars, les perles et la plupart des détails ont été ajoutés bien plus tard. Les archives de la ville racontent une histoire différente, et parfois plus surprenante.
Une phrase dans une lettre
Presque tout ce que l’on sait de l’achat tient dans une seule phrase. Elle se trouve dans une lettre écrite à Amsterdam le 5 novembre 1626 par un responsable de la Compagnie des Indes occidentales, la société qui gérait la colonie. Il annonce l’arrivée d’un navire, raconte que les colons vont bien et que des enfants sont nés, puis ajoute qu’ils ont acheté l’île aux Indiens pour soixante florins. Il parle ensuite des céréales semées et de la cargaison, plus de sept mille peaux de castor.
La lettre ne dit ni la date de l’achat, ni le lieu, ni ce qui a été donné, ni qui a vendu. Le contrat a sans doute existé, mais il a disparu. Soixante florins représentaient quelques mois de salaire d’un artisan hollandais, une somme modeste sans être ridicule.
Comment sont nés les vingt-quatre dollars
La lettre est restée oubliée plus de deux siècles. En 1844, un historien de New York la publie dans une revue et transforme les soixante florins en vingt-quatre dollars, au taux de change de son époque. Le chiffre ne bougera plus.
Les perles apparaissent en 1853, dans un tableau qui imite une peinture célèbre montrant un accord entre William Penn et des Indiens. Les New-Yorkais de ce temps voulaient prouver que leur ville était née d’un marché honnête. Plus tard, la même histoire servira au contraire à accuser les Hollandais d’avoir volé l’île.
Ce que pouvaient comprendre les vendeurs
Les vendeurs appartenaient sans doute au monde munsee, des villages qui parlaient la même langue autour de l’embouchure du fleuve. Pour eux, une terre n’appartenait pas à une personne. En la « vendant », ils acceptaient probablement de la partager avec des voisins utiles, qui apportaient haches, chaudrons, tissus et outils. D’ailleurs, ils ont continué à vivre sur l’île. Avec les années, la présence hollandaise s’est imposée, et la violence a suivi. En février 1643, le directeur de la colonie fait attaquer des Indiens réfugiés en face de Manhattan, et un colon témoin raconte le massacre.
Des esclaves à demi libres
La Compagnie fait aussi travailler des Africains réduits en esclavage. En 1644, onze d’entre eux, à son service depuis près de vingt ans, demandent leur liberté. Ils l’obtiennent à moitié. Ils deviennent libres et reçoivent des terres au nord de la ville, mais doivent payer chaque année du grain et un porc, et leurs enfants restent esclaves. L’un d’eux, Simon Congo, reçoit ainsi un champ près d’un marais. On ne sait pas exactement quand ces hommes sont arrivés, peut-être en 1627, sur un navire pris aux Portugais.
Une ville tolérante ?
Un prêtre jésuite de passage en 1643 entend dire qu’on parle dix-huit langues sur l’île. La ville accueille des Wallons, des Anglais, puis des Juifs venus du Brésil en 1654. Le directeur Peter Stuyvesant veut les renvoyer, mais la Compagnie l’en empêche, en partie parce que des Juifs ont placé de l’argent dans ses actions. En 1657, des colons anglais protestent contre l’interdiction du culte des quakers. La copie de leur texte, aux bords brûlés par un incendie en 1911, est toujours conservée.
Certains historiens voient dans cette ville l’origine de la tolérance américaine. D’autres répondent que seule l’Église réformée pouvait célébrer son culte en public, et que la vraie ouverture est venue avec les Anglais. En 1664, leurs navires arrivent, et la ville se rend sans combattre. En 1667, le nouveau gouverneur anglais confirme par écrit le champ accordé en 1644 à Simon Congo.
