En 1296, les taxes levées sur cinq des six foires de Champagne rapportent 8 383 livres tournois (chiffre arrondi à la livre) au comté, passé onze ans plus tôt sous l’autorité du roi de France. Les comptes de 1298-1299 en donnent 3 320. La sixième foire, celle de Lagny, manque à la comparaison, faute d’une série de recettes assez complète. Félix Bourquelot avait tiré ces sommes des comptes champenois dès 1865. Robert-Henri Bautier les jugeait trompeuses ; deux historiens de l’économie de l’université de Cambridge en ont fait, en 2012, la charpente de leur démonstration sur la fin d’un cycle de foires qui avait drainé pendant plus d’un siècle les draps de Flandre et les épices apportées par les Italiens.
Thibaut II et les changeurs de Vézelay
Des foires se tiennent en Champagne dès le début du XIIᵉ siècle, sans rayonnement au-delà de la région. Entre 1137 et 1164, des marchands de Flandre, d’Arras et de plusieurs régions du royaume commencent à les fréquenter ; des Italiens y sont signalés en 1174, et vers 1190 le cycle annuel des six foires est en place. La date de 1180, qu’on retient d’ordinaire pour le début de leur prépondérance européenne, est une convention tirée de ces jalons.
En 1148, des changeurs de Vézelay en route pour la foire de Provins sont dépouillés par un seigneur du royaume. Le comte Thibaut II écrit à la régence, Louis VII étant parti en croisade, pour exiger réparation, et il annonce qu’il ne laissera pas impunie une offense qui menace ses foires de ruine. On ne la connaît que par l’édition qu’en a donnée Bourquelot. Le comte protège parce qu’il encaisse, et sa lettre le dit presque en ces termes, ce qui n’avait rien d’inavouable pour un prince dont les revenus faisaient la puissance et qui, l’année suivante, offre encore à la régence son aide armée contre un autre seigneur coupable d’avoir saisi les biens de marchands en route vers ses foires. Ce « conduit », garantie de sécurité accordée aux marchands sur les chemins, devient ensuite matière à traités, avec le roi en 1209, avec la Bourgogne en 1220, avec Boulogne en 1232. En 1242-1243, des marchands italiens enlevés et dépouillés en Italie par des Plaisançais valent à Plaisance la menace de voir tous ses ressortissants exclus des foires.
Les comtes bâtissent aussi. Vers 1157-1160, Henri le Libéral fonde à Provins un Hôtel-Dieu destiné notamment à loger les marchands de passage. Les étals se louent, et la rente de l’un d’eux fait l’objet d’un chirographe conclu sous la régence de Blanche de Navarre, entre 1201 et 1222, avec Barthélemy, doyen de Saint-Étienne de Troyes, la collégiale qui abrite la chancellerie et le trésor des comtes ; l’acte est aujourd’hui à New York, à la Rare Book and Manuscript Library de l’université Columbia (Smith Documents 0005). La monnaie porte la même empreinte comtale. Un denier frappé à Provins sous le même Henri, entre 1152 et 1180, pèse 0,97 gramme et montre au revers le motif que les numismates nomment peigne provinois ; la BnF le conserve au département des Monnaies, médailles et antiques sous la cote F 7724.
Hare de draps
Le cycle s’ouvre en janvier à Lagny, sur la Marne. Bar-sur-Aube prend le relais, puis la foire de mai de Provins, la foire chaude de la Saint-Jean à Troyes, la foire de Saint-Ayoul à Provins et la foire froide de la Saint-Rémi à Troyes, après laquelle on repart pour Lagny. Chaque foire dure environ six semaines et les intervalles laissent le temps de déplacer les ballots, si bien que le cycle forme un marché presque continu, tenu dans quatre villes qui n’étaient pas par elles-mêmes de grands centres marchands. Henri Laurent, qui a reconstitué en 1932 le droit des foires à partir d’actes conservés notamment à Malines, décrit dans chacune une suite d’étapes fixes : l’entrée, la « montre » des marchandises, la vente des draps, puis celle des cuirs et de l’« avoir de poids », chacune close par un cri de « hare », enfin les paiements, qui s’achèvent avec l’abattage des bancs des changeurs. Passé les « changes abattus », aucun contrat de foire ne peut plus être conclu.
