Le témoin est anglais, et c’est le duc de Berry qui rapporte ses paroles. Jean Cresewell, qui tenait Lusignan pour le roi d’Angleterre, lui a raconté qu’un peu avant de rendre la forteresse, couché avec sa concubine Alixandre, native de Sancerre, il avait vu paraître devant son lit une serpente énorme dont la queue, burelée d’azur et d’argent, mesurait sept ou huit pieds. Jean d’Arras dit tenir l’histoire de la bouche du duc, et il la place dans les dernières pages du roman qu’il achève en 1393 pour le frère du roi Charles V.
Une peau de cerf taillée en lanière
Le roman commence par un accident de chasse. Raymondin, neveu du comte de Poitiers, tue son oncle en voulant frapper un sanglier, puis erre jusqu’à la nuit dans la forêt de Coulombiers. Près d’une fontaine, il rencontre trois dames, et l’une d’elles, que les manuscrits nomment Melusigne, connaît déjà son malheur. Elle offre de le tirer d’affaire et de le rendre puissant, à une condition, qu’il ne cherche jamais à la voir le samedi ni à savoir ce qu’elle devient ce jour-là.
Le surnom de bâtisseuse tient à l’épisode suivant. Sur le conseil de la fée, Raymondin demande au nouveau comte de Poitiers autant de terre qu’une peau de cerf peut en couvrir ; taillée en une lanière très fine, la peau enclôt une vaste étendue autour de la fontaine, et Mélusine y fait lever Lusignan. Didon obtenait de la même façon le site de Carthage au premier livre de l’Énéide, avec une peau de taureau, et Ivy Corfis a souligné que la fondation poitevine s’écrit sur ce modèle. D’autres forteresses et des églises suivent, prospérité que le roman lie sans détour au respect du pacte.
Dix fils naissent du mariage. Presque tous portent une marque sur le corps, et Geoffroy doit son surnom de la Grand’Dent à une dent qui lui sort de la bouche ; les deux derniers, Raymonnet et Thierry, naissent sans signe. Deux aînés, Urian et Guion, gagnent en Orient les couronnes de Chypre et d’Arménie, où l’on reconnaît, à peine déguisés, les trônes que des Lusignan bien réels ont occupés depuis la fin du XIIᵉ siècle.
Le pacte se rompt en deux temps. Poussé par son frère, le comte de Forez, Raymondin perce de son épée la porte de la chambre où sa femme se baigne un samedi et découvre une femme jusqu’au nombril, une serpente au-dessous. Il se tait, et elle lui pardonne. Plus tard, quand Geoffroy incendie l’abbaye de Maillezais où son frère Fromont s’est fait moine, Raymondin, fou de douleur, traite devant la cour sa femme de serpente. Elle s’enfuit par une fenêtre, serpente ailée cette fois, et reviendra crier sur la forteresse chaque fois qu’un Lusignan devra mourir. En 1854 encore, Charles Brunet tenait pour proverbiale l’expression « faire des cris de Mélusine ».
Raymond a déjà un nom
Avant 1393, la femme-serpent existe, mais en latin et sans nom. Gautier Map, clerc de la cour d’Angleterre, raconte dans la quatrième partie de son De nugis curialium, au chapitre 9, l’histoire de Henno aux grandes dents, entre 1181 et 1193. Henno croise en forêt, non loin de la mer, une inconnue en pleurs et parée comme une princesse, qu’un naufrage aurait détournée de son fiancé, le roi de France. Il l’épouse, elle lui donne une belle descendance, puis on la surprend au bain sous une forme de dragon et elle s’enfuit. Jacques Le Goff a relevé l’écho entre ces dents et celles de Geoffroy.
Gervais de Tilbury, juriste anglais au service de l’empereur Otton IV, livre au début du XIIIᵉ siècle deux autres pièces dans ses Otia imperialia. Au chapitre 15 de la première partie, Raymond, seigneur du château de Rousset, épouse une dame qui lui défend de la voir nue ; il passe outre, la voit serpent dans son bain, et elle disparaît. Au chapitre 57 de la troisième partie, un château de l’Épervier, en Dauphiné, annonce celui où Jean d’Arras, en Arménie, enfermera Mélior, une sœur de Mélusine. Le Goff en a tiré une remarque simple. Le mari s’appelle déjà Raymond alors que la fée n’a pas encore de nom.
