Sutton Hoo : le roi sous le tumulus, et ce qu’on ignore de lui

Gernot Keller www.gernot-keller.com / Wikimedia Commons

Trente-sept monnaies d’or tiennent dans le creux d’une main. Les rivets qui assemblaient les deux navires enfouis à Sutton Hoo pèsent plus d’une tonne et demie. Le premier chiffre a fait la réputation du site, le second dit mieux ce qu’on a consenti à mettre en terre : du métal importé, en masse, dans un royaume qui n’en produisait presque pas.

Vingt-sept mètres d’empreinte et pas une planche

Le cimetière occupe un plateau sableux qui domine la rive est de la Deben, dans le Suffolk. Dix-huit tertres y ont été repérés, dont deux couvraient des coques à clins. En 1939, à la demande d’Edith Pretty, propriétaire du domaine, Basil Brown ouvre le plus haut ; Charles Phillips reprend la direction du chantier en juillet. Le bois a disparu dans le sable acide. Restent l’empreinte sombre de la coque et les rivets de fer maintenus en position par la corrosion, sur vingt-sept mètres.

Le navire n’était pas d’aplomb : le relevé du Science Museum, puis la seconde fouille du British Museum en 1965-1967, ont mesuré une gîte constante de six degrés sur tribord, la coque ayant basculé avant que le remblai ne se tasse sous elle. Au milieu, une chambre funéraire bâtie entre les couples 10 et 16, dont le faîte du toit se tenait à environ 2,95 mètres au-dessus de la quille. Par-dessus, plus de 300 tonnes de terre végétale.

Les campagnes de Martin Carver, entre 1983 et 1992, ont dégagé les autres tertres : des incinérations, un second bateau pillé sous le tumulus 2, et sous le tumulus 17 un jeune homme en cercueil monoxyle, c’est-à-dire taillé dans un tronc, avec son harnachement et son cheval en fosse voisine. Ce tertre a échappé au pillage parce que les voleurs avaient creusé entre les deux fosses.

L’archive de 1939 est trouée, et cela pèse encore. Aucune donnée du relevé d’origine n’a survécu à la guerre. Brown, qui avait continué à creuser malgré la consigne, avait emporté la paroi est de la chambre ; son journal note au 14 juin 1939 une grosse pièce de bois accompagnée de longs rivets verticaux, que personne n’examinera jamais. De cette perte naît un débat toujours ouvert : par où a-t-on chargé le mobilier, par le toit ou par une porte ?

Trente-sept monnaies qui datent une bourse

Sous un couvercle monté d’or et de grenats, la bourse contenait trente-sept tremissis mérovingiens, trois flans d’or vierges et deux petits lingots. Le tremissis est le tiers du sou d’or, la monnaie courante des royaumes francs. Quatre pièces seulement nomment un souverain, et trois portent le nom de l’empereur Maurice avec les signatures d’Arles, de Valence et de Venasque : des imitations frappées hors de toute autorité byzantine effective. Le passage d’un type provençal à l’autre étant placé vers 595, Alan Stahl et W. A. Oddy en ont tiré en 1992 un terminus post quem de 595, et proposé un rassemblement du lot antérieur à 613.

Ces monnaies datent la constitution du lot. La cérémonie a pu suivre des mois ou des années plus tard, et l’écart reste inconnu. Elles ont d’ailleurs longtemps fait dater le dépôt beaucoup trop tard : les portraits dits barbares du droit passaient pour tardifs, ce qui renvoyait la bourse à la seconde moitié du VIIᵉ siècle. L’enterrement est aujourd’hui placé entre 610 et 635, le plus souvent vers 625. C’est un ordre de grandeur, pas une date.

Stahl a par ailleurs soutenu que la composition du lot ressemble à ce qui circulait ordinairement, non à une sélection délibérée. Les lectures qui font de cette bourse un paiement symbolique perdent là leur meilleur appui.

Rædwald, un nom emprunté à Bède

Aucun objet de la chambre ne porte de nom. L’attribution croise la date des monnaies avec un livre écrit ailleurs et plus tard. Bède le Vénérable achève son Histoire ecclésiastique du peuple anglais en 731, dans le nord de l’Angleterre, plus d’un siècle après les faits. Au livre II, chapitre 5, il range Rædwald d’Est-Anglie au quatrième rang des rois ayant exercé l’imperium au sud de l’Humber. Au chapitre 12, il raconte comment Æthelfrith de Northumbrie tenta d’acheter à Rædwald la tête d’Edwin, réfugié à sa cour, et comment Rædwald marcha contre lui et le tua sur la rivière Idle, en 616.