Le fond du commerce tient en peu de mots. Flamands et Français apportent laine et draps, Italiens et Provençaux les épices et les produits de luxe, et la présence italienne attire peu à peu les opérations de paiement et de change, souvent à crédit d’une foire à la suivante. La montre des draps flamands est une affaire négociée, et en 1295 encore des marchands italiens demandent qu’on la porte de trois à quatre jours. À Provins, seule des quatre villes à avoir gardé son tissu médiéval, quelque 150 maisons conservent les caves voûtées où l’on stockait les marchandises, entièrement souterraines dans la ville haute et à demi hors de terre dans la ville basse. Vers 1340, alors que les foires ont perdu leur rang, Francesco Balducci Pegolotti, facteur de la compagnie florentine des Bardi, leur consacre encore un chapitre de son manuel de marchand, les « Fiere di Campagna del reame di Francia », et note les longueurs des draps de Provins et de Lagny.
Deux gardes, un sceau, des centaines de sergents
Les gardes des foires apparaissent en 1174, chargés de proclamer au début de chaque foire un règlement des poids et mesures. Dans les années 1220, ils tiennent une cour pendant toute la durée des foires, où l’on enregistre les contrats et où les créanciers impayés portent plainte. Le premier contrat qu’on leur connaît, en 1225, porte encore leurs sceaux personnels ; en 1247, ils scellent avec un sceau officiel des foires. Laurent décrit un tribunal de deux gardes, si possible un chevalier et un bourgeois, assistés de clercs et de plusieurs centaines de sergents au XIIIᵉ siècle. Entre deux foires, ces sergents chevauchent vers l’Italie ou les Pays-Bas pour porter les lettres des gardes, et on en trouve jusqu’en Angleterre et à Venise.
Le plus ancien coutumier des foires, Ce sont les priviléges et les coustumes des foires, édité par Bourquelot, pose à son article 20 la règle qui fait la force du système, puisque la lettre obligatoire scellée du sceau des foires ou inscrite à leur registre fait preuve par elle-même. Contre un débiteur présent, l’exécution est immédiate, arrestation, saisie, vente. Contre un débiteur « fuitif », c’est-à-dire rentré chez lui sans payer, les gardes écrivent à la juridiction dont il relève, puis écrivent de nouveau, puis menacent. Au terme de la procédure tombe la « défense des foires », l’interdiction faite à tous les justiciables de cette juridiction de paraître aux foires, que Paul Huvelin appelait en 1897 une excommunication commerciale. Les gardes revendiquent une autorité sans frontière, et leurs coutumes, écrivent-ils en 1295 aux échevins de Malines, « seurmontent toutes autres coutumes de toutes terres ».
Dans les faits, cette autorité se marchande. Avant mars 1298, la commune de Florence fait savoir au sergent des gardes qu’elle a trop à faire avec ses propres affaires pour s’occuper d’une dette de foire. Une procédure ouverte contre les Tolomei de Sienne dure, selon le relevé de Laurent, vingt-six ans. En 1299-1300, le maire de Londres refuse d’arrêter un Florentin poursuivi pour 1 600 livres tournois dues à un marchand de Prato, au motif qu’il a entendu l’intéressé et ne voit pas de dette ; les gardes menacent alors d’interdire les foires aux marchands de Londres.
La sanction vise la justice qui refuse d’agir. En l’occurrence, la justice était anglaise, et le débiteur florentin.
Un droit marchand sans juges privés
L’idée d’un droit des marchands né des marchands eux-mêmes a sa généalogie. En 1927, dans Les Villes du Moyen Âge, Henri Pirenne voyait dans les grandes foires le lieu où s’était sans doute élaborée une jurisprudence commerciale « partout la même en son fond ». En 1990, Paul Milgrom, Douglass North et Barry Weingast font des foires de Champagne, dans la revue Economics and Politics, le cas d’école d’un ordre privé : des juges privés y auraient tenu registre de la conduite de chacun, renseigné les marchands avant chaque contrat et infligé des amendes que les fautifs payaient pour ne pas perdre l’accès aux foires, sans aucun appui d’un État. La thèse a fait école chez les économistes et les juristes, et jusque dans les théories du développement, où elle sert à montrer qu’un commerce lointain peut prospérer sans tribunaux publics.