Un troisième récit, situé dans le diocèse de Langres, ajoute l’élément qui fera la fortune du thème. Un noble y trouve au fond des bois une femme très belle et richement vêtue, l’épouse, puis la perd le jour où une jeune fille la surprend dans son bain sous l’apparence d’un serpent. Vincent de Beauvais recueille ce texte au XIIIᵉ siècle dans son Speculum naturale, au livre II, chapitre 127, et un sermon de Geoffroy d’Auxerre sur l’Apocalypse connaissait déjà une femme-serpent du même genre. Le récit de Langres se clôt sur cinq mots, et adhuc durat ejus progenies, sa descendance existe encore, de sorte que la lignée issue de la femme-serpent précède le roman de plus d’un siècle. Jean d’Arras connaît cette tradition et l’annonce dès son prologue, où il cite Gervais, qu’il a probablement lu, selon Le Goff, dans la traduction française de Jean du Vignay conservée chez le duc. Là où Gautier Map et Gervais voyaient des démons succubes, il voit des fées, et il leur prête des interdits variés, « les uns qu’ilz ne les verroient jamais nues, les autres que le samedy n’enquerroient qu’elles seraient devenues », d’autres encore qui défendent au mari de les voir en couches. Tant que l’époux tient parole, ajoute-t-il, la maison prospère, et dès qu’il y manque elle décline peu à peu.
Lusignan, et le droit d’un duc
Le Poitou est anglais depuis le traité de Brétigny, en 1360. Charles V le donne en apanage à son frère Jean en 1369, et Lusignan ne tombe qu’en 1374, après un siège de plusieurs mois. Le duc ne descend pas des Lusignan en ligne directe ; son droit passe par sa mère, Bonne de Luxembourg, fille d’un roi de Bohême qui comptait des Lusignan parmi ses ancêtres. En 1392, les pourparlers entre Charles VI et Richard II d’Angleterre remettent le Poitou sur la table, et le roman, achevé l’année suivante, fait de la fée elle-même l’arbitre de la succession.
La déposition de Cresewell prend alors son sens. Sa serpente porte une queue burelée d’azur et d’argent, rayée, autrement dit, aux couleurs de l’écu des Lusignan, et elle signifie à l’occupant qu’il est temps de rendre la place à son seigneur légitime. Le témoignage passe par la bouche du duc, qui en profite, puis par la plume d’un auteur qui écrit pour lui. Jean d’Arras nomme d’ailleurs ses commanditaires, le duc et sa sœur Marie, duchesse de Bar, et ses sources prétendues, des « vrayes coroniquez » prêtées par le duc et par le comte de Salisbury.
De l’auteur, on ne sait presque rien, et les inventaires des biens du duc, relèvent Donald Maddox et Sara Sturm-Maddox, ne le mentionnent pas. Eleanor Roach plaçait la rédaction entre 1387 et 1393, le répertoire Arlima retient 1392-1393. Une dizaine de manuscrits subsistent. Le plus ancien, à la bibliothèque de l’Arsenal sous la cote 3353, copié dans la première moitié du XVᵉ siècle, sert de base aux éditions de Louis Stouff en 1932 et de Jean-Jacques Vincensini en 2003 ; au folio 140 verso, une miniature suit la rubrique « comment melusigne se vint fondre du chastel de lusegnen en la tour ponteuine ». À Genève, Adam Steinschaber imprime l’Histoire de la belle Melusine en août 1478.
Le second roman suit de près. Coudrette, chapelain de Guillaume Larchevêque, seigneur de Parthenay, met l’histoire en vers octosyllabiques vers 1401 ; son patron avait soutenu les Anglais avant de changer de camp pendant le siège de Lusignan, et le poème rattache à la fée les sires de Parthenay. On écrit ici Coudrette, avec Eleanor Roach et Arlima, plutôt que Couldrette, graphie des éditions de Francisque Michel et de Matthew Morris, parce que les vingt manuscrits du poème ont été classés sous ce nom. Le français 12575 de la BnF, 132 feuillets de parchemin de 272 sur 200 millimètres, montre au folio 5 l’auteur devant son seigneur et, au folio 89, Mélusine allaitant Thierry.
À Berne, en 1456, Thüring von Ringoltingen met le poème de Coudrette en prose allemande.