Le détail de la lettre de 1626, la fabrication du mythe des vingt-quatre dollars, le plan de la ville retrouvé en Italie et le débat sur la tolérance occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Pieter Jansz. Schaghen, lettre aux États généraux, Amsterdam, 5 novembre 1626, reçue le 7 novembre, une page (achat de l’île de Manhattes pour 60 florins, 11 000 morgen ; cargaison du Wapen van Amsterdam) Nationaal Archief, La Haye, archives des États généraux, 1,01,02, inv. 5751B ; fac-similé offert à la New York State Library ; transcription et traduction F. J. Sypher, 2015
- Instructions de la Compagnie des Indes occidentales au directeur Willem Verhulst, 1625 – éd. et trad. A. J. F. van Laer, Documents Relating to New Netherland, 1624-1626, in the Henry E. Huntington Library, San Marino, Henry E. Huntington Library and Art Gallery, 1924 cité d’après P. Otto (2015)
- Johannes de Laet, Nieuwe Wereldt ofte Beschrijvinghe van West-Indien, Leyde, 1630, imprimeur (île de Manhattes vendue à la Compagnie par la nation qui la possédait) cité d’après P. Otto (2015)
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Sources primaires (suite)
- Mention anglaise de 1670 selon laquelle l’île a été « bought & paid for 44 yeares agoe », registre et cote d’après S. McErleane (2020)
- Jonas Michaëlius, lettre d’août 1628 (terre achetée aux Indiens pour une petite somme), édition citée d’après P. A. Douglas et P. Otto (2015)
- Actes de cession passés devant le directeur et le conseil de la Nouvelle-Néerlande, 12 juillet 1630 (Hobocanhackingh, par Arromeauw, Tekwappo et Sackwomeck) et août 1630 (Staten Island, par Waerhinnis Couwee et sept autres), à Michiel Pauw – éd. et trad. C. T. Gehring, Land Papers, New York Historical Manuscripts : Dutch, vol. GG, HH et II, Baltimore, Genealogical Publishing Co., 1980 d’après P. Otto (2015)
- Isaac de Rasière, lettre aux directeurs de la Compagnie (échange de dix castors contre une brasse de duffel, des perles et deux hachettes), date citée d’après P. Otto (2015)
- David Pietersz. de Vries, Korte Historiael ende Journaels Aenteyckeninge van verscheyden Voyagiens, 1655, lieu et imprimeur (attaque de Pavonia, nuit du 25 février 1643)
- Conseil de la Nouvelle-Néerlande, minutes, vol. 4 (1638-1649), affaire Jan Premero, 17 et 24 janvier 1641, p. 83-85, et manumission de onze hommes, 25 février 1644, p. 183-184 New York State Archives, Albany, série A1809-78, images NYSA_A1809-78_V04_p083 et p183-184 ; éd. K. Scott et K. Stryker-Rodda, trad. A. J. F. van Laer, Council Minutes, 1638-1649, New York Historical Manuscripts : Dutch, vol. 4, Baltimore, Genealogical Publishing Company, 1974, p. 97-100 et 212-213
- Confirmation par Richard Nicolls, le 18 octobre 1667, de la concession du 15 décembre 1644 à « Symon Congoe », lettres patentes, vol. 2, p. 129-130 New York State Archives, Albany, série 12943-78, image NYSA_12943-78_V02_p129-130
- Comité des États généraux, réponse à la remontrance de la Nouvelle-Néerlande, 31 janvier 1650, article 43 (affranchis pris sur les Espagnols, trois enfants encore en servitude) – Nationaal Archief, La Haye, 1,01,02, inv. 12564,30A d’après la notice de la New York Genealogical and Biographical Society
- Johannes de Laet, Historie ofte Iaerlyck Verhael van de Verrichtinghen der Geoctroyeerde West-Indische Compagnie, Leyde, Bonaventura et Abraham Elzevier, 1644, p. 117-119 (prise de 1627 et arrivée du Bruijnvisch) d’après la notice de la New York Genealogical and Biographical Society
- Église réformée néerlandaise de La Nouvelle-Amsterdam, Liber A, registre des baptêmes 1639-1697, p. 250 (baptême de Maria, fille de Jan Fort Orange, 22 juillet 1640) Archives of the Reformed Church in America, New Brunswick ; éd. F. J. Sypher, Liber A of the Collegiate Churches of New York, part 2, Grand Rapids, Eerdmans, 2015
- Jasper Danckaerts, Journal of Jasper Danckaerts, 1679-1680, éd. B. B. James et J. F. Jameson, New York, Scribner, 1913, p. 65 (habitations le long du Broadway)
- Isaac Jogues, Novum Belgium, Trois-Rivières, 3 août 1646 éd. R. G. Thwaites, The Jesuit Relations and Allied Documents, vol. XXVIII, Cleveland, Burrows Brothers, 1898 ; trad. angl. dans J. F. Jameson (éd.), Narratives of New Netherland, 1609-1664, New York, Scribner, 1909, p. 259-260 ; éd. bilingue J. G. Shea, New York, 1862
- Peter Stuyvesant, lettre aux directeurs de la Compagnie, 22 septembre 1654 (demande d’expulsion des Juifs arrivés de Recife) – trad. angl. Samuel Oppenheim, The Early History of the Jews of New York, 1909, page d’après le Jewish Women’s Archive
- Directeurs de la Compagnie à Amsterdam, lettre au directeur général et au conseil de la Nouvelle-Néerlande, 26 avril 1655 trad. angl. publiée par la New Amsterdam History Center, Encyclopedia of New Amsterdam
- Remontrance des habitants de Vlissingen (Flushing) à Peter Stuyvesant, 27 décembre 1657, copie de la même année dans les minutes du conseil, avec les signatures, roussie par l’incendie du 29 mars 1911 New York State Archives, Albany, volume et page
- Jacques Cortelyou, Afbeeldinge van de Stadt Amsterdam in Nieuw Neederlandt, vers 1660 – Biblioteca Medicea Laurenziana, Florence, ms. Carte di Castello 18 ; redessin de John Wolcott Adams et I. N. Phelps Stokes, Redraft of the Castello Plan, New Amsterdam in 1660, New York, 1916 New York Public Library, Map Division, 09-1290
- Nicasius de Sille, liste des maisons de La Nouvelle-Amsterdam et de leurs occupants, vers 1660, cote d’après l’Encyclopedia of New Amsterdam, New Amsterdam History Center
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