Un hoquet, des crachats noirs, un souffle irrégulier, des yeux qui roulent. Le médecin hollandais Johan van Wullen relève ces signes chez un homme de cinquante-trois ans qu’il n’a vu qu’une fois, le sixième jour de sa maladie, et il les rapporte en latin à Willem Piso, médecin à Amsterdam, en passant au grec pour noter ce qu’il a aperçu dans l’urine, un signe que Theodor Ebert lit comme l’annonce d’une mort prochaine. Le malade avait d’abord refusé la saignée. Van Wullen avoue qu’il a retenu volontiers sa main, manum libenter a morituro abstinebam, devant un homme qui allait mourir. On rend ici morituro par « un homme qui allait mourir » plutôt que par « un mourant », parce que le participe futur latin désigne une issue que le médecin tenait déjà pour certaine au moment où il s’abstenait. Cette lettre se lit aujourd’hui dans le cinquième tome de l’édition Adam et Tannery, et elle forme, avec le récit du valet Henri Schluter, le principal témoignage sur la maladie qui emporta René Descartes à Stockholm, le 11 février 1650.
« Pas ici en mon élément »
Descartes était arrivé en Suède en octobre 1649, à l’invitation de la reine Christine, que l’ambassadeur de France Pierre Chanut avait mise en relation avec lui, et il logeait chez Chanut, à l’ambassade. La même année sortent des presses d’Amsterdam, chez Louis Elzevier, avec une émission parisienne au nom d’Henry Le Gras, Les Passions de l’âme, un traité né, selon Kurt Smith, de sa correspondance avec la princesse Élisabeth. D’après la biographie intellectuelle de Stephen Gaukroger (1995, p. 415), que Smith reprend, la reine ne lui demande d’abord presque rien, puis exige à partir de janvier 1650 des leçons de philosophie trois jours par semaine, à cinq heures du matin. Howard Fischer fait commencer ces leçons dès décembre 1649. Un mois d’écart compte, quand on cherche à mesurer un épuisement.
Le 15 janvier, Descartes écrit à son ami Brégy la lettre que tous les récits citent (AT V 467). L’hiver, dit-il en substance, gèle ici les pensées des hommes aussi bien que les eaux. Il n’est « pas ici en [son] élément », poursuit-il, et il jure qu’il ne désire que la tranquillité et le repos, au point d’avoir hâte de « retourner en [son] désert », d’après les passages que Paul Dibon transcrivait en 1950 dans la revue De Gids. Le désert désigne la retraite hollandaise qu’il avait quittée à l’automne. Il compose encore, si l’on suit Geneviève Rodis-Lewis, un dernier texte en vers, le livret d’un ballet pour la naissance de la Paix, dont la deuxième entrée est celle des Volontaires, menés par un chef qui a pour dame la Victoire.
La légende trouve son second appui dans les habitudes du philosophe. Rodis-Lewis rappelait en 1997 que ses matinées passées au lit étaient déjà bien occupées au temps du collège de La Flèche, et les leçons d’hiver avant l’aube passent depuis pour la rupture d’un régime ancien. Au début de février, Chanut tombe malade, d’une fièvre qu’il appellera lui-même une inflammation de poumon dans une lettre à Élisabeth. Descartes s’alite le lendemain selon Fischer, une quinzaine de jours après lui selon le calcul d’Ebert, tandis que l’aumônier de l’ambassade faisait tomber les deux hommes malades en même temps. Schluter mentionne d’abord des douleurs à la tête. Le huitième jour, Descartes réclame un vomitif, et il meurt peu après, au petit matin du 11.
Mises bout à bout, ces données composent l’histoire que résument tant de titres, celle d’une reine qui aurait tué son philosophe par ses horaires. Elle a pour elle la lettre à Brégy et la chronologie, et elle prête à la mort une cause qui passe par l’esprit du malade, chemin que le dernier livre de Descartes rendait difficile à penser.