Personne n’a retrouvé ces juges dans les archives.
Jeremy Edwards et Sheilagh Ogilvie ont repris les sources en 2012, dans Explorations in Economic History. Nommés par le comte, puis par le roi après 1285, les gardes rendaient des sentences dont on pouvait faire appel devant les Jours de Troyes, puis devant le Parlement de Paris, comme le fait un marchand génois en 1306. Les marchands disposaient en outre de plusieurs tribunaux publics, ceux du comte, les cours municipales de Provins, de Troyes ou de Bar-sur-Aube, les justices d’Église aussi, tel le prieuré de Saint-Ayoul, qui juge seul à Provins pendant les sept premiers jours de la foire d’automne en vertu d’une charte de 1153. Quant aux communautés de marchands, elles arrivent tard. Le premier consul étranger attesté, celui des Siennois, date de 1246, une soixantaine d’années après l’arrivée des Italiens, et les Flamands n’en eurent jamais. Laurent avait d’ailleurs noté dès 1932 que la procédure des foires présentait « peu de dérogations au droit commun ».
Le camp adverse garde pourtant un point solide, l’exécution. Le coutumier pose à ses articles 5 et 6 qu’une dette « de cours de foires » se paie avant toute autre et que les biens engagés en foire ne peuvent servir à rien d’autre tant qu’elle n’est pas éteinte, ce que Laurent décrit comme une hypothèque générale privilégiée, née sans convention particulière. Sur ce terrain-là, le droit des foires s’écarte franchement de l’ordinaire. Edwards et Ogilvie ne nient pas non plus que la réputation ait compté, ce qui serait invraisemblable dans n’importe quel marché, et contestent seulement qu’elle ait suffi.
Le vocabulaire du superlatif a une autre source, patrimoniale cette fois. Le dossier déposé par la France pour l’inscription de Provins au patrimoine mondial, daté du 30 juin 2000, présente la ville comme la « plaque tournante du commerce européen », à l’origine du système bancaire, sorte de « clearing house » de l’économie mondiale. En recommandant l’inscription en septembre 2001, l’ICOMOS a retenu deux critères plus sobres, le témoignage sur les grandes foires annuelles qui reliaient l’Europe du Nord à la Méditerranée et la conservation du tracé urbain.
Lagny, 2 janvier 1297
Pour Robert-Henri Bautier, auteur en 1953 de l’étude française de référence, le déclin commence tôt. Les foires cesseraient d’être un grand marché de marchandises peu après le milieu du XIIIᵉ siècle tout en restant, jusqu’au début du XIVᵉ, le marché de l’argent de l’Europe. Il s’appuie sur deux documents, de 1262 et de 1320, où des Italiens lèvent en foire les fonds de draps achetés directement dans les villes drapières, et il explique le recul par le passage de l’argent à l’or dans les grands paiements, puis par l’essor d’une draperie italienne capable de concurrencer la Flandre. L’argument a pour lui une évolution que le document de 1320 montre bien, puisqu’à cette date les draps ne passent plus par les foires et que seul le financement s’y règle encore.
Edwards et Ogilvie relisent ces deux documents autrement. En 1262, les Flamands boudent les foires après des mauvais traitements subis au péage de Bapaume, passage obligé vers la Champagne, ce qui suffit à expliquer des achats faits directement en Flandre cette année-là, et les Italiens rapportaient encore ces draps aux foires avant de les expédier. Les registres de notaires de Gênes et de Marseille montrent un commerce caravanier vers la Champagne plus intense après 1250. Les recettes publiées par Bourquelot vont dans le même sens, celles de Bar-sur-Aube doublant entre 1212 et les années 1270, l’ensemble culminant en 1296 avant l’effondrement. Au péage de Villeneuve, près de Chillon, sur l’une des routes des marchandises italiennes, on compte 17,2 balles par jour en 1286 et 11,6 sur les 1 022 jours qui suivent le 30 novembre 1294.