Le chapitre 15 est le plus utile, et le plus instructif sur la façon dont Bède travaille. Rædwald, écrit-il, a reçu les sacrements chrétiens dans le Kent, puis a gardé dans un même temple un autel pour le sacrifice du Christ et un petit autel pour les offrandes aux démons. Bède donne sa source : Ealdwulf, roi de la province, qui avait vu ce bâtiment debout dans son enfance. Un souverain rapporte un souvenir d’enfant, un moine l’écrit deux générations plus tard, et c’est sur cette chaîne qu’on raisonne. Le tumulus 1, où l’argenterie orientale voisine avec des incinérations pratiquées dans les tertres d’à côté, se laisse mal ranger sous l’étiquette païenne ou sous l’étiquette chrétienne.

Rædwald meurt vers 624 ou 625, ce qui tombe dans la fourchette des monnaies. Son nom a été avancé dès 1940 et n’a jamais été délogé. Valerie Fenwick, qui a participé à la seconde fouille et publié en 2023 une relecture du navire et de la chambre, tient que l’accumulation d’insignes ne peut désigner qu’un roi ; quelques chercheurs restent réservés, faute d’un objet nominatif.

À six kilomètres en amont, Rendlesham a livré en 2022 les trous de poteaux d’une halle de 23 mètres sur 10, au centre d’un enclos royal de six hectares inséré dans un habitat de plus de cinquante hectares occupé de 570 à 720 environ. Bède nomme ce lieu au livre III, chapitre 22 : Æthelwald d’Est-Anglie y parraine le baptême de Swithhelm, roi des Saxons de l’Est, entre 655 et 663. La halle est le lieu politique de ces royaumes, celui du festin, du don et du serment, et le tumulus 1 en contient l’équipement complet, chaudrons, seaux, cornes à boire et un grand plat d’argent.

Cinquante-trois fragments de bitume

Pas de corps en 1939, et pendant des décennies on a donc parlé de cénotaphe. La campagne du British Museum de 1966-1971 a relevé dans le sable, autour de l’espace resté vide au centre de la chambre et jusque sur le bouclier et le fourreau, des teneurs en phosphate ferrique qui signalent de l’os ou de l’ivoire décomposé. Quelqu’un a bien été déposé là.

Restait une masse de grumeaux noirs, lus comme du goudron de Stockholm, donc comme la trousse de calfatage d’un marin. En 2016, une équipe les a repris en spectroscopie infrarouge, en chromatographie en phase gazeuse et en analyse isotopique : cinquante-trois fragments de bitume d’origine proche-orientale. Les auteurs écrivent que l’interprétation en matériel de réparation doit désormais être abandonnée.

Fenwick va plus loin. Phosphates, bitume, goudron et rubans de lin minéralisés contre la cotte de mailles dessinent selon elle une tentative d’embaumement, un cercueil monoxyle de dimensions modestes et un lit où l’on aurait empilé le reste du mobilier. C’est une hypothèse, construite en relisant la publication de 1975-1983, pas en rouvrant le tertre. Le camp adverse dispose d’un argument matériel de premier ordre : à Prittlewell, dans l’Essex, une chambre princière fouillée en 2003 et publiée en 2019, spécialistes sur place et sédiment tamisé, n’a livré aucune substance d’embaumement, et deux fragments d’émail dentaire pour tout reste humain.

Le bitume et les textiles syriens nourrissent une proposition plus large. Helen Gittos a soutenu en 2024 que des hommes venus de Bretagne ont servi dans l’armée byzantine après la campagne de recrutement lancée en Occident par Justin II en 575, et rapporté ces objets. Aucun document ne nomme un Anglo-Saxon en Syrie. L’argument repose sur une concentration : une poignée de tombes du sud-est de l’Angleterre contient des objets orientaux qui étaient récents au moment de l’enfouissement, non des antiquités, dont la burette de Prittlewell venue du sanctuaire de saint Serge. On mesure au passage ce que vaut l’étiquette d’âge sombre plaquée sur ces décennies. Elle vient de l’érudition moderne, pas des sources, et la corriger en repeignant le VIIᵉ siècle en âge cosmopolite serait le même geste, retourné.