Le duc fait aussi peindre sa fée. Dans les Très Riches Heures, enluminées pour lui par les frères de Limbourg entre 1412 et 1416, la page de mars montre au loin le château de Lusignan et, au-dessus de la tour de droite, un dragon ailé (Chantilly, musée Condé, ms. 65, folio 3 verso). Les pierres ont une histoire plus prosaïque. Un premier castellum s’élève sur le site au milieu du Xᵉ siècle, les travaux de Jean de Berry se prolongent jusqu’en 1463, et le roi ordonne le démantèlement en 1586 ; seule la tour dite de Mélusine tient debout jusqu’en 1622.
« Maternelle et défricheuse »
En 1971, Jacques Le Goff et Emmanuel Le Roy Ladurie publient dans les Annales un article à quatre mains, né de ce que chacun avait rencontré la fée, sans l’autre, dans son séminaire de l’École pratique des hautes études. Le Goff traite le Moyen Âge, Le Roy Ladurie l’époque moderne. Leur Mélusine défriche et bâtit, donne dix fils à son mari, et son départ ruine la maison ; elle figure la mise en valeur du sol et la fécondité d’une lignée. Le Roy Ladurie va jusqu’à calculer les intervalles entre les naissances.
Coudrette leur fournit un argument que Jean d’Arras n’offrait pas. Avant de partir, sa Mélusine ordonne de faire mourir le fils nommé Horrible, faute de quoi la guerre ne cessera pas en Poitou « et n’y croistra ne pain ne vin ». La fée veille donc aussi sur les récoltes, fonction que Le Roy Ladurie retrouve dans la culture orale du XVIIᵉ siècle. En 1552, au chapitre 38 du Quart Livre, Rabelais envoie son lecteur à Lusignan, Partenay, Vovant, Mervant et Pouzauges, où de vieux témoins jureront que Mélusine, « leur premiere fondatrice », était femme par le haut et « andouille serpentine » par le bas. Les dépositions orales que Léo Desaivre rassemble en Poitou à la fin du XIXᵉ siècle insistent surtout sur la bâtisseuse. En Poitou, on mangeait même la fée, puisqu’elle avait donné son nom et sa forme à des gâteaux que décrivaient encore, en 1840, les antiquaires de l’Ouest.
La lecture a des limites, que ses auteurs connaissaient. Avant Jean d’Arras, tout passe par des clercs latins qui rangent ces épouses parmi les démons, et les témoignages modernes peuvent aussi bien descendre du livre imprimé que le précéder.
Un livre latin que personne n’a vu
En 1978, Claude Lecouteux applique aux légendes mélusiniennes françaises et allemandes les méthodes de l’analyse structurale du conte et dégage une même suite, de l’éloignement du héros à la disparition de l’être surnaturel, par le pacte, le don, l’antagoniste et la transgression. Laurence Harf-Lancner, en 1984, oppose ce schéma au récit morganien, où la fée entraîne l’homme dans l’autre monde. Mélusine, elle, est la fée qui reste.
L’origine du motif divise davantage. Karl Heisig soutenait en 1959 que le conte était venu de Chypre avec des marchands de Marseille, ce qui rendrait compte, selon lui, du Raymond provençal de Gervais. Le camp mythologique dispose d’un argument fort, la dispersion du schéma de l’épouse surnaturelle perdue par la faute du mari ; Le Goff reproduisait une page qui faisait de la nymphe indienne Urvaçi la doyenne de ces épouses, et Philippe Walter pousse la comparaison jusqu’à la princesse japonaise Toyotama, en parlant de déesse. Jean-Jacques Vincensini a répondu que les ressemblances celtiques prêtées à Mélusine relevaient souvent du trompe-l’œil. La parenté d’un schéma ne prouve aucune transmission, et c’est la transmission qu’il faudrait suivre, texte après texte, de l’Inde ou du Japon jusqu’au Poitou.
