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Le monde d’après la peste noire : ce que l’épidémie a changé

John H Darch / Wikimedia Commons
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En 1348, au couvent des Carmes de la place Maubert, à Paris, un religieux picard tient la chronique de la peste noire. Jean de Venette voit les survivants se remarier aussitôt, les épouses concevoir plus d’enfants que d’ordinaire, et il pose la question que tout le monde se pose alors : le siècle est-il en train de se renouveler ? Sa réponse tient en deux lignes. Le monde n’en sortit pas meilleur mais pire, les hommes étant devenus plus avides à mesure qu’ils possédaient davantage, et plus prompts aux procès. Six siècles et demi plus tard, la question n’a pas bougé. Les réponses viennent des comptes de manoir, des rôles de cour, des séries de prix et, depuis peu, des génomes.

Trente ans de prix hauts avant le premier gain

L’idée court toute seule : moins de bras, donc des gages en hausse, donc un âge d’or pour les survivants. La chronologie ne suit pas.

Les gages en monnaie montent bien en Angleterre dès 1349. Mais le prix du grain reste haut près de trente ans, et John Munro a montré que cette hausse nominale fut avalée par l’inflation d’après-peste : les salaires réels des maçons et des charpentiers du sud de l’Angleterre, déjà orientés à la baisse dans les années 1340, continuent de baisser dans les années 1360. Le retournement vient du dernier quart du siècle, quand les prix à la consommation chutent sans que les gages en monnaie les suivent, comportement nouveau dans les séries anglaises. Le sommet des salaires réels se situe au milieu du XVᵉ siècle, cent ans après l’épidémie.

Il a fallu, pour cela, que la peste revienne. Celle de 1348-1349 ne fut que la première : la pestis secunda de 1361-1362 emporte peut-être dix à vingt pour cent des vivants, la pestis tertia de 1369 dix à quinze, et l’Angleterre compte une trentaine d’années de peste entre 1351 et 1485. Ces chiffres sont des ordres de grandeur reconstitués à partir de registres ecclésiastiques et de comptes seigneuriaux, jamais des recensements. La répétition, plus que le choc initial, empêche le repeuplement et installe la pénurie de bras dans la durée. John Hatcher l’écrivait dès 1994 : l’après-peste anglais se juge sur une génération, pas sur trois ans.

Le barème est une année : 1346

Le premier réflexe des pouvoirs fut de légiférer, et très vite. La plus ancienne ordonnance connue sur les gages est provençale et date de 1348 ; elle ne nous est parvenue que par la version revue et complétée qu’en a faite le conseil de ville de Brignoles, éditée par Robert Braid.

En Angleterre, l’ordonnance du 18 juin 1349 oblige tout homme et toute femme valides, de moins de soixante ans, sans terre à cultiver ni métier fixe, à servir qui les requiert. Elle ne nomme aucun chiffre. Elle nomme une année : les gages seront ceux qui avaient cours « la vingtième année de notre règne », c’est-à-dire 1346, avant la peste. Le statut voté en février 1351 (n. st.) descend, lui, dans le détail des métiers et des saisons : deux deniers par jour au moissonneur la première semaine d’août, trois la deuxième. Le même hiver, à une dizaine de jours de distance, l’ordonnance de Jean II sur les métiers de Paris bloque gages et prix, interdit aux ouvriers la taverne les jours ouvrables et le départ pour un maître plus généreux. On l’a longtemps lue comme une mesure valant pour le royaume ; le texte conservé ne vaut que pour la vicomté de Paris. La Castille et l’Aragon légifèrent aussi. En comparant ces textes d’un bout à l’autre de l’Occident, Samuel Cohn y a lu moins une politique économique qu’un discours neuf sur le travail, l’oisiveté et les pauvres.