Passions de l’âme, première partie, article 6
L’article 5 s’intitule « Que c’est erreur de croire que l’âme donne le mouvement et la chaleur au corps » (AT XI 330). Cette erreur, explique Descartes, naît d’une observation juste mal interprétée. Voyant que tous les corps morts sont privés de chaleur puis de mouvement, on a cru que l’absence de l’âme faisait cesser l’une et l’autre, et l’on en a conclu que l’âme produisait la chaleur et les mouvements du corps vivant. Il propose de lire la même observation dans l’autre sens. On devait penser au contraire, écrit-il, que « l’âme ne s’absente, lorsqu’on meurt, qu’à cause que cette chaleur cesse », et parce que les organes qui servent à mouvoir le corps se corrompent. L’article 6, qui demande ce qui distingue un corps vivant d’un corps mort, en tire la thèse et la comparaison. Il faut considérer que « la mort n’arrive jamais par la faute de l’âme », mais seulement parce que quelqu’une des principales parties du corps se corrompt, et que « le corps d’un homme vivant diffère autant de celui d’un homme mort que fait une montre, ou autre automate », quand elle est montée et qu’elle a en elle le principe corporel des mouvements pour lesquels elle est faite, de la même montre quand elle est rompue et que ce principe cesse d’agir (AT XI 330-331). L’argument repose sur deux prémisses. La première, que les deux articles supposent sans la démontrer et que le reste du traité développe, veut que la chaleur et tous les mouvements du corps dépendent de ses seuls organes. La seconde ne laisse à l’âme que la pensée. Si l’âme ne fait pas marcher le corps, son départ ne peut expliquer qu’il s’arrête, et c’est l’arrêt du corps qui explique son départ, si bien que la tradition avait pris l’effet pour la cause.
La mort devient une panne.
La comparaison se laisse refaire avec n’importe quelle montre mécanique. Quand une montre s’arrête, c’est qu’un ressort a cassé ou qu’un rouage s’est grippé, et l’horloger qui l’ouvre cherche un organe, jamais un souffle. Transportée à Stockholm, l’image oblige à reformuler la question du titre. Demander si la reine a tué Descartes revient à demander quel rouage a cédé, et par quel chemin une exigence de cour, qui s’adresse à un esprit, a pu atteindre un ressort. L’exercice vaut d’être fait sur l’expression la plus courante. Qu’est-ce que « mourir de chagrin », une fois traduit dans le vocabulaire de l’article 6 ? Descartes avait déjà répondu, quatre ans plus tôt, à une princesse malade.
La tristesse donne la fièvre
La médecine était pour lui un but, affiché très tôt. Dans la sixième partie du Discours de la méthode, en 1637, il présente « la conservation de la santé » comme « sans doute le premier bien » et comme « le fondement de tous les autres biens de cette vie » (AT VI 62). Le 4 décembre de la même année, il annonce à Constantijn Huygens qu’il compose un abrégé de médecine tiré des livres et de ses propres raisonnements, et qu’il n’a jamais pris tant de soin de se conserver. Il pensait autrefois que la mort ne pourrait lui ôter que trente ou quarante ans tout au plus, alors que désormais « elle ne saurait [...] me surprendre qu’elle ne m’ôte l’espérance de plus d’un siècle » (AT I 507). En 1645, il écrit encore au marquis de Newcastle que la conservation de la santé a toujours été le principal but de ses études (AT IV 329). Leon Roth, qui éditait en 1926 la correspondance avec Huygens, note en bas de page que cette croyance valut à Descartes des railleries après sa mort précoce.
Au printemps de 1645, la princesse palatine Élisabeth, qui vit à La Haye, souffre d’une fièvre qui ne cède pas. Descartes lui écrit le 18 mai que « la cause la plus ordinaire de la fièvre lente est la tristesse » (AT IV 201). Le remède qu’il propose ne passe par aucune drogue. Il s’agit de détourner l’imagination des sujets de chagrin vers des objets qui la reposent, comme on le fait « en regardant la verdeur d’un bois, les couleurs d’une fleur, le vol d’un oiseau » (AT IV 220). Il se donne lui-même en exemple. Né d’une mère morte d’un mal de poumon peu de jours après sa naissance, écrit-il, il avait « hérité d’elle une toux sèche, et une couleur pâle », gardées jusqu’à plus de vingt ans, et il attribue sa guérison à l’inclination qu’il a toujours eue à regarder les choses du biais qui pouvait les lui rendre le plus agréables, et à faire dépendre son principal contentement de lui seul (AT IV 221).