Une hypothèse plus terre à terre a longtemps couru. Puisque Jean d’Arras et Coudrette racontent la même histoire à quelques années d’intervalle, on a supposé qu’ils dépendaient tous deux d’une source commune perdue, qu’on imaginait volontiers latine. Deux indices la soutenaient. Coudrette affirme avoir disposé de « deux beaux livres […] en latin », qu’il aurait fait mettre en français, et l’inventaire de la bibliothèque de Marguerite d’Autriche mentionne une Mélusine en latin. Le second indice est tombé, car l’ouvrage inventorié est en fait un exemplaire de la traduction castillane imprimée en 1489, mal décrit par le rédacteur. Lydia Zeldenrust, qui a repris le problème en 2020, tient le premier pour un procédé destiné à grandir l’ouvrage, et rappelle que les travaux récents font du poème de Coudrette une réécriture du roman en prose. L’argument adverse mérite pourtant d’être pesé. Le Roy Ladurie avait relevé dès 1971 que Coudrette donne les vers sur le fils Horrible, absents chez Jean d’Arras, et il en concluait que le chapelain de Parthenay puisait aussi à des versions antérieures, peut-être orales, ce qui n’a rien d’absurde pour un clerc vivant au milieu des seigneurs dont la fée était censée fonder la maison. Un remanieur peut inventer une scène, comme il peut la tenir d’un récit qui circulait autour de Parthenay, et l’état des textes ne permet pas de choisir.
Le XIXᵉ siècle a voulu une Mélusine historique. Dès 1804, un mémoire de Mazet lu à l’Athénée de Poitiers rattachait la fée à la maison des Chabot, et Charles Brunet rapporte en 1854 qu’on l’identifiait tantôt à Mélisende, veuve d’un roi de Jérusalem, tantôt à Eustache Chabot, dame de Vouvant et de Mervent, épouse d’un Geoffroy de Lusignan. Brunet croyait à « un fond historique », sans vouloir en débattre, et aucune de ces identifications ne s’appuie sur un document. Le nom résiste aussi. Meurlusine, Merlusine, Mellusigne, Mellusine, Méleusine, les formes que Léo Desaivre recense en 1882 et le voisinage de Lusignan ont nourri des étymologies concurrentes, sans qu’aucune s’impose, dont celle qui fait de la « mère Lusine » la mère des Lusignan.
Saint-Denis
Les silences de la documentation ont des causes précises. Avant 1393, les textes latins cités plus haut ne placent jamais leur femme-serpent à Lusignan, et l’on ne peut dire si une légende locale existait avant la commande du duc. Quant au récit de Cresewell, il ne nous parvient que par celui qui avait intérêt à le répandre, et l’on ne saura pas s’il reproduit une rumeur de garnison ou une invention de cour.
Pendant que Jean d’Arras écrivait, un Lusignan bien réel vivait à Paris. Léon, roi de la petite Arménie de 1374 à 1375, contraint à l’exil, avait trouvé refuge auprès de Charles V puis de Charles VI, et il meurt à la fin de 1393, quelques mois après l’achèvement du roman qui fait du duc de Berry l’héritier de la fée. Charles VI lui fait élever un tombeau dans l’église des Célestins. Le gisant se trouve aujourd’hui dans la basilique de Saint-Denis, parmi les rois de France, et il tient dans la main gauche une paire de gants, signe des grands personnages selon la tradition orientale.
Pour aller plus loin
Le roman de Jean d’Arras croise Merlin : Myrddin, Arfderydd et les origines galloises du mythe, et la matière de Bretagne où le Graal de Chrétien de Troyes et Tristan et Iseut fabriquent d’autres amours fatales. Le roi Arthur a-t-il existé reste la question voisine. Aliénor d’Aquitaine et Christine de Pizan ancrent le Poitou et le mécénat princier dans le même XIVᵉ siècle français. La fée Morgane, que Laurence Harf-Lancner place à l’autre pôle du monde des fées médiévales, attend encore sa propre notice.
On imagine volontiers Mélusine comme une très vieille légende du Poitou, transmise de bouche à oreille. Le récit que l’on connaît a pourtant une date et un client. Il est écrit en 1393 pour un prince, le duc Jean de Berry, frère du roi de France. Ce duc possédait dans l’ouest du royaume le château de Lusignan. Il voulait passer pour l’héritier des anciens seigneurs du lieu.
Une femme qui bâtit
L’histoire commence par un malheur. Un jeune noble nommé Raymondin tue son oncle par accident pendant une chasse au sanglier. Perdu dans la forêt, il rencontre près d’une source une dame qui sait déjà tout. Elle promet de le sauver et de le rendre puissant. Il doit l’épouser et jurer de ne jamais chercher à la voir le samedi.