Le point le plus net porte sur un document siennois. Bautier tirait des achats d’une compagnie de Sienne aux foires de 1294 que les draps flamands n’y représentaient plus que 20 % de la valeur, ce qui rendait secondaire l’exclusion des Flamands quelques années plus tard. Il avait compté à part Douai, Lille et Orchies. Or ces trois villes sont flamandes en 1294 et ne passent sous contrôle français qu’au traité d’Athis-sur-Orge, en 1305 ; réintégrées dans le calcul, elles portent la part flamande à 40 %. On préférera ce second chiffre, pour une raison simple, la frontière à appliquer aux achats de 1294 étant celle de 1294.
Le 2 janvier 1297, à l’ouverture de la foire de Lagny, la première du cycle, les officiers royaux arrêtent tous les marchands flamands présents, confisquent leurs marchandises et les vendent au profit du Trésor. Depuis peu, la Flandre s’est alliée à l’Angleterre contre Philippe le Bel. Les Flamands désertent les cinq foires suivantes, et la couronne saisit les marchandises qu’ils s’étaient engagés à acheter, les lettres de crédit payables à leur nom et jusqu’aux halles et hôtels qu’ils possédaient dans les villes de foire ; ceux qui ne peuvent plus honorer leurs dettes, faute de marchandises, sont à leur tour frappés d’interdiction de foire. Ypres évalue ses pertes de l’année à 26 000 livres tournois. Les Italiens, de leur côté, sont arrêtés en 1291 et ne retrouvent le droit de commercer qu’en payant, puis contraints à de nouveaux versements en 1292, 1295, 1297, 1303 et 1311 ; en 1303, le roi interdit l’exportation des laines et des draps hors du royaume, interdiction maintenue jusqu’en 1360, sauf pendant l’année 1315. Pour Edwards et Ogilvie, les foires ont prospéré tant que le prince offrait à tous les marchands les mêmes garanties, quelle que soit leur origine, et décliné quand la couronne s’est mise à les accorder ou à les retirer selon ses besoins de guerre et d’argent.
L’explication la plus répandue, la route maritime, résiste mal à leur examen. Dès les années 1270, les galères génoises gagnent la Flandre, et vers 1320 des services réguliers relient plusieurs villes italiennes à Bruges, à Londres et à Southampton. Les deux auteurs objectent que la mer coûtait plus cher que la terre, la route de Venise à Bruges ne représentant qu’environ un cinquième de la distance par mer ; si les marchands ont pris la mer, c’est que la guerre rendait les routes terrestres dangereuses. La reprise des grandes foires terrestres au milieu du XVᵉ siècle, en Brabant, à Francfort, à Genève ou à Lyon, une fois la paix revenue, va dans leur sens. Sur la fin, les deux lectures se rejoignent : le dernier groupe important d’Italiens quitte les foires en 1350, et les guerres du XIVᵉ siècle, guerre de Cent Ans comprise, rendent le recul irréversible.
Une archive faite de litiges
Presque tout ce qu’on sait du fonctionnement des foires vient des années de leur déclin. Laurent le soulignait dès 1932 à propos des lettres des gardes qu’il comparait, très nombreuses, toutes échelonnées entre 1275 et 1325. Le coutumier le plus détaillé, Ce sont les coustumes, stille et usaige de la court et chancellerie…, date de la fin du XIVᵉ siècle, quand les foires avaient perdu toute importance économique. Plus ancien, l’autre coutumier est bref, et sa date flotte, Laurent le plaçant au milieu du XIIIᵉ siècle, Edwards et Ogilvie dans son dernier tiers.
Les archives gardent surtout les affaires qui ont mal tourné. Un contrat honoré à l’échéance n’avait plus de raison d’être conservé, et Laurent en déduisait que l’immense majorité des transactions, réglées sans incident, a disparu sans laisser d’écrit ; la défense des foires, omniprésente dans les sources, était probablement une exception. Pour la période d’essor, entre 1180 et 1260, Edwards et Ogilvie ne relèvent d’ailleurs que deux mentions de défense, en 1221 et en 1242-1243, et aucune ne sanctionne un simple impayé entre marchands.