Le traité de 1649 donne à ce remède sa physiologie. Les passions y sont définies comme des perceptions, des sentiments ou des émotions de l’âme que l’on rapporte particulièrement à elle, et que causent, entretiennent et fortifient des mouvements des esprits animaux (article 27), ces parties très subtiles du sang que l’article 10 fait produire dans le cerveau. Une passion est donc à la fois une pensée et un mouvement du corps, et la tristesse peut dérégler la machine sans contredire l’article 6, puisque c’est toujours un organe qui cède à la fin. Dans ce cadre, la légende de Stockholm reçoit sa version la plus forte, et elle est cartésienne. L’ennui d’un homme hors de son élément, la contrainte d’un lever avant l’aube et le froid de janvier auraient affaibli un corps que son propriétaire savait fragile depuis l’enfance, par le chemin même que la lettre du 18 mai décrivait.
Comment une pensée pousse-t-elle un nerf ?
Élisabeth avait mis ce chemin en doute avant de tomber malade. Le 16 mai 1643, dans la lettre qui ouvre leur correspondance, elle demande à Descartes de lui dire « comment l’âme de l’homme peut déterminer les esprits du corps, pour faire les actions volontaires », puisqu’elle n’est qu’une substance pensante (AT III 661). Lisa Shapiro résume la difficulté comme celle d’expliquer qu’une substance immatérielle agisse sur une substance matérielle. La réponse du 28 juin déplace le terrain. L’union de l’âme et du corps, écrit Descartes, se connaît très clairement par les sens, et on l’apprend « en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires », sans méditer ni étudier. Il ajoute qu’il n’a jamais employé que « fort peu d’heures, par jour » aux pensées qui occupent l’imagination, et « fort peu d’heures, par an » à celles qui occupent l’entendement seul.
Deux ans plus tard, devant le remède de la fièvre, la princesse porte l’objection sur le terrain pratique. Elle remercie Descartes de vouloir guérir son corps par son âme, selon la formule que relève Shapiro (AT IV 208), puis répond qu’elle ne pourra s’empêcher de voir comme des maux les malheurs de sa maison, et qu’elle restera malheureuse tant qu’elle ne la verra pas rétablie (AT IV 209). Sa lettre revient à dire que le remède suppose ce qu’il devait produire, puisqu’il faut déjà s’être affranchi du chagrin pour détourner les yeux de ses causes.
L’objection d’Élisabeth atteint la légende par les deux bouts. Si l’on ne sait pas dire comment une pensée meut les esprits, on ne sait pas davantage dire comment l’ennui d’un exilé dérègle un poumon, et la version cartésienne de l’épuisement emprunte un chemin que Descartes déclarait connaître par l’expérience ordinaire sans pouvoir le décrire. Et si la volonté ne commande pas ce que l’on regarde, le philosophe qui s’était guéri de sa toux n’avait aucune raison d’être mieux armé, en janvier 1650, contre la nostalgie de son désert.
Arsenic au huitième jour
La plupart des biographes s’en sont tenus au diagnostic de l’ambassade, et l’article de Kurt Smith dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy parle d’une grave infection respiratoire. Theodor Ebert, philosophe de l’université d’Erlangen, défend une autre cause depuis un livre paru en allemand en 2009, Der rätselhafte Tod des René Descartes, puis en français en 2011 sous le titre L’Énigme de la mort de Descartes. Il juge les symptômes rapportés par Schluter et van Wullen incompatibles avec une pneumonie comme avec une grippe, d’autant que la maladie ne s’est pas répandue dans la maisonnée, et il conclut en 2019, dans Early Science and Medicine, à deux empoisonnements à l’arsenic, le 2 et le 8 février, le second mortel. Le vomitif réclamé le huitième jour, du tabac dissous dans du vin chaud, devait selon van Wullen chasser l’ennemi par le vomissement, vomitu hostem exturbaturus, et Ebert y lit le geste d’un homme qui se croyait empoisonné. Le suspect qu’il désigne est François Viogué, aumônier de l’ambassade et missionnaire envoyé par la congrégation de la Propagande, qui aurait vu dans la philosophie de Descartes, jugée incompatible avec la transsubstantiation, un obstacle à la conversion qu’on espérait de la reine. Ebert reconnaît lui-même que ce mobile reste une hypothèse, avancée à supposer que Viogué soit bien l’empoisonneur.
