Avant de regarder Angkor, il faut effacer la forêt. Le LiDAR, sigle anglais que l’on peut rendre par détection et télémétrie par la lumière, mesure depuis un aéronef le temps de retour d’impulsions laser, et chacune revient d’une cime, d’une branche, d’un buisson ou de la terre nue. Dans le nuage de points enregistré au-dessus du nord-ouest du Cambodge en avril 2012, le traitement a consisté à trier ces échos pour ne garder que ceux qui avaient touché le sol. Sur quatre ou cinq points mesurés en moyenne par mètre carré, il en est resté deux. Avec eux, on a calculé un modèle du terrain dont l’erreur moyenne ne dépasse pas quinze centimètres, et sur l’écran sont apparus des levées de terre de moins d’un mètre, des bassins carrés et des chaussées rectilignes que le sous-bois dérobait aux équipes à pied.
Huit cents mètres au-dessus des rizières
Le vol a pris vingt heures, entre le 11 et le 22 avril 2012. Sur le patin gauche d’un hélicoptère Eurocopter AS350 B2, une nacelle abritait un laser Leica ALS60 et un appareil photographique de 40 mégapixels, à quelque 800 mètres du sol et à 80 nœuds environ, pour une bande balayée de 650 mètres de large en moyenne. Le relevé couvrait 370 kilomètres carrés, répartis entre un bloc principal, quatre blocs isolés et deux couloirs. Un consortium l’avait commandé, qui réunissait notamment l’autorité cambodgienne APSARA, chargée du site, l’École française d’Extrême-Orient et l’université de Sydney, et les vérifications au sol ont duré de juillet 2012 à mars 2013. En juin 2013, Damian Evans, premier signataire, Roland Fletcher, Christophe Pottier, Jean-Baptiste Chevance et treize autres auteurs en ont publié les résultats dans les Proceedings of the National Academy of Sciences.
Le chiffre qui a circulé tient en deux surfaces. Les remparts d’Angkor Thom, la capitale fortifiée du XIIᵉ siècle, enferment 9 kilomètres carrés, et l’on y logeait d’ordinaire la ville ; le laser montre un centre urbain planifié d’au moins 35 kilomètres carrés. Dans l’enceinte, le quadrillage orthogonal que Jacques Gaucher avait reconnu au terme d’un programme d’archéologie urbaine lancé en 1994, et publié en 2004 dans Arts asiatiques, se poursuit au-delà des murs, de tous les côtés. Autour, les auteurs décrivent un ensemble polynucléaire, des noyaux denses pris dans un réseau urbain de faible densité qui s’étend sur un millier de kilomètres carrés. À Koh Ker, capitale du Xᵉ siècle située à une cinquantaine de kilomètres au nord-est du Phnom Kulen, les traces d’aménagement couvrent à peu près tout le bloc relevé, soit 67 kilomètres carrés.
Le modèle d’une ville étalée n’est pas né dans l’hélicoptère. Christophe Pottier, de l’EFEO, avait soutenu en 1999 une thèse consacrée à la carte archéologique de la zone sud d’Angkor, fondée sur la prospection au sol, et la carte du Grand Angkor publiée par la même équipe en 2007 couvrait déjà près de 3 000 kilomètres carrés. En 2007 encore, Pottier décrivait un vaste complexe aménagé sur plus de 2 000 kilomètres carrés, mais de faible densité. Le laser a donné un tracé continu à ce que la végétation rendait fragmentaire, et les auteurs de 2013 jugeaient eux-mêmes les prospections antérieures incomplètes sous le couvert boisé. Il ne date rien. L’équipe a conservé la chronologie des temples fixée par le style dans les années 1920, et une levée de terre n’a d’âge que par son rapport à un temple ou par une fouille.
« Construite par les Romains ou Alexandre-le-Grand »
En 1601, le franciscain Marcelo de Ribadeneyra signale au Cambodge une cité antique que certains, rapporte-t-il, attribuent aux Romains ou à Alexandre le Grand. Le soupçon que d’autres que les Khmers aient bâti Angkor est donc ancien, et il a longtemps accompagné l’autre image, celle d’une ville engloutie par la forêt puis retrouvée par un Européen.