Le cavalier du casque et le poinçon de Tåsinge

Le casque est une calotte de fer couverte de feuilles de bronze étamé, estampées à partir de cinq matrices, deux d’entrelacs animaliers et trois de scènes figurées, dont un cavalier passant sur un guerrier tombé. Sorti de terre en centaines de fragments, il a été remonté une première fois en 1945-1946, démonté, puis refait en 1970-1971. On l’attribuait à l’Uppland, en Suède, où les casques de Vendel et de Valsgärde portent le même cavalier.

En 2023, un prospecteur trouve dans un champ de Tåsinge, dans l’archipel au sud de la Fionie, une plaque de bronze de moins de cinq centimètres. C’est une patrice, un poinçon en relief sur lequel on posait la feuille de métal avant de la marteler pour y imprimer le motif. Remise au musée de Svendborg puis au Nationalmuseet de Copenhague, elle a été présentée en mars 2025 par le conservateur Peter Pentz comme plus proche du cavalier de Sutton Hoo que ne le sont les motifs suédois : la manchette du bras, les courroies du cheval, l’épée qui dépasse sous le bouclier, les cercles marqués aux pieds du guerrier à terre.

Ce dossier en est à son premier stade et il faut le dire. L’annonce est un communiqué de musée, sans publication scientifique évaluée à ce jour. Et une matrice n’est pas un atelier : la série suédoise existe, elle est nombreuse, et les poinçons comme les orfèvres circulaient d’une cour à l’autre. Ce qui est acquis, c’est la proximité du motif. Ce qui ne l’est pas, c’est le lieu de fabrication du casque.

Un seau d’Antioche et ce qui manque encore

En 1986, une herse remonte dans le Garden Field, à l’écart des tertres, des fragments d’un seau d’alliage cuivreux décoré d’une scène de chasse et portant une inscription grecque. D’autres morceaux sortent en 2012, puis en 2024 lors d’une campagne menée par Time Team avec FAS Heritage et le National Trust. Le fond a été prélevé en bloc, passé au scanner et aux rayons X à l’université de Bradford : intact, il contenait des os humains brûlés, dont une portion d’astragale et des fragments de voûte crânienne, des os d’animaux, et un peigne bidenté en bois de cerf qui n’était pas passé au feu. Fabriqué à Antioche au VIᵉ siècle, l’objet avait déjà une centaine d’années quand il est arrivé sur la Deben, et c’est le premier de cette série connu à avoir servi d’urne.

Le reste attend. Le sexe de la personne incinérée n’est pas déterminé, la datation au radiocarbone des os brûlés n’est pas publiée, et l’ADN qu’on espère tirer du peigne reste un espoir. On ignore aussi d’où venait le fer, car l’Est-Anglie n’a pas de gisement notable. En face du site, à Woodbridge, une reconstitution du navire à l’échelle 1 avance depuis 2016 ; la mise à l’eau, longtemps annoncée pour 2026, est désormais visée pour mai 2027.

Sous l’épée, la fouille de 1939 a rencontré une boîte contenant deux rouleaux serrés de ruban de lin neuf, plus de seize mètres au total, entièrement remplacés par de l’oxyde de fer. Personne n’a encore dit à quoi ils devaient servir.

Pour aller plus loin

Ce dossier touche à la chambre princière de Prittlewell, dégagée en 2003 dans l’Essex, dont la publication a modifié la lecture de Sutton Hoo autant que Sutton Hoo avait orienté la sienne. Il croise les tombes à bateau scandinaves, Oseberg au premier chef, où le bois s’est conservé et où l’on voit ce que le sable du Suffolk a détruit. Il rejoint la conversion des royaumes anglo-saxons et la question de Bède comme source, celle d’un moine qui écrit au VIIIᵉ siècle l’histoire d’un temps qu’il n’a pas connu.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Casque du tumulus 1 de Sutton Hoo, fer couvert de feuilles de bronze étamé, or, argent et grenats, estampages tirés de cinq matrices British Museum, inv. 1939,1010,93
  2. Bourse du tumulus 1 : trente-sept tremissis d’or mérovingiens, trois flans vierges et deux lingots, monture d’or et de grenats British Museum, don d’Edith Pretty, 1939
  3. Empreinte du navire du tumulus 1 : coque à clins de 27 m, rivets de fer relevés en place, gîte constante de six degrés sur tribord, chambre funéraire bâtie entre les couples 10 et 16 Sutton Hoo, Suffolk, National Trust
  4. Tumulus 17 de Sutton Hoo : jeune homme inhumé en cercueil monoxyle avec son harnachement, cheval en fosse contiguë, fouille de 1991 Sutton Hoo, National Trust
  5. Journal de fouille de Basil Brown, entrée du 14 juin 1939, mention d’une grosse pièce de bois et de longs rivets verticaux à l’extrémité est de la chambre texte publié dans Bruce-Mitford (dir.), 1974, p. 141-169
  6. Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, II, 5 (les rois exerçant l’imperium), II, 12 (Æthelfrith, Edwin et la rivière Idle) et II, 15 (les deux autels de Rædwald, d’après Ealdwulf) édition et traduction Sources chrétiennes 489, Paris, 2005, Éditions du Cerf
  7. Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, III, 22 (baptême de Swithhelm à Rendlesham, entre 655 et 663) édition et traduction Sources chrétiennes 490, Paris, Éditions du Cerf
  8. Grande halle de Rendlesham, 23 × 10 m, au centre d’un enclos royal de six hectares, fouille de 2022 Suffolk County Council, Rendlesham Revealed
  9. Seau de Bromeswell, alliage cuivreux, scène de chasse et inscription grecque, fond contenant une incinération humaine et un peigne bidenté en bois de cerf Sutton Hoo, National Trust, exposé à la High Hall
  10. Patrice de Tåsinge, alliage cuivreux, moins de cinq centimètres, motif du cavalier passant sur un guerrier tombé, découverte de 2023 Nationalmuseet, Copenhague, via le musée de Svendborg