Vincent Carraud et Renaud Verdon lui ont répondu en 2014, dans la revue Dix-septième siècle, par des « remarques circonspectes ». D’après la réplique qu’Ebert a mise en ligne l’année suivante, ils rangent la première partie de son livre dans l’histoire de la médecine, où Ebert voit une affaire de médecine, ils expliquent les douleurs de tête par une sinusite, les troubles digestifs et les changements de l’urine par des signes sans spécificité, ils rappellent qu’un sirop de tabac se donnait contre les inflammations de poumon, d’après un traité de Neander, et ils doutent qu’un missionnaire ait pu détenir les saintes huiles que le scénario prête à Viogué. Ebert maintient que les symptômes ne changent pas avec les siècles, que le vomitif fut demandé tard dans la maladie, que vomir n’est pas cracher, et que les missionnaires recevaient de l’Église les pouvoirs nécessaires. Howard Fischer, professeur de pédiatrie, jugeait encore en 2024 le tableau plus proche d’une intoxication chronique à l’arsenic, tout en notant qu’on ignore quelle durée d’exposition fait apparaître du sang dans les urines. Le différend tient d’abord à la minceur des témoins. Van Wullen n’a vu le malade qu’une fois, Schluter était un domestique, Chanut était lui-même alité, et le récit continu d’Adrien Baillet, La Vie de Monsieur Des-Cartes, paraît en 1691, quarante et un ans après les faits. La thèse d’Ebert a été accueillie avec réserve dès sa parution, et les sources consultées ici ne signalent aucun document nouveau qui permettrait de trancher.
Les deux camps s’accordent pourtant sur un point que l’article 6 aurait approuvé. Ni la pneumonie ni l’arsenic ne font intervenir l’âme du malade, et la reine n’apparaît dans aucune des deux hypothèses autrement que comme la cause lointaine qui a mis Descartes dans le froid de Stockholm, ou à portée d’un prêtre inquiet pour son salut.
Le corps lui-même ne répond plus. Inhumé à Stockholm, il fut exhumé à la demande de l’ambassadeur de France, M. de Terlon, en vue de son retour en France, comme le rapporte le Bulletin cartésien d’après Baillet, et le crâne attribué à Descartes est conservé depuis 1821 au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. En 2014, l’équipe de l’anthropologue Philippe Charlier l’a passé au scanner, a décrit dans une lettre à The Lancet une masse osseuse dense logée dans le sinus droit, probablement un ostéome, et a jugé que cette tumeur n’avait sans doute joué aucun rôle dans la mort du philosophe.
Pour aller plus loin
Les animaux-machines reposent sur la physiologie que résume l’article 6 des Passions de l’âme. La lettre de Kant au médecin Hufeland sur le pouvoir de l’esprit sur les sentiments morbides, examinée dans l’article sur sa vie réglée à Königsberg, offre un contrepoint au remède proposé à Élisabeth. Le Discours de la méthode annonçait déjà la conservation de la santé comme premier bien, et l’union de l’âme et du corps, dans la correspondance avec la princesse, appelle un traitement à part.
Au cœur de l’hiver 1650, un philosophe français se plaint du froid dans une lettre envoyée de Stockholm. Il s’appelle René Descartes. La reine de Suède, Christine, l’a fait venir à sa cour quelques mois plus tôt. Un mois après cette lettre, il est mort. Depuis, une histoire circule. La reine aurait épuisé son invité.