Reste à savoir ce que cela produisit. Bertha Putnam a dressé, comté par comté, le tableau des amendes levées au titre du statut pendant la levée triennale de 1352-1354, en regard des subsides fiscaux. Les poursuites sont nombreuses, et elles constituent la meilleure source dont nous disposions sur les gages réellement versés : c’est en dépouillant ces procès que Simon Penn et Christopher Dyer ont reconstitué salaires et déplacements des ouvriers agricoles, qui changeaient de maître à sept milles de distance en moyenne, une dizaine de kilomètres. À Marseille, où Francine Michaud a lu des centaines de contrats notariés d’avant et d’après 1348, le changement se lit ailleurs : dans la place croissante de l’argent liquide dans la rémunération et dans les mots mêmes des embauches.

Les villages vides qu’on a mis sur le compte de 1348

Le paysage anglais garde plus de deux mille villages désertés, et l’explication qui vient d’abord est toujours la même. Wharram Percy, dans les Yorkshire Wolds, dit autre chose. Fouillé sans interruption à partir de 1948 par Maurice Beresford puis John Hurst, c’est le village déserté le mieux connu d’Europe, classé sous le numéro 1011377 au registre de Historic England.

Or le village vit longtemps après l’épidémie. À la mort du baron William Hilton, en 1436, seize maisons au moins sont occupées. Ce qui le vide ensuite, c’est la montée du prix de la laine, matière première d’une exportation drapière en plein essor, qui pousse les propriétaires à convertir les labours en pâtures. L’expulsion des quatre dernières familles, vers 1500, a longtemps passé pour l’acte final ; elle s’inscrit dans un dépeuplement plus lent, dont le détail nous échappe faute de documents. La peste a fourni les terres libres et la rareté de main-d’œuvre qui rendaient le mouton rentable. Elle n’a pas chassé les habitants.

À l’est de l’Elbe, le même choc et l’inverse

Réduire l’après-peste à une mécanique de l’offre et de la demande serait commode, et c’est là que l’objection la plus solide attend. Elle est venue en 1976, dans Past & Present, de Robert Brenner, et elle est comparative. La même dépopulation produit à l’ouest l’effacement du servage, et à l’est de l’Elbe son installation : les seigneurs de Bohême et de Brandebourg sortent de ces décennies plus forts qu’ils n’y étaient entrés, et le servage y est ensuite consolidé pendant la croissance démographique des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Si la démographie commandait seule, les deux moitiés du continent auraient suivi la même pente. Brenner en tire que le facteur décisif est le rapport de forces entre seigneurs et paysans, hérité de structures villageoises et de traditions de solidarité inégalement fortes. La discussion a occupé la revue pendant des années sans être tranchée.

L’objection a ses propres limites. Elle suppose une réaction seigneuriale généralisée que le détail anglais valide mal, et elle explique moins bien pourquoi des seigneurs qui n’avaient rien à craindre d’une révolte ont fait dès les années 1350 des concessions coûteuses. La question n’est pas close ; elle a seulement cessé d’être posée en termes de causes uniques.

Deux cent six extraits d’ADN et une lettre contestée

En 2022, Nature publie l’analyse de 206 extraits d’ADN ancien prélevés sur des individus de Londres et du Danemark, avant, pendant et après l’épidémie. Jennifer Klunk et ses coauteurs y lisent une sélection positive sur des gènes de l’immunité et retiennent une variante voisine du gène ERAP2, rs2549794, dont ils montrent en laboratoire qu’elle modifie la réponse des cellules immunitaires à Yersinia pestis. La peste aurait laissé une trace dans les corps des vivants.

En 2025, la même revue publie l’objection et la réponse. Alison Barton et ses coauteurs jugent l’échantillon trop petit, relèvent une erreur d’estimation des fréquences alléliques qui fait tomber les quatre variantes annoncées sous les seuils de filtrage, et ne trouvent aucun changement significatif pour rs2549794, ni dans les données publiées ni dans des séries couvrant deux mille ans. Leur conclusion est prudente et négative : une sélection reste plausible, son ampleur et les gènes concernés demeurent inconnus. L’équipe initiale refait les calculs avec une autre méthode d’estimation, applique des permutations, et maintient ERAP2 comme meilleur candidat. Deux cent six squelettes, c’est peu pour mesurer une sélection naturelle. Sur ce point précis, le dossier n’est pas mûr.