La dame s’appelle Mélusine, et sa première ruse donne une terre à son mari. Raymondin demande au seigneur du pays un terrain grand comme une peau de cerf. Mélusine fait découper cette peau en un fil de cuir très fin. Ce fil entoure un vaste domaine, et la fée y fait construire le château de Lusignan.
Le couple a dix fils, presque tous marqués d’un signe étrange. L’un d’eux porte une énorme dent qui sort de sa bouche. Un samedi, son frère le pousse à espionner sa femme. Raymondin perce la porte de la chambre avec son épée et la voit au bain. Elle est femme jusqu’au nombril, et le bas de son corps est celui d’un serpent.
Le texte appelle cette créature une serpente. Raymondin garde d’abord le secret. Plus tard, fou de chagrin après le crime d’un de leurs fils, il l’insulte devant la cour. Elle s’envole alors par une fenêtre. Elle reviendra crier sur le château chaque fois qu’un membre de la famille devra mourir.
Une histoire au service d’un prince
Le duc avait une raison précise de commander ce récit. La région de Lusignan avait appartenu aux Anglais,. Le château n’était tombé qu’après un long siège, en 1374. Le duc ne descendait pas directement des anciens seigneurs. Son lien avec eux passait par sa mère, et il était lointain.
Le roman règle ce problème. À la fin, la fée elle-même désigne le duc comme le maître légitime du château. L’auteur rapporte aussi la vision du capitaine anglais qui défendait la place. Peu avant de se rendre, cet homme aurait aperçu devant son lit une immense serpente, la queue rayée de bleu et d’argent. Le duc racontait lui-même cette scène, et il avait tout intérêt à ce qu’on la croie.
L’auteur s’appelle Jean d’Arras, et l’on ne sait presque rien de lui. Quelques années plus tard, un autre écrivain reprend l’histoire en vers. Il s’appelle Coudrette et sert le seigneur de Parthenay, une autre ville du Poitou.
Des femmes-serpents avant Mélusine
La fée a pourtant des ancêtres. Deux siècles plus tôt déjà, des hommes d’Église racontaient en latin des histoires semblables. Un seigneur épouse une belle inconnue rencontrée en forêt. Un jour, on la surprend dans son bain sous la forme d’un serpent ou d’un dragon, et elle disparaît. Dans ces récits, la femme n’a pas encore de nom.
L’un de ces vieux textes ajoute un détail important. Il affirme que les enfants de la femme-serpent vivent encore. L’idée d’une grande famille née d’une fée existait donc avant le roman. Dans un récit venu de Provence, le mari s’appelait déjà Raymond.
D’où vient ce conte, personne ne le sait. Pour l’historien Jacques Le Goff et un collègue, Mélusine représente un monde qui défriche ses terres, bâtit et fait beaucoup d’enfants. Leur article paraît en 1971. D’autres chercheurs pensent à une très ancienne déesse, car des récits proches existent jusqu’en Inde et au Japon. Leurs contradicteurs répondent qu’une ressemblance ne prouve pas qu’une histoire a voyagé.
On a aussi longtemps cru à un livre latin perdu, source des deux romans. Les chercheurs récents pensent plutôt que le poème en vers transforme le roman en prose. Un doute subsiste, car le poème contient une scène absente du roman, peut-être venue de récits oraux. Le sens du nom de Mélusine reste lui aussi inconnu.
Un dragon sur la tour
Le château de Lusignan a presque entièrement disparu. Le roi le fait démanteler à la fin du XVIᵉ siècle. Sa dernière tour, qui portait le nom de la fée, tombe un peu plus tard.
On peut pourtant le voir tel qu’il était, peint pour le duc dans un livre de prières conservé au musée Condé, à Chantilly. Au-dessus de la tour de droite vole un dragon ailé, qui représente la fée.