Des leçons avant le jour
Le récit tient en peu de choses. La reine voulait ses cours de philosophie à cinq heures du matin. Ces leçons avaient lieu trois fois par semaine, en plein hiver. Descartes, lui, aimait rester au lit le matin depuis ses années d’école. Les spécialistes ne savent même pas si les cours ont commencé en décembre ou en janvier.
Dans sa lettre, Descartes confie qu’il ne se sent pas à sa place. L’hiver suédois, écrit-il, gèle les pensées comme il gèle l’eau. Il rêve de retrouver sa retraite tranquille en Hollande. Au début de février, il tombe malade à son tour, après l’ambassadeur de France qui le loge. Les témoins ne datent pas cet écart de la même façon. Il meurt le 11 février. Il avait cinquante-trois ans.
Une montre cassée
Descartes avait pourtant sa propre idée de la mort. Il l’avait publiée l’année d’avant, dans un livre sur les émotions, Les Passions de l’âme. On se trompe sur la mort depuis toujours, disait-il. On croit que le corps s’arrête parce que l’âme le quitte. Lui pensait l’inverse. L’âme s’en va parce que le corps a cessé de marcher.
Pour le montrer, il prend une montre. Une montre qui fonctionne et une montre cassée ont les mêmes pièces. Dans la seconde, un ressort ou un rouage a lâché, et rien n’en est sorti. Un corps mort ressemble à cette montre arrêtée. Demander si la reine a tué Descartes revient alors à chercher quelle pièce a cédé, et comment un ordre donné à un esprit a pu l’atteindre.
Mourir de tristesse ?
Descartes croyait qu’une émotion peut rendre malade. Il l’avait expliqué à une princesse fiévreuse, Élisabeth, qui vivait à La Haye. Selon lui, la tristesse cause le plus souvent ces fièvres qui traînent. Son remède ne demandait aucun médicament. Il suffisait de tourner son imagination vers un bois, une fleur, un oiseau qui vole.
Il racontait avoir reçu de sa mère une toux sèche et un teint pâle. Il s’en serait délivré en prenant l’habitude de voir les choses par leur côté le plus agréable. La légende de Stockholm peut donc se dire avec ses propres idées. Le froid, l’ennui et les réveils avant l’aube auraient usé un corps fragile depuis l’enfance.
La princesse avait pourtant un doute, bien avant sa maladie. Elle lui avait demandé comment une pensée peut faire bouger un corps. Il avait répondu que chacun le sent dans la vie ordinaire, sans savoir l’expliquer. En 1645, elle ajoute qu’on ne cesse pas d’être triste par décision. Tant que sa famille souffrira, elle restera malheureuse.
Un prêtre sous le même toit
Une autre explication divise les chercheurs depuis 2009. Un philosophe de l’université d’Erlangen, Theodor Ebert, pense que Descartes a été empoisonné à l’arsenic. Il s’appuie sur les signes notés par le médecin et par le valet du malade. Quand Descartes réclame un vomitif, il aurait compris, selon lui, qu’on l’empoisonnait. Il soupçonne un prêtre qui vivait lui aussi à l’ambassade. Ce prêtre aurait jugé les idées de Descartes dangereuses pour la conversion espérée de la reine.
Ebert reconnaît que ce motif reste une supposition. Deux chercheurs, Vincent Carraud et Renaud Verdon, contestent cette lecture en 2014. Selon eux, ces signes peuvent venir d’une maladie ordinaire. Le remède au tabac réclamé par Descartes se donnait aussi contre les maladies du poumon. Ebert maintient sa lecture. Le médecin n’avait vu le malade qu’une seule fois, et les témoins manquent pour trancher.
Dans les deux camps, la reine reste une cause lointaine. Elle a fait venir Descartes dans le froid, ou près d’un prêtre inquiet.
Le crâne attribué au philosophe est aujourd’hui conservé à Paris, au Muséum national d’histoire naturelle. Un scanner y a révélé une masse osseuse logée dans un sinus, sans rôle probable dans sa mort.