Même le témoin italien arrive de loin. Le manuel de Pegolotti n’est connu que par un manuscrit unique, le numéro 2441 de la Biblioteca Riccardiana de Florence, achevé le 19 mars 1472 par Filippo di Niccolaio Frescobaldi sur une copie elle-même tirée de l’exemplaire de l’auteur, plus d’un siècle après la rédaction. La première édition imprimée date de 1766, œuvre d’un chancelier florentin de la dîme qui voulait prouver la grandeur passée de sa ville.
Le commerce ordinaire, celui qui ne finissait pas devant les gardes, a laissé des caves plutôt que des écrits. À Provins, sous les maisons de la ville haute, les salles voûtées où l’on entreposait les ballots s’ouvrent toujours sur la rue par une grande porte au bas d’un large escalier de pierre, et les plus vastes sont partagées en deux ou trois travées par des rangées de colonnes.
Pour aller plus loin
Les foires de Champagne croisent l’histoire de Bruges, l’une des places où se reporte le commerce italien au XIVᵉ siècle, et celle de la Hanse. Elles rejoignent aussi le règne de Philippe le Bel et ses conflits avec la Flandre, ainsi que l’histoire des compagnies toscanes, des Tolomei de Sienne aux Bardi de Florence, dont la faillite des années 1340 ferme un autre chapitre du crédit médiéval.
On imagine volontiers les foires de Champagne comme un grand marché libre, où les marchands du Moyen Âge se jugeaient entre eux, sans prince ni tribunal. Ces foires se tenaient dans quatre villes situées à l’est de Paris. Flamands et Italiens y venaient chaque année pour vendre et pour régler leurs dettes. Les archives montrent pourtant un tableau assez différent.
Une ronde de villes
Au lieu d’un seul grand rendez-vous, une ronde de foires passe d’une ville à l’autre. La première s’ouvre à Lagny, en plein hiver. Bar-sur-Aube, Provins et Troyes prennent ensuite le relais, et les marchands déménagent leurs ballots à chaque étape. Le calendrier finit par couvrir presque toute l’année.
Une foire dure à peu près six semaines, et son déroulement ne varie jamais. Les marchands arrivent et s’installent. Ils exposent ensuite leurs marchandises, puis vendent les draps de laine jusqu’à ce qu’un cri annonce la fin des ventes. Les paiements ferment la foire. Ils s’arrêtent quand les changeurs démontent leurs bancs.
Ce commerce repose sur un échange simple. Les Flamands apportent la laine et les draps. Les Italiens arrivent avec les épices et les produits de luxe. Beaucoup achètent à crédit, payables à la foire suivante. Tout le système suppose qu’un marchand parti sans payer puisse être rattrapé.
Le comte veille
Cette garantie vient du comte de Champagne. Il protège les marchands sur les chemins, même au-delà de ses terres. Quand des changeurs sont dévalisés sur la route de Provins, il écrit à la cour de France pour exiger réparation. Il ne cache pas son motif. Ses foires lui rapportent de l’argent, et une telle attaque pourrait les ruiner.
Pour régler les disputes, le comte nomme des officiers chargés de juger pendant les foires. On les appelle les gardes des foires. Un contrat marqué de leur sceau suffit à prouver une dette. Leurs messagers partent à cheval réclamer l’argent jusqu’en Italie ou en Flandre.
Lorsqu’un débiteur rentre chez lui sans payer, les gardes écrivent aux juges de sa ville. Ils écrivent encore si rien ne se passe. En dernier recours, ils interdisent les foires à tous les habitants de cette ville. Les textes nomment cette sanction la défense des foires.
En 1990, trois économistes ont soutenu une thèse célèbre. Selon eux, des juges privés, choisis par les marchands, faisaient respecter les contrats sans aucun appui du pouvoir. Deux historiens de l’économie de l’université de Cambridge ont repris les archives et n’ont trouvé aucun de ces juges. Les gardes étaient les hommes du prince, et l’on pouvait faire appel de leurs décisions devant le tribunal du roi.