Cet Européen porte un nom dans les manuels, Henri Mouhot, naturaliste français passé à Angkor en janvier 1860. Ses carnets, publiés après sa mort, paraissent en revue en 1863, puis en volume chez Hachette en 1868, où trois chapitres, du XVIIIᵉ au XXᵉ, décrivent les ruines avec une précision qui lui a valu le titre posthume de découvreur. Mouhot notait pourtant lui-même qu’un missionnaire l’avait précédé. L’abbé Bouillevaux avait parcouru les galeries d’Angkor Vat en décembre 1850, guidé par des moines qui savaient fort bien ce qu’ils lui montraient. Pour le géographe Olivier Lazzarotti, qui revenait sur l’affaire en 2001 dans la revue Téoros, Mouhot « a contribué à l’inventer ». Angkor n’avait jamais cessé d’être un lieu de pratique religieuse, et des paysans cultivaient le riz entre les temples.
Le motif est revenu avec le laser. Le 17 juin 2013, une dépêche de l’Associated Press reprise par le Christian Science Monitor annonçait que la technologie moderne avait trouvé « la cité perdue de Mahendraparvata », et citait Damian Evans, émerveillé d’avoir vu surgir d’un coup une ville entière dont personne ne soupçonnait l’existence. En 2016, après la seconde campagne, il parlait encore, selon le Guardian cité par le Smithsonian Magazine, de villes entières découvertes sous la forêt. La jungle, elle, n’est pas tout à fait une légende. La campagne de 2015, financée par une bourse du Conseil européen de la recherche hébergée à l’EFEO, a survolé quelque 1 910 kilomètres carrés de terres largement boisées, avec plus de seize impulsions par mètre carré, et l’archéologue Alison Carter rappelait en 2021 qu’au cœur de la ville, vu du sol, on marche surtout sous les arbres. Damian Evans a publié cette campagne en 2016 dans le Journal of Archaeological Science.
Ce que les deux relevés ont réellement ajouté se mesure à ce que les prospecteurs avaient manqué. Mitch Hendrickson, qui travaille à Preah Khan de Kompong Svay, grand centre régional situé à une centaine de kilomètres à l’est d’Angkor, confiait à Science News en 2016 que les données laser l’obligeaient à mesurer tout ce que les relevés au sol avaient laissé passer sur son propre site.
Le nom de Mahendraparvata était connu. Son plan ne l’était pas.
Mahendraparvata
La stèle de Prasat Sdok Kak Thom, enregistrée sous le numéro K. 235 dans l’inventaire des inscriptions du Cambodge, a été gravée en 1052 ou 1053 (974 de l’ère śaka), sur ses quatre faces, en vers sanscrits et en prose de vieux khmer. Dans la traduction que George Cœdès et Pierre Dupont en ont donnée en 1943, un roi Jayavarman, que les historiens identifient au deuxième du nom, « établit sa demeure sur le sommet du mont Mahendra », et la partie khmère, à la ligne 56 de la face C, nomme le lieu śrī māhendraparvvata, la montagne du grand Indra. Plus de deux siècles séparent la gravure des événements qu’elle rapporte. Le découpage européen du Moyen Âge n’a ici aucune prise, et les historiens du Cambodge parlent de périodes préangkorienne, angkorienne et postangkorienne, la deuxième commençant par convention en 802, date que l’on attache au règne de ce roi. Ses dates ont pourtant bougé. Oliver Wolters notait dès 1973 que la durée conventionnelle du règne, de 802 à 850, n’allait plus de soi, et Chevance et ses coauteurs le placent aujourd’hui entre 770 et 835 environ.
Sur le plateau du Phnom Kulen, à une trentaine de kilomètres d’Angkor Vat, l’archéologie ne disposait jusque-là que d’une poussière de petits sanctuaires en apparence isolés. Jean Boulbet et Bruno Dagens avaient publié en 1973, dans le volume 27 d’Arts asiatiques, une prospection d’une trentaine de kilomètres carrés autour des sites du Kulen. En 2012, le laser devait en couvrir 30 et en a couvert 37 ; en 2015, il a relevé 975 kilomètres carrés, toute la chaîne. Entre 2012 et 2017, les équipes au sol ont visité 598 éléments nouvellement repérés.