La version complète cite la phrase latine du médecin hollandais, et suit la querelle sur le vomitif au tabac entre Ebert et ses deux contradicteurs.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Johan van Wullen, lettre à Willem Piso (Pies), médecin à Amsterdam, février 1650, en latin et en partie en grec, publiée dans *Œuvres de Descartes*, éd. Adam et Tannery, t. V : visite unique le sixième jour, symptômes (hoquet, expectoration noire, respiration irrégulière, roulements d’yeux), signe observé dans l’urine, vomitif demandé « vomitu hostem exturbaturus », saignée, « manum libenter a morituro abstinebam » ; cité d’après Theodor Ebert (2015), qui renvoie aux p. 244-247 de son livre de 2011 ; non collationné dans l’édition Adam et Tannery ; traduction de la rédaction
- Henri Schluter, récit de la maladie de Descartes (douleurs à la tête au début de la maladie), cité d’après Theodor Ebert (2015), qui renvoie à la p. 238 de son livre de 2011
- Pierre Chanut, lettre à la princesse Élisabeth, février 1650 (sa propre maladie qualifiée d’« inflamation de poulmon »), citée d’après Theodor Ebert (2015), qui renvoie à la p. 252 de son livre de 2011
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Sources primaires (suite)
- René Descartes, lettre à Brégy, Stockholm, 15 janvier 1650, AT V 467 (les pensées gelées comme les eaux, « pas ici en mon élément », le désir de « retourner en mon désert ») ; référence et paraphrase d’après Kurt Smith (SEP), passages français cités d’après Paul Dibon (1950), orthographe modernisée
- René Descartes, *Les Passions de l’âme*, Amsterdam, Louis Elzevier, et Paris, Henry Le Gras, 1649 ; première partie, article 5 (« Que c’est erreur de croire que l’âme donne le mouvement et la chaleur au corps », « l’âme ne s’absente, lorsqu’on meurt, qu’à cause que cette chaleur cesse ») et article 6 (« la mort n’arrive jamais par la faute de l’âme », la montre montée et la montre rompue), AT XI 330-331 ; article 10 (les esprits animaux, « parties du sang très subtiles ») ; article 27 (définition des passions) ; texte consulté dans l’édition en ligne de l’académie de Nantes, avec la pagination Adam et Tannery
- René Descartes, *Discours de la méthode*, Leyde, 1637, sixième partie, AT VI 62 (« la conservation de la santé », « sans doute le premier bien », « le fondement de tous les autres biens de cette vie ») ; cité d’après Nicolas Grimaldi (1987)
- René Descartes, lettre à Constantijn Huygens, 4 décembre 1637, AT I 507 (soin de se conserver, abrégé de médecine, « l’espérance de plus d’un siècle ») ; texte consulté dans Leon Roth (éd.), *Correspondence of Descartes and Constantyn Huygens 1635-1647*, Oxford, 1926, lettre XXXII, et référence AT d’après Nicolas Grimaldi (1987) Clarendon Press
- René Descartes, lettre au marquis de Newcastle, 1645, AT IV 329 (la conservation de la santé, principal but de ses études) ; citée d’après Nicolas Grimaldi (1987)
- Élisabeth de Bohême, lettre à Descartes, La Haye, 16 mai 1643, AT III 661 (« comment l’âme de l’homme peut déterminer les esprits du corps, pour faire les actions volontaires ») ; texte consulté dans *René Descartes, Correspondance avec Élisabeth (1643-1649)*, édition électronique PhiloSophie, 2010, référence AT d’après Rafael Teruel Coelho (2022)
- René Descartes, lettre à Élisabeth, Egmond, 28 juin 1643 (union connue « très clairement » par les sens, « en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires », « fort peu d’heures, par jour », « fort peu d’heures, par an ») ; texte consulté dans l’édition PhiloSophie (2010) ; pagination Adam et Tannery (t. III) non collationnée