La thèse des économistes garde tout de même un fond juste. Une dette contractée en foire passait avant toutes les autres. Les biens du débiteur lui restaient attachés jusqu’au paiement. Sur ce point, le droit des foires sortait nettement de l’ordinaire.
Deux récits de la chute
Le déclin des foires divise encore les spécialistes. L’historien Robert-Henri Bautier le faisait commencer vers 1260. Selon lui, les Italiens achetaient désormais leurs draps directement en Flandre. Ils ne passaient plus en Champagne que pour les affaires d’argent.
Les deux historiens de Cambridge répondent avec les comptes du comté. Les taxes perçues sur les foires montent jusqu’en 1296. Deux ans plus tard, elles ont fondu de plus de moitié. À leurs yeux, la chute est tardive et brutale.
Ils en voient la cause dans la politique du roi de France, devenu maître de la Champagne. Un jour de janvier 1297, ses officiers arrêtent tous les marchands flamands venus à la foire de Lagny. Les Italiens doivent payer sans cesse pour continuer à commercer. Les deux grandes clientèles des foires sont frappées en même temps.
On a aussi invoqué la mer. Dès la fin du XIIIᵉ siècle, des galères italiennes rejoignent la Flandre sans passer par la Champagne. Les historiens de Cambridge répondent que la mer coûtait plus cher que la route. Selon eux, les marchands l’ont choisie parce que la guerre rendait les chemins trop dangereux.
Sur la fin, les deux camps se rejoignent. Au siècle suivant, le dernier grand groupe de marchands italiens s’en va. Les guerres de l’époque, dont la guerre de Cent Ans, rendent le recul définitif.
Une grande partie de cette histoire échappe pourtant aux chercheurs. Les archives conservent surtout les procès et les dettes impayées. Un contrat réglé à temps ne valait pas la peine d’être gardé. On pense donc que les échanges ordinaires, sans doute les plus nombreux, ont presque tous disparu.
Sur la date du déclin, les deux lectures restent face à face, et chacune s’appuie sur ses propres chiffres.
La version complète cite la lettre de 1295 où les gardes placent leurs coutumes au-dessus de celles de toutes les terres, et montre comment le recalcul des achats d’une compagnie siennoise a doublé la part des draps flamands.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Lettre du comte Thibaut II de Champagne à la régence du royaume au sujet des changeurs de Vézelay dépouillés sur la route de la foire de Provins, 1148 éd. Félix Bourquelot, *Études sur les foires de Champagne*, Paris, 1865, t. I, p. 324-325
- *Ce sont les priviléges et les coustumes des foires*, coutumier des foires de Champagne et de Brie, XIIIᵉ siècle, articles 5, 6 et 20 éd. Félix Bourquelot, *Études sur les foires de Champagne*, Paris, 1865, t. II, p. 321-324
- *Ce sont les coustumes, stille et usaige de la court et chancellerie…*, coutumier des foires de Champagne et de Brie, fin du XIVᵉ siècle éd. Félix Bourquelot, *Études sur les foires de Champagne*, Paris, 1865, t. II, p. 325-337
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Sources primaires (suite)
- Lettre des gardes des foires de Champagne et de Brie à la justice de Malines, 1295 (« les qués coutumes seurmontent toutes autres coutumes de toutes terres ») Archives de la ville de Malines, fonds des chartes ; éd. Henri Laurent, *Bulletin de la Commission royale des anciennes lois et ordonnances de Belgique* 13, 1929, p. 31, n° IV
- Réponse de la commune de Florence au sergent des gardes des foires, avant mars 1298 éd. P. Berti, « Documenti riguardanti il commercio dei Fiorentini in Francia nei secoli XIII e XIV », *Giornale storico degli archivi toscani* 1, 1857, doc. XXIII