Le plan publié en 2019 dans Antiquity par Jean-Baptiste Chevance, Damian Evans, Nina Hofer, Sakada Sakhoeun et Ratha Chhean est celui d’une ville en damier. Quatre grands axes nord-sud et six axes est-ouest y sont matérialisés par des levées de terre qui dépassent rarement un mètre, et le plus long court sur une dizaine de kilomètres du nord au sud, sur quinze d’est en ouest. Au centre, des carrés d’environ 1,5 kilomètre de côté sont bordés de doubles levées écartées de 60 à 80 mètres et subdivisés en enclos de un à quatre hectares, le tout couvrant 40 à 50 kilomètres carrés. Le temple d’O’Paong se dresse au croisement de deux axes majeurs. Deux digues en L devaient fermer un réservoir de 1 050 mètres sur 330, plus de 35 hectares, jamais achevé, dans l’axe duquel s’élève la pyramide de Rong Chen. Au palais présumé de Banteay, les fouilles ont livré des dates au radiocarbone compatibles avec le règne de Jayavarman II, tandis que les 366 tertres répartis en quinze groupes datent du Xᵉ siècle, d’une occupation postérieure. Ni rempart ni fossé n’entourent le centre. Les auteurs y voient peut-être la première grande ville quadrillée du monde khmer, alors que Hariharalaya, autre capitale du IXᵉ siècle, présente un plan organique, et que des quadrillages de cette ampleur ne reparaissent à Angkor qu’au XIIᵉ siècle.
Ta Prohm compte ses gens
Une autre stèle, celle de Ta Prohm, enregistrée K. 273, porte la date de 1186 (1108 de l’ère śaka). Ses stances 62 à 67 dressent l’inventaire de la fondation. Trois mille cent quarante villages lui sont rattachés, 2 740 officiants et 615 danseuses la servent, la stance 65 compte 12 640 personnes qui y résident, et les deux suivantes ajoutent 66 625 hommes et femmes à son service, pour un total de 79 365.
Le laser permet de confronter ces chiffres au terrain. Dans l’enceinte d’Angkor Vat, élevé pendant la première moitié du XIIᵉ siècle, Evans et Fletcher ont décrit en 2015 des îlots carrés d’environ cent mètres de côté, qui portent pour la plupart quatre tertres d’habitation et un bassin creusé, et ils estimaient à 250 ou 300 le nombre de bassins de l’enclos. Ils en tiraient une capacité de 4 500 résidents au plus, une main-d’œuvre totale de quelque 25 000 personnes et plus de 125 000 pour la faire vivre, chiffres qu’ils qualifiaient eux-mêmes de très provisoires. Ta Prohm compte environ deux fois moins de bassins, 125 à 130, soit 1 800 à 2 000 habitants au maximum. Les 12 640 résidents de la stèle ne logent pas dans ces îlots. Soit la fondation rangeait sous ce mot des gens installés hors de l’enceinte, soit la stance désigne autre chose qu’une résidence, et l’on ne sait pas trancher.
Ces tertres sont tout ce qui subsiste des maisons. Zhou Daguan, membre de l’ambassade envoyée en 1296 par l’empereur mongol Temür, séjourne à Angkor d’août 1296 à juillet 1297, et son récit, que Paul Pelliot a traduit en 1902 en transcrivant son nom Tcheou Ta-kouan, décrit des toits de chaume jusque chez les grands, où seuls l’autel familial et la chambre principale peuvent recevoir des tuiles. Le peuple, écrit-il, n’ose pas poser une seule tuile. Bâties sur des tertres et portées par des poteaux, les maisons ont disparu avec leur bois et leur paille, et le laser ne retrouve que leur socle de terre et la mare voisine, creusée au nord-est.
Sur ce motif répété de tertres et de bassins, Sarah Klassen, Alison Carter et douze coauteurs ont fondé en 2021, dans Science Advances, la première étude démographique systématique du Grand Angkor. Les données laser de 2012 et de 2015 ont ajouté quelque 20 000 éléments inédits aux 5 000 lieux déjà répertoriés, sur 3 000 kilomètres carrés ; les temples ont été datés par un modèle statistique, entre 821 et 1149, avec une erreur absolue moyenne de 49 à 66 ans, et l’apprentissage automatique a servi à fusionner archives, cartes anciennes et données laser. Le calcul retient environ cinq personnes par maison. Il aboutit, pour l’apogée du XIIIᵉ siècle, à 700 000 à 900 000 habitants. Tout repose sur deux hypothèses que le laser ne vérifie pas, le nombre d’occupants d’un tertre et la contemporanéité des tertres comptés, et le résultat se lit comme une estimation d’ordre de grandeur.
La cité hydraulique de Groslier
Bernard-Philippe Groslier a donné en 1979 au Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient un article resté célèbre, « La cité hydraulique angkorienne : exploitation ou surexploitation du sol ? ». La ville y vit d’une irrigation conduite par l’État et meurt de sa défaillance. Les barays, ces immenses réservoirs rectangulaires, en sont les organes principaux, et le Baray occidental mesure environ 8 kilomètres sur 2, pour quelque 50 millions de mètres cubes d’eau retenus par des digues larges de 120 mètres et hautes de 10.