- René Descartes, lettre à Élisabeth, Egmond, 18 mai 1645, AT IV 201 (« la cause la plus ordinaire de la fièvre lente est la tristesse ») ; texte consulté dans l’édition PhiloSophie (2010), référence AT d’après Rafael Teruel Coelho (2022)
- René Descartes, lettre à Élisabeth, Egmond, mai ou juin 1645, AT IV 218-221 (« la verdeur d’un bois, les couleurs d’une fleur, le vol d’un oiseau » ; mère morte d’un mal de poumon, « hérité d’elle une toux sèche, et une couleur pâle », gardée « jusques à l’âge de plus de vingt ans », regarder les choses du biais le plus agréable) ; texte consulté dans l’édition PhiloSophie (2010), pagination d’après les repères de la traduction de Rafael Teruel Coelho (2022)
- Élisabeth de Bohême, lettre à Descartes, 24 mai 1645, AT IV 208-209 (guérir le corps par l’âme ; malheureuse tant que sa maison ne sera pas rétablie) ; citée d’après Lisa Shapiro (SEP) et Rafael Teruel Coelho (2022)
- Adrien Baillet, *La Vie de Monsieur Des-Cartes*, Paris, 1691, 2 parties en 1 vol. in-4ᵒ ; cité pour sa date et pour le récit de l’inhumation et de l’exhumation, d’après le *Bulletin cartésien* LII ; non collationné D. Horthemels
Bibliographie
- Theodor Ebert, *Der rätselhafte Tod des René Descartes*, Aschaffenburg, 2009 Alibri
- Theodor Ebert, *L’Énigme de la mort de Descartes*, Paris, 2011 Hermann
- Theodor Ebert, « Did Descartes Die of Poisoning ? », *Early Science and Medicine* 24 (2), 2019, p. 142-185, DOI 10,1163/15733823-00242P02 (deux empoisonnements à l’arsenic, le 2 et le 8 février 1650) Brillhttps://doi.org/10.1163/15733823-00242P02
- Vincent Carraud et Renaud Verdon, « Remarques circonspectes sur la mort de Descartes », *Dix-septième siècle*, n° 265, 2014/4, p. 719-726 ; non collationné, arguments connus par la réplique de Theodor Ebert (2015) et par Howard Fischer (2024) Dix-septième siècle
- Stephen Gaukroger, *Descartes : An Intellectual Biography*, Oxford, 1995, p. 415 (les leçons de cinq heures du matin, trois jours par semaine, à partir de janvier 1650) ; cité d’après Kurt Smith (SEP) Clarendon Press
- Geneviève Rodis-Lewis, « Descartes : l’homme et sa recherche de la vérité », *Laval théologique et philosophique* 53 (3), octobre 1997, p. 497-505, DOI 10,7202/401108ar (le ballet pour la naissance de la Paix, p. 498 ; les matinées au lit, p. 499) Laval théologique et philosophiquehttps://doi.org/10.7202/401108ar
- Nicolas Grimaldi, « Les ambitions médicales de Descartes, et sa découverte, en 1637, de la principale maladie de l’homme », communication à la Société française d’histoire de la médecine, 19 décembre 1987, *Histoire des sciences médicales* 21 (4), 1987, p. 415-420 Société française d’histoire de la médecine
- Paul Dibon, article sur Descartes et la Suède, *De Gids*, jaargang 113, 1950 (lettre à Brégy du 15 janvier 1650, « Je ne suis pas icy en mon element », « retourner en mon desert ») De Gids
- Rafael Teruel Coelho, « Descartes, Elisabeth e a melancolia (tradução de cartas escolhidas) », *Cadernos Espinosanos* 46, janvier-juin 2022, p. 257-293 (repères de pagination AT III 661, AT IV 201, 208-209, 218-221) Universidade de São Paulo
- *Bulletin cartésien* LII, « Bibliographie internationale critique des études cartésiennes pour 2021 », liminaires de Vincent Carraud et Annie Bitbol-Hespériès, *Archives de philosophie* 87 (1), 2024, p. 139-184, DOI 10,3917/aphi.871,0139 (Baillet sur la mort, l’inhumation à Stockholm et l’exhumation demandée par M. de Terlon) Archives de philosophiehttps://doi.org/10.3917/aphi.871.0139