Bibliographie

  1. Rupert L. S. Bruce-Mitford, *The Sutton Hoo Ship-Burial*, vol. 1 à 3, Londres, 1975-1983 British Museum Publications
  2. Rupert L. S. Bruce-Mitford (dir.), *Aspects of Anglo-Saxon Archaeology : Sutton Hoo and Other Discoveries*, Londres, 1974 (contient le journal de fouille de Basil Brown, p. 141-169) Gollancz
  3. Martin Carver, *Sutton Hoo : Burial Ground of Kings ?*, Philadelphie, 1998 University of Pennsylvania Press
  4. Martin Carver (dir.), *Sutton Hoo : A Seventh-Century Princely Burial Ground and its Context*, Society of Antiquaries Research Report 69, Londres, 2005 Society of Antiquaries of London
  5. Valerie Fenwick, « Sutton Hoo : Re-imaging the Ship and Chamber », *The Antiquaries Journal* 103, 2023, p. 36-62, DOI 10,1017/S0003581523000021 Cambridge University Press
  6. Burger, Stacey, Bowden, Hacke et Parnell, « Identification, Geochemical Characterisation and Significance of Bitumen among the Grave Goods of the 7th Century Mound 1 Ship-Burial at Sutton Hoo (Suffolk, UK) », *PLOS ONE* 11 (12), 2016, e0166276, DOI 10,1371/journal.pone.0166276 PLOS
  7. Alan M. Stahl et W. A. Oddy, « The Date of the Sutton Hoo Coins », dans Robert Farrell et Carol Neuman de Vegvar (dir.), *Sutton Hoo : Fifty Years After*, American Early Medieval Studies 2, Oxford (Ohio), 1992, p. 129-147 American Early Medieval Studies
  8. Alan M. Stahl, « The Nature of the Sutton Hoo Coin Parcel », dans Calvin B. Kendall et Peter S. Wells (dir.), *Voyage to the Other World : The Legacy of Sutton Hoo*, Medieval Studies at Minnesota 5, Minneapolis, 1992, p. 3-14, DOI 10,5749/j.ctttv0mr.5 University of Minnesota Press
  9. Helen Gittos, « Sutton Hoo and Syria : The Anglo-Saxons Who Served in the Byzantine Army ? », *The English Historical Review* 139 (601), décembre 2024, p. 1323-1358, DOI 10,1093/ehr/ceae213 Oxford University Press
  10. Lyn Blackmore, Ian Blair, Sue Hirst et Christopher Scull, *The Prittlewell Princely Burial*, Londres, 2019 Museum of London Archaeology
  11. Christopher Scull et alii, « Excavations at Rendlesham, Suffolk, 2021-2023 : Investigating an Early-Medieval Royal Settlement », *Medieval Archaeology*, 2024, DOI 10,1080/00766097,2024,2419190 Society for Medieval Archaeology
  12. Alban Gautier, *Le festin dans l’Angleterre anglo-saxonne (Vᵉ-XIᵉ siècle)*, Rennes, 2006, 284 p., DOI 10,4000/books.pur.7006 Presses universitaires de Rennes
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