En 1980, dans World Archaeology, W. J. van Liere objectait que les barays n’avaient ni exutoire ni moyen de distribuer l’eau, que la surface irrigable était insignifiante, et il leur prêtait une fonction rituelle et symbolique. En 1992, Philip Stott rangeait la théorie de Groslier parmi les constructions coloniales et orientalistes, dans la descendance du despotisme hydraulique de Karl Wittfogel. L’argument technique était le plus fort des deux, parce qu’il se vérifiait sur le terrain. La cartographie de Pottier a réfuté plusieurs des affirmations centrales de van Liere, tout en n’apportant à Groslier qu’un soutien nuancé, et l’équipe du Greater Angkor Project a décrit en 2008, dans Antiquity, un réseau en trois zones, captage au nord, retenue autour des grands barays, évacuation au sud vers le lac, construit sur quelque cinq siècles, du IXᵉ au XIIIᵉ. Ses auteurs tenaient pour vaine la séparation entre fonctions rituelles et fonctions pratiques, puisque les mêmes ouvrages servaient à maîtriser la crue, à arroser les champs et à porter le rituel. Ils ajoutaient que la complexité et l’inertie de ce réseau avaient pu peser lourd dans le déclin.
Le climat est entré dans la discussion en 2010. Brendan Buckley et son équipe ont reconstitué 759 ans d’hydroclimat, de 1250 à 2008, à partir des cernes d’un cyprès, Fokienia hodginsii, prélevés dans le parc national de Bidoup Nui Ba, au Viêt Nam, à quelque 700 kilomètres d’Angkor. Ils y lisent une mégasécheresse des années 1330 aux années 1360, puis une seconde, plus brève et plus sévère, des années 1400 aux années 1420, avec deux des années les plus sèches de toute la série, 1402 et 1403, coup sur coup. Des moussons violentes alternaient avec ces sécheresses, et l’érosion a creusé certains canaux jusqu’à huit mètres sous le niveau des terres voisines. En 2018, Dan Penny et ses coauteurs ont modélisé le réseau comme un ensemble de composants interdépendants et vieillissants, exposé à des défaillances en cascade quand, au milieu du XIVᵉ siècle, des années particulièrement humides succèdent à une longue sécheresse.
Les carottes de sédiments publiées en 2019 par Dan Penny, Tegan Hall, Damian Evans et Martin Polkinghorne déplacent la chronologie. Prélevées dans Angkor Thom et datées, elles montrent que les indices de brûlis, de perturbation forestière et d’érosion des sols déclinent dès le début du XIVᵉ siècle, et que le fossé de la ville n’est plus entretenu à la fin du même siècle. Le recul commence donc plus de cent ans avant l’invasion d’Ayutthaya, qui clôt par convention la période angkorienne, et le pouvoir se déplace pendant le XIVᵉ siècle vers d’autres centres. Cette séquence est la plus parlante des deux, parce qu’elle date l’occupation de la ville dans la ville même, quand les cernes datent un climat à 700 kilomètres de là. Si les indices reculent dès les premières décennies du siècle, la sécheresse ouverte dans les années 1330 a probablement frappé une capitale qui se vidait déjà.
Plus au sud, les relevés de 2015 n’ont pas trouvé les fortes densités qu’aurait laissées un exode massif vers les capitales postangkoriennes comme Longvek ou Oudong, et Hendrickson en concluait que l’État s’était effondré quand les riziculteurs, eux, avaient tenu.
Au sud du fossé d’Angkor Vat
Le fossé d’Angkor Vat recevait à l’origine l’eau par quatre entrées pour une seule grande sortie, et l’entrée actuelle du nord-est ne date que de 1916. Le laser, le géoradar et des fouilles ciblées y ont retrouvé des tours enfouies, élevées puis démolies pendant la construction et les premiers temps du temple, et des fortifications de bois ajoutées tardivement, entre 1297 et 1585, ou entre 1585 et les années 1630, qui font d’Angkor Vat le seul temple angkorien connu à avoir été systématiquement transformé pour la défense.