Sources en ligne
- « Descartes' Life and Works » (Kurt Smith ; leçons de janvier 1650 d’après Gaukroger, lettre à Brégy AT V 467, grave infection respiratoire, mort au petit matin du 11 février 1650 à cinquante-trois ans, *Passions* nées de la correspondance avec Élisabeth) Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/descartes-works/
- « Elisabeth, Princess of Bohemia » (Lisa Shapiro ; la question de 1643, la guérison du corps par l’âme, AT IV 208) Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/ENTRIES/elisabeth-bohemia/
- « La maladie mortelle de Descartes - pneumonie ou empoisonnement ? » (Theodor Ebert, 2015, réplique à Carraud et Verdon) PhilArchivehttps://philarchive.org/archive/EBELMM
- « Did descartes die of poisoning ? » (notice de l’article de 2019) FAU CRIS, Friedrich-Alexander-Universität Erlangen-Nürnberghttps://cris.fau.de/publications/223103396/
- « René Descartes found that Sweden was hazardous to his health » (Howard Fischer, 2024 ; arrivée en octobre 1649, leçons dès décembre 1649, maladie de Chanut au 1er février, discussion de l’hypothèse de l’arsenic) Hektoen Internationalhttps://hekint.org/2024/03/28/rene-descartes-found-that-sweden-was-hazardous-to-his-health/
- « Was Descartes Poisoned by a Catholic Priest ? » (Joe Carter, 2010 ; accueil réservé de la thèse d’Ebert) First Thingshttps://www.firstthings.com/blogs/firstthoughts/2010/02/was-descartes-poisoned-by-a-catholic-priest
- « Full text : Correspondence of Descartes and Constantyn Huygens 1635 - 1647 » (lettre XXXII, 4 décembre 1637, et note de Leon Roth sur les railleries) TIB, Technische Informationsbibliothekhttps://goobi.tib.eu/viewer/fulltext/893916145/152
- « Les passions de l’âme » (texte de la première partie avec pagination Adam et Tannery) Académie de Nanteshttps://pedagogie.ac-nantes.fr/medias/fichier/les_passions_de_l_ame_rene_descartes_1231957408940.pdf
- « Descartes, Correspondance avec Élisabeth » (édition PhiloSophie, 2010) Académie de Grenoblehttps://philosophie-pedagogie.web.ac-grenoble.fr/sites/default/files/medias-v2/media-fichiers/2021-07/descartes_elisabeth.epub
- « Les passions de l’ame. / By René Des Cartes » (notice de l’émission Paris, H. Le Gras, 1649, imprimée à Amsterdam, et des autres émissions Elzevier) Short-Title Catalogue Netherlands, CERLhttps://data.cerl.org/stcn/191323071
- « De Gids. Jaargang 113 » (article de Paul Dibon, 1950) DBNLhttps://dbnl.org/tekst/_gid001195001_01/_gid001195001_01_0019.php
- « Descartes, Elisabeth e a melancolia » (Rafael Teruel Coelho, 2022) Cadernos Espinosanos, Universidade de São Paulohttps://revistas.usp.br/espinosanos/pt_BR/article/download/191231/183673/564102
- « Les ambitions médicales de Descartes » (Nicolas Grimaldi, 1987) Numerabilis, Université Paris Citéhttps://numerabilis.u-paris.fr/ressources/pdf/sfhm/hsm/HSMx1987x021x004/HSMx1987x021x004x0415.pdf
- « Descartes : l’homme et sa recherche de la vérité » (Geneviève Rodis-Lewis, 1997) Érudithttps://releve.erudit.org/fr/revues/ltp/1997-v53-n3-ltp2159/401108ar.pdf
- « Bulletin cartésien LII » Cairn.infohttps://shs.cairn.info/article/APHI_871_0139/pdf?lang=fr
- « Father of philosophy comes under forensic scrutiny » (AFP, 9 octobre 2014 ; crâne conservé au Muséum depuis 1821, scanner de l’équipe de Philippe Charlier, lettre à *The Lancet*, masse dans le sinus droit, sans rôle probable dans la mort) Phys.orghttps://phys.org/news/2014-10-father-philosophy-forensic-scrutiny.html










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