Ce que les scribes ont cessé d’écrire

Le changement le mieux établi tient dans la langue des actes. Mark Bailey a montré, en dépouillant des milliers de rôles de cour, que la tenure servile héréditaire a commencé d’être remplacée dès l’immédiat après-peste, et non vers 1400 comme on l’a longtemps écrit : faute de preneurs pour les terres vacantes, des seigneurs allègent ou abandonnent les obligations les plus lourdes, concèdent des baux à ferme et des tenures viagères contre un loyer en argent. La grande révolte anglaise de 1381 s’inscrit dans ce mouvement plus qu’elle ne le déclenche, et Bailey y voit autant une exigence de justice royale prévisible qu’une revendication contre le servage, déjà entamé.

Vers 1300, un acte de transfert de terre coutumière porte que le tenancier « tient en vilenage », ou « en servitude, pour coutumes et services ». Après 1350, les concessions à terme ne portent plus ces mots : on y lit que la terre est baillée à ferme, ou tenue pour le terme d’une vie. Sur certains manoirs la vieille formule résiste, et l’un d’eux la garde jusqu’en 1427, date à laquelle le seigneur, devant l’opposition de ses tenanciers et l’impossibilité de remplir ses tenures vides, la laisse tomber. Aucun statut médiéval n’a aboli le servage anglais. Il a cessé d’être écrit.

Pour aller plus loin

Ce dossier touche à la grande révolte anglaise de 1381 et à la Jacquerie de 1358, dont les causes se lisent autant dans la fiscalité de la guerre de Cent Ans que dans l’après-peste. Il croise aussi les violences de 1348, pogroms et cortèges de flagellants, qui relèvent d’une autre chaîne de causes, et la fouille de la fosse d’East Smithfield à Londres, d’où proviennent une partie des échantillons d’ADN ancien discutés ici.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Jean de Venette, continuation de la *Chronique latine de Guillaume de Nangis*, annale de 1348, éd. Hercule Géraud, Paris, 1843, t. II Société de l’histoire de France ; exemplaire numérisé de la Bibliothèque nationale de France, 8-LA8-3 (2)
  2. Ordonnance des travailleurs, 18 juin 1349, 23 Édouard III, gages ramenés à ceux de la vingtième année du règne *Statutes of the Realm*, t. I, p. 307
  3. Statut des travailleurs, février 1351 (n. st.), 25 Édouard III, stat. 2, tarifs par métier et par saison *Statutes of the Realm*, t. I, p. 311-313
Voir les 27 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Ordonnance de Jean II sur les métiers de la ville de Paris, 30 janvier 1351 (n. st.), valable pour la vicomté de Paris *Ordonnances des rois de France de la troisième race*, t. II, p. 350-385
  2. Ordonnance provençale sur les salaires, 1348, connue par la version révisée et complétée du conseil de ville de Brignoles, éditée en annexe par Robert Braid
  3. Village déserté de Wharram Percy, North Yorkshire, terrassements du village, église Saint-Martin et vivier monument classé, Historic England, *list entry* 1011377