Au sud, le relevé a fait surgir une structure de plus de 1 500 mètres sur 600, sans équivalent connu dans le monde angkorien selon Roland Fletcher. Sur toute sa surface, des levées larges de 18 mètres alternent avec des chenaux de 12, un mètre plus bas, en spirales à angles droits que ponctuent des bassins de 100 mètres sur 60, et le plan d’origine comptait peut-être quatre grands blocs divisés chacun en quatre secteurs. Evans et Fletcher ont évoqué des cultures surélevées, de lotus ou de santal, puis des jardins d’apparat, sans pouvoir choisir, et ils admettaient en 2015 que l’ensemble n’avait peut-être fonctionné que brièvement, au milieu ou à la fin du XIIᵉ siècle, sinon jamais. Le relevé donne le dessin exact de ces levées, mais il ne dit pas ce qu’on y a fait pousser, ni même si quelqu’un y a jamais semé quoi que ce soit.
Pour aller plus loin
La querelle des champs surélevés de Tiwanaku, sur l’altiplano andin, pose dans un tout autre milieu la même question d’une agriculture d’État et de sa fin. L’ambassade à laquelle appartenait Zhou Daguan se lit avec la politique de la cour mongole des Yuan, de Khubilai Khan à son petit-fils Temür, et l’histoire d’Ayutthaya éclaire la borne conventionnelle de 1431.
Combien de gens vivaient autour des grands temples d’Angkor, dans le nord-ouest du Cambodge ? Les rois khmers y ont gouverné à peu près du IXᵉ au XVᵉ siècle. Ils ont laissé des temples de pierre et des inscriptions, mais presque rien sur les maisons de leurs sujets. Aujourd’hui, un laser emporté par un hélicoptère redessine le sol caché sous les arbres, et il a changé l’image de la ville.
Une carte sans les arbres
Le laser envoie des éclairs de lumière vers le sol et mesure le temps qu’ils mettent à revenir. Une partie de ces éclairs s’arrête sur les feuilles. D’autres passent entre les branches et touchent la terre. En gardant seulement ces derniers, les archéologues obtiennent une carte du relief, débarrassée de la forêt.
Sur cette carte apparaissent des buttes de terre, des petits bassins et des chemins tout droits. La ville tracée autour des temples s’étend sur près de quatre fois la surface protégée par les remparts. Le laser ne donne pourtant aucune date. Pour savoir quand une levée de terre a été construite, il faut encore la fouiller ou la relier à un temple daté.
La cité perdue qui ne l’était pas
On raconte souvent qu’un Français a découvert Angkor en 1860, perdu au fond de la jungle. Ce voyageur s’appelait Henri Mouhot. Ses carnets, parus après sa mort, ont rendu les ruines célèbres en Europe. Mouhot savait pourtant qu’un missionnaire l’avait devancé. Dix ans plus tôt, des moines avaient guidé ce prêtre dans les galeries du grand temple.
Les gens du pays n’avaient jamais oublié Angkor. On y priait toujours, et des paysans cultivaient le riz autour des ruines. Avec le laser, les journaux ont pourtant ressorti l’histoire de la ville perdue, pour annoncer une cité retrouvée sur une montagne voisine. Le nom de cette cité figurait déjà sur une inscription ancienne. Son plan, en revanche, restait inconnu.
Cette ville de montagne s’appelait Mahendraparvata, la montagne du grand Indra. Ses levées de terre dessinent un damier, comme les rues d’une ville moderne bien rangée. Elle n’avait ni rempart ni fossé. Les archéologues pensent qu’elle a peut-être été la première ville quadrillée du monde khmer.
Compter les bassins
Les maisons d’Angkor étaient faites de bois, perchées sur des poteaux et couvertes de chaume. Un voyageur chinois venu à la fin du XIIIᵉ siècle raconte que le peuple n’osait pas mettre une seule tuile sur son toit. Ces maisons ont pourri depuis longtemps. Seules demeurent les buttes de terre qui les portaient, avec une petite mare creusée à côté.
Dans l’enceinte du temple d’Angkor Vat, on compte ainsi entre 250 et 300 bassins. Une inscription gravée pour un autre temple, Ta Prohm, annonce plus de douze mille résidents. Les bassins de ce temple suffiraient pourtant pour deux mille personnes au plus. Personne ne sait si la pierre comptait aussi des gens qui vivaient plus loin.
Une équipe a fini par additionner toutes les buttes repérées sur une immense surface. Elle a supposé environ cinq habitants par maison. Le Grand Angkor aurait ainsi abrité entre 700 000 et 900 000 personnes au XIIIᵉ siècle, au plus fort de sa puissance. Ce total dépend tout entier de cette supposition sur la taille des foyers.