- Chirographe de Blanche de Navarre, comtesse de Champagne, et de Barthélemy, doyen de Saint-Étienne de Troyes, sur la rente d’un étal des foires, 1201-1222 New York, Columbia University, Rare Book and Manuscript Library, Smith Documents 0005
- Denier d’Henri Ier, comte de Champagne, atelier de Provins, 1152-1180, 0,97 g, flan circulaire, croix pattée cantonnée de l’alpha et de l’oméga, revers au peigne provinois Bibliothèque nationale de France, département des Monnaies, médailles et antiques, F 7724 (FEO-9859)
- Francesco Balducci Pegolotti, *Libro di divisamenti di paesi*, dit *Pratica della mercatura*, vers 1340, chapitres « Fiere di Campagna del reame di Francia » et « Lunghezze di panni », copie achevée par Filippo di Niccolaio Frescobaldi le 19 mars 1472 Florence, Biblioteca Riccardiana, ms. 2441
Bibliographie
- Félix Bourquelot, *Études sur les foires de Champagne, sur la nature, l’étendue et les règles du commerce qui s’y faisait aux XIIᵉ, XIIIᵉ et XIVᵉ siècles*, 2 vol., Paris, 1865, Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 2ᵉ série, t. V Imprimerie impériale
- Paul Huvelin, *Essai historique sur le droit des marchés et des foires*, Paris, 1897 Rousseau
- Henri Pirenne, *Les Villes du Moyen Âge. Essai d’histoire économique et sociale*, Bruxelles, 1927, p. 155 Maurice Lamertin
- Henri Laurent, « Droit des foires et droits urbains aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles », *Revue historique de droit français et étranger*, 4ᵉ série, 11, 1932, p. 660-710 Revue historique de droit français et étranger
- Robert-Henri Bautier, « Les foires de Champagne. Recherches sur une évolution historique », *Recueils de la Société Jean Bodin* 5, 1953, p. 97-147 Société Jean Bodin
- Paul R. Milgrom, Douglass C. North et Barry R. Weingast, « The Role of Institutions in the Revival of Trade : The Law Merchant, Private Judges, and the Champagne Fairs », *Economics and Politics* 2 (1), 1990, p. 1-23, DOI 10,1111/j.1468-0343,1990.tb00020.x Wiley-Blackwellhttps://doi.org/10.1111/j.1468-0343.1990.tb00020.x
- Jeremy Edwards et Sheilagh Ogilvie, « What lessons for economic development can we draw from the Champagne fairs ? », *Explorations in Economic History* 49 (2), 2012, p. 131-148, DOI 10,1016/j.eeh.2011,12 002 Elsevierhttps://doi.org/10.1016/j.eeh.2011.12
- Allan Evans (éd.), Francesco Balducci Pegolotti, *La Pratica della Mercatura*, Cambridge (Massachusetts), 1936, Medieval Academy Books 24, introduction, p. ix-xv Mediaeval Academy of America
Sources en ligne
- « Provins, ville de foire médiévale » UNESCO, Centre du patrimoine mondialhttps://whc.unesco.org/fr/list/873/
- « Provins (France), No 873 », évaluation de l’ICOMOS, septembre 2001 UNESCO, Centre du patrimoine mondialhttps://whc.unesco.org/document/154496
- « [monnaie : Champagne, Comté de Champagne, Henri Ier, denier, 1152-1180] » Bibliothèque nationale de France, Catalogue généralhttps://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb44981373h
- « Blanche’s Stalls for the Fairs of Champagne », exercice de transcription de Jake Purcell Ad fontes, Universität Zürichhttps://histadfontes02.uzh.ch/31640/training/lateinische-transkriptionsuebungen/Blanche-Stalls
- « Evans, Allan/ Francesco Balducci Pegolotti, La Pratica della Mercatura » Medieval Academy of America, Medieval Academy Books en lignehttps://cdn.ymaws.com/www.medievalacademy.org/resource/resmgr/maa_books_online/evans_0024.htm
- « Droit des foires et droits urbains au XIIIe siècle et XIVe siècle », Henri Laurent, 1932 Digithèque, Université libre de Bruxelleshttps://digistore.bib.ulb.ac.be/2011/a11077_1932_004_011_pp660-710_f.pdf




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