L’inventaire mal lu qui a fait croire à un livre latin perdu, et le tombeau d’un vrai roi de la famille Lusignan mort à Paris l’année même du roman, sont racontés dans la version complète.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Jean d’Arras, *Mélusine ou la Noble Histoire de Lusignan*, achevé en 1393 pour Jean de Berry, prologue (interdits imposés par les fées, éd. Stouff, p. 4) et dernières pages (déposition de Jean Cresewell) éd. Jean-Jacques Vincensini, Lettres gothiques, 2003
- Jean d’Arras, *Roman de Mélusine*, manuscrit de la première moitié du XVᵉ siècle, miniature du folio 140 verso sous la rubrique « comment melusigne se vint fondre du chastel de lusegnen en la tour ponteuine » Paris, BnF, bibliothèque de l’Arsenal, ms. 3353
- Coudrette, *Roman de Mélusine* ou *Roman de Parthenay*, composé vers 1401, copie du XVᵉ siècle, parchemin, 132 feuillets, 272 × 200 mm ; f. 5, Coudrette devant Guillaume Larchevêque ; f. 89, Mélusine allaitant Thierry Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Français 12575
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Sources primaires (suite)
- *Très Riches Heures du duc de Berry*, calendrier, page de mars, frères de Limbourg, 1412-1416, château de Lusignan et dragon ailé au-dessus de la tour de droite Chantilly, musée Condé, ms. 65, folio 3 verso
- Gautier Map, *De nugis curialium*, IV, 9, histoire de Henno aux grandes dents, rédigé entre 1181 et 1193 éd. M. R. James, Oxford, 1914
- Gervais de Tilbury, *Otia imperialia*, I, 15 (Raymond, seigneur de Rousset) et III, 57 (château de l’Épervier) éd. et trad. S. E. Banks et J. W. Binns, Oxford Medieval Texts, 2002
- Vincent de Beauvais, *Speculum naturale*, II, 127, récit du diocèse de Langres et clausule « et adhuc durat ejus progenies » cité d’après Le Goff et Le Roy Ladurie, *Annales ESC*, 1971, p. 590
- Geoffroy d’Auxerre, *Super Apocalypsim*, sermon XV, femme-serpent éd. F. Gastaldelli, Rome, 1970, Temi e Testi 17
- Virgile, *Énéide*, I, 367-368, Didon et la peau de taureau à Carthage édition de référence
- François Rabelais, *Quart Livre*, 1552, chapitre 38, Mélusine « premiere fondatrice » de Lusignan, Partenay, Vovant, Mervant et Pouzauges édition de référence
- Mazet, « Mémoire sur la Mellusine du Poitou », lu à l’Athénée de Poitiers, an XII (1804), p. 42-54 cité d’après Le Goff et Le Roy Ladurie, 1971
- M. de La Liborlière, « Gâteaux d’une forme particulière », *Bulletin de la Société des antiquaires de l’Ouest*, 1840 cité d’après Le Goff et Le Roy Ladurie, 1971
- Gisant de Léon de Lusignan, roi de la petite Arménie, mort en 1393, provenant de l’église des Célestins de Paris, une paire de gants dans la main gauche basilique cathédrale de Saint-Denis
Bibliographie
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Sources en ligne
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- « Coudrette » Arlima, Archives de littérature du Moyen Âgehttps://www.arlima.net/ad/coudrette.html
- « Français 12575 » Bibliothèque nationale de France, Archives et manuscritshttps://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc43761n
- « Mélusine flies over the Poitevin tower (Roman de Mélusine, Ars 3353) » Utpictura18, Aix-Marseille Universitéhttps://utpictura18.univ-amu.fr/en/notice/13747-melusine-flies-over-the-poitevin-tower-roman-melusine-ars-3353
- « Mars (Très riches Heures du duc de Berry) - Limbourg » Utpictura18, Aix-Marseille Universitéhttps://utpictura18.univ-amu.fr/notice/19798-mars-tres-riches-heures-duc-berry-limbourg
- « Château médiéval », Lusignan, notice PA86000005 POP, Plateforme ouverte du patrimoine, base Mérimée, ministère de la Culturehttps://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA86000005
- « Lusignan », notice de Jean-Claude Mühlethaler University of Pennsylvania, département d’anglais, site de David Wallacehttps://web.english.upenn.edu/~dwallace/europe/nodes/lusignan.html
- « Léon VI de Lusignan, roi d’Arménie (1393) » Seine-Saint-Denis Tourisme, basilique de Saint-Denishttps://www.tourisme93.com/basilique/leon-vi-de-lusignan-roi-armenie.html
- « Thüring von Ringoltingen » Historisches Lexikon der Schweiz / Dictionnaire historique de la Suissehttps://hls-dhs-dss.ch/articles/021527












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