Une capitale qui se vide lentement
Un archéologue français, Bernard-Philippe Groslier, voyait dans Angkor une ville de l’eau. Selon lui, d’immenses réservoirs arrosaient les rizières sous le contrôle du roi, et la panne de ce système avait ruiné la capitale. D’autres chercheurs lui ont répondu que ces réservoirs n’avaient pas de sortie et servaient surtout au culte. Les cartes récentes montrent un réseau qui protégeait des crues, arrosait les champs et servait aux rites, tout à la fois.
Le climat s’en est mêlé. Des troncs d’arbres du Viêt Nam gardent la trace de deux longues sécheresses, au XIVᵉ siècle puis au début du XVᵉ. Des tubes de boue prélevés dans la ville fortifiée racontent une histoire plus lente. L’activité y faiblit dès les premières années du XIVᵉ siècle, un bon siècle avant l’invasion qui clôt par convention l’époque d’Angkor. Le pouvoir est parti ailleurs, et la capitale s’est vidée peu à peu.
Dans l’enceinte d’Angkor Vat, presque toutes les maisons disparues ont laissé la même empreinte dans le sol, une butte de terre et, juste au nord-est, sa petite mare.
La version complète donne le décompte entier de la stèle de Ta Prohm, jusqu’aux danseuses du temple, et décrit l’étrange réseau de levées en spirale relevé au sud d’Angkor Vat, dont personne ne connaît l’usage.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Stèle de Prasat Sdok Kak Thom, K. 235, 974 śaka (1052 ou 1053), quatre faces, vers sanscrits et prose en vieux khmer ; verset 25 (Jayavarman « établit sa demeure sur le sommet du mont Mahendra ») et face C, l. 56 (« śrī māhendraparvvata »), trad. George Cœdès et Pierre Dupont, 1943 édition numérique DHARMA, « Stela of Prasat Sdok Kak Thom (K. 235), 974 Śaka »https://dharmalekha.info/texts/INSCIK00235
- Stèle de Ta Prohm, K. 273, 1108 śaka (1186), stances 62 à 67 (3 140 villages, 2 740 officiants, 615 danseuses, 12 640 résidents, 66 625 hommes et femmes au service de la fondation, total de 79 365), éd. George Cœdès, Dominic Goodall et S. L. P. Anjaneya Sarma édition numérique DHARMA, « Stela of Ta Prohm (K. 273), 1108 Śaka »https://dharmalekha.info/texts/INSCIK00273
- Zhou Daguan, Zhenla fengtu ji, passage sur les habitations (toits de chaume, tuiles réservées à l’autel familial et à la chambre principale, le peuple n’osant poser une seule tuile), séjour d’août 1296 à juillet 1297 ; trad. Paul Pelliot, « Mémoires sur les coutumes du Cambodge », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient 2, 1902, p. 123-177 ; trad. Peter Harris, A Record of Cambodia : The Land and Its People, Chiang Mai, 2007 Silkworm Books ; notice de l’édition Pelliot :https://angkordatabase.asia/publications/on-zhou-daguans-customs-of-cambodia
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Sources primaires (suite)
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- Marcelo de Ribadeneyra, relation imprimée en 1601, passage sur une cité antique du Cambodge attribuée par certains aux Romains ou à Alexandre le Grand, d’après Lazzarotti 2001
- Relevé lidar du Khmer Archaeology LiDAR Consortium, 11-22 avril 2012, vingt heures de vol, hélicoptère Eurocopter AS350 B2, laser Leica ALS60 et caméra Leica RCD105 de 40 mégapixels, 370 km², deux échos au sol par m² en moyenne, erreur quadratique moyenne inférieure à 15 cm Angkor, Phnom Kulen et Koh Ker, d’après Evans et al. 2013
- Relevé lidar de la Cambodian Archaeological Lidar Initiative, 2015, environ 1 910 km², dont 975 km² sur la chaîne du Phnom Kulen, plus de seize impulsions par m² nord-ouest et nord du Cambodge, d’après Evans 2016, Chevance et al. 2019 et Bower 2016
- Angkor Vat, enceinte et fossé de la première moitié du XIIᵉ siècle (îlots de 100 × 100 m à quatre tertres et un bassin, 250 à 300 bassins, entrée nord-est du fossé de 1916, fortifications de bois tardives) et structure en spirales au sud du fossé (plus de 1 500 × 600 m, levées de 18 m, chenaux de 12 m, bassins de 100 × 60 m) Siem Reap, Cambodge, d’après Evans et Fletcher 2015
Bibliographie
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