Bibliographie

  1. Mark Bailey, *After the Black Death. Economy, Society, and the Law in Fourteenth-Century England. The Ford Lectures for 2019*, Oxford, 2021, 384 p., ISBN 9780198857884 Oxford University Press
  2. Mark Bailey, *The Decline of Serfdom in Late Medieval England. From Bondage to Freedom*, Woodbridge, 2014 Boydell Press
  3. Mark Bailey, « The transformation of customary tenures in southern England, c.1350 to c.1500 », *Agricultural History Review* 62 (2), 2014, p. 210-230 British Agricultural History Society
  4. Robert Braid, « *Et non ultra* : politiques royales du travail en Europe occidentale au XIVᵉ siècle », *Bibliothèque de l’École des chartes* 161 (2), 2003, p. 437-491, DOI 10,3406/bec.2003,463624 Société de l’École des charteshttps://doi.org/10.3406/bec.2003.463624
  5. Robert Brenner, « Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe », *Past & Present* 70, 1976, p. 30-75 Past and Present Society
  6. Samuel K. Cohn, « After the Black Death : labour legislation and attitudes towards labour in late-medieval western Europe », *The Economic History Review* 60 (3), 2007, p. 457-485 Economic History Society
  7. John Hatcher, « England in the Aftermath of the Black Death », *Past & Present* 144, 1994, p. 3-35 Past and Present Society
  8. Francine Michaud, *Earning Dignity. Labour Conditions and Relations during the Century of the Black Death in Marseille*, Turnhout, 2016, « Studies in European Urban History » 38 Brepols
  9. John H. Munro, « Before and after the Black Death : money, prices, and wages in fourteenth-century England », dans *New Approaches to the History of Late Medieval and Early Modern Europe*, *Historisk-filosofiske Meddelelser* 104, 2009, p. 335-364 Det Kongelige Danske Videnskabernes Selskab
  10. Simon A. C. Penn et Christopher Dyer, « Wages and earnings in late medieval England : evidence from the enforcement of the labour laws », *The Economic History Review* 43 (3), 1990, p. 356-376 Economic History Society
  11. Bertha Haven Putnam, *The Enforcement of the Statutes of Labourers during the First Decade after the Black Death, 1349-1359*, New York, 1908, « Studies in History, Economics and Public Law » 32 Columbia University
  12. Jennifer Klunk, Tauras Vilgalys et alii, « Evolution of immune genes is associated with the Black Death », *Nature* 611, 2022, p. 312-319, DOI 10,1038/s41586-022-05349-x Naturehttps://doi.org/10.1038/s41586-022-05349-x
  13. Alison R. Barton, Cindy G. Santander et alii, « Insufficient evidence for natural selection associated with the Black Death », *Nature*, 2025, DOI 10,1038/s41586-024-08496-5 Naturehttps://doi.org/10.1038/s41586-024-08496-5
  14. Tauras Vilgalys, Jennifer Klunk et alii, « Reply to : Insufficient evidence for natural selection associated with the Black Death », *Nature*, 2025, DOI 10,1038/s41586-024-08497-4 Naturehttps://doi.org/10.1038/s41586-024-08497-4

Sources en ligne

  1. « The Statute of Laborers ; 1351 », transcription de l’ordonnance anglaise d’après *Statutes of the Realm*, t. I, p. 307 The Avalon Project, Lillian Goldman Law Library, Yale Law Schoolhttps://avalon.law.yale.edu/medieval/statlab.asp
  2. « History of Wharram Percy Deserted Medieval Village » English Heritagehttps://www.english-heritage.org.uk/visit/places/wharram-percy-deserted-medieval-village/history/
  3. « Sources for Wharram Percy Deserted Medieval Village » English Heritagehttps://www.english-heritage.org.uk/visit/places/wharram-percy-deserted-medieval-village/history/sources/
  4. « Wharram Percy deserted medieval village, Wharram - 1011377 » Historic Englandhttps://historicengland.org.uk/listing/the-list/list-entry/1011377
  5. « Chronique latine de Guillaume de Nangis, de 1113 à 1300, avec les continuations de cette chronique, de 1300 à 1368. Tome 2 » Gallica, Bibliothèque nationale de Francehttps://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6547752t
  6. « *Et non ultra* : politiques royales du travail en Europe occidentale au XIVᵉ siècle » Perséehttps://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_2003_num_161_2_463624
  7. « Before and after the Black Death : money, prices, and wages in fourteenth-century England » Munich Personal RePEc Archive, université de Munichhttps://mpra.ub.uni-muenchen.de/15748/
  8. « The Economic Impact of the Black Death » EH.Net Encyclopedia, Economic History Associationhttps://eh.net/encyclopedia/the-economic-impact-of-the-black-death/
  9. « Evolution of immune genes is associated with the Black Death » Naturehttps://www.nature.com/articles/s41586-022-05349-x
  10. « Insufficient evidence for natural selection associated with the Black Death » Naturehttps://www.nature.com/articles/s41586-024-08496-5
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