En 1880, Alfred Russel Wallace referme son chapitre sur Madagascar par une dizaine de pages dirigées contre une hypothèse que ses confrères citaient depuis seize ans comme une évidence. L’intertitre annonce la couleur, « Concluding Remarks on Lemuria ». Le codécouvreur de la sélection naturelle y juge le continent supposé inutile pour expliquer ce qu’on lui demandait d’expliquer, et insuffisant pour le reste. À la fin du chapitre, il ajoute une remarque désabusée. Aucun de ses partisans n’a jamais reconnu publiquement la faiblesse de la construction.
Le comptage des lémuriens, et l’océan qui gêne
L’hypothèse était née d’un problème réel, et ce problème existe toujours. En 1864, le zoologiste britannique Philip Lutley Sclater publie sept pages sur les mammifères de Madagascar dans le premier volume du Quarterly Journal of Science. Le fait qui l’occupe est une anomalie de répartition. L’île concentre des primates lémuriformes que l’on retrouve ailleurs en bien plus petit nombre, en Afrique tropicale et dans le sud de l’Asie, alors que les antilopes, les félins et les éléphants africains y manquent tous. Wallace chiffrera la chose seize ans plus tard, six genres et trente-trois espèces de lémuriens, la moitié exacte des soixante-six mammifères de l’île. Pour rendre compte de cette distribution en miettes, Sclater suppose que les terres aujourd’hui séparées ont formé un ensemble continu, effondré depuis sous l’océan, et il propose de le nommer d’après les animaux qui lui ont soufflé l’idée. Ce continent n’a jamais existé. Il faut mesurer ce que la proposition avait alors de banal. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait spéculé sur une liaison entre Madagascar et l’Inde dès ses Essais de zoologie générale de 1841, et la géologie du milieu du XIXᵉ siècle tenait les continents pour des blocs capables de s’affaisser et de se relever, sans jamais se déplacer latéralement. Un naturaliste qui butait sur deux faunes apparentées de part et d’autre d’une mer disposait d’un seul outil, le pont de terre, et il s’en servait.
Le degré de fausseté se nomme ici sans difficulté. Cette première couche relève de l’erreur savante honnête, formulée de bonne foi comme conjecture, et corrigée ensuite par d’autres chercheurs.
Ce qui a suivi relève d’une tout autre catégorie, et la suite se joue en Allemagne.
Haeckel installe le berceau de l’humanité sur sa carte
Ernst Haeckel ne s’intéressait pas aux lémuriens pour eux-mêmes. Dans ses conférences sur l’évolution, traduites par Charles Letourneau et publiées chez Reinwald sous le titre Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, il cherchait la région d’origine de l’espèce humaine et la route par laquelle elle s’était répandue. Pour cela, le continent supposé de Sclater offrait exactement ce qui manquait, une terre bien placée entre l’Asie et l’Afrique, et assez commodément disparue pour que l’absence de fossiles humains anciens cessât de faire objection.
Au centre de l’édition française de 1877 se déplie une carte chromolithographique. On y lit une esquisse hypothétique de la diffusion des races humaines à partir d’une souche lémurienne, et le foyer supposé y est désigné comme le Paradis, avec un point d’interrogation que les lecteurs ont largement cessé de voir. Haeckel tenait dans son texte l’Inde ou l’Afrique orientale pour aussi vraisemblables. Une carte gravée ne transmet pas les précautions de son auteur. Elle transmet un contour. Le paléontologue Marcellin Boule y consacrera encore un article de la revue La Géographie en 1906, quarante-deux ans après Sclater.
Des races-racines aux manuels tamouls
En 1888, Helena Petrovna Blavatsky publie The Secret Doctrine, ouvrage fondateur de la théosophie. Elle installe sur le continent supposé une humanité antérieure à la nôtre, troisième d’une série de sept, dont le sol et les textes n’ont jamais livré le moindre indice. Le degré de fausseté change ici de nature. Il s’agit d’une affirmation non établie, tirée par extrapolation d’une hypothèse scientifique en cours d’abandon.
Le schéma des races-racines est une hiérarchie raciale, qui classe des populations vivantes selon leur degré supposé de dégénérescence depuis un état ancien, en reprenant les catégories coloniales de l’époque. Le fait est documenté, ces classements ont ensuite servi à des courants ouvertement racistes, et rien n’oblige à en reproduire le contenu. Le théosophe écossais William Scott-Elliot publie en 1904 The Lost Lemuria, quarante-quatre pages et deux cartes dépliantes. Le format d’atlas fait le travail que le contenu ne peut pas faire.
La troisième vie est la moins connue en Europe. À partir des années 1900, des auteurs tamouls rapprochent la géographie européenne d’un pays submergé des légendes pandya, et le nom de Kumari Kandam s’impose au XXᵉ siècle pour le désigner. L’ouvrage de K. Appadurai, paru à Madras en 1941, en donne une formulation complète.
Sumathi Ramaswamy, qui a consacré à cette histoire un article de 2000 et un livre de 2004, a dépouillé des dizaines de manuels scolaires et de traités de géographie où le pays englouti figure comme un fait acquis. Son analyse évite la condescendance, et c’est ce qui la rend utile. Une terre perdue offrait à une langue méprisée par l’administration coloniale une profondeur que les archives ne lui donnaient pas.
Le dodo contre le pont de terre
Revenons à 1880, parce que la réfutation est plus ancienne que la plupart des lecteurs ne le supposent. Wallace répondait à l’ornithologue allemand Gustav Hartlaub, qui avait défendu le continent supposé dans The Ibis en 1877 en s’appuyant sur une poignée d’oiseaux malgaches apparentés à des formes indiennes.
Son argument tient en deux temps. D’abord la chronologie. Pour rendre compte des mammifères de Madagascar, le pont de terre aurait dû disparaître avant que les grands mammifères modernes n’atteignent l’Afrique et l’Asie du Sud, donc au plus tard au début du Miocène, alors que les oiseaux invoqués par Hartlaub sont à peine distincts d’espèces indiennes vivantes, donc infiniment trop récents pour avoir emprunté quoi que ce soit d’aussi ancien. Ensuite le dodo. Si Maurice, la Réunion et Rodrigues étaient les sommets émergés d’un continent, des carnivores y auraient vécu, et des oiseaux incapables de voler comme le dodo et le solitaire n’auraient jamais pu y apparaître ni s’y maintenir jusqu’au XVIIᵉ siècle. L’existence de ces oiseaux est un argument contre le continent.
Wallace se trompait pourtant sur un point capital. Sa démonstration reposait sur la permanence des océans et des continents, doctrine qu’il tenait pour établie et qui était fausse elle aussi. Il refusait les continents engloutis pour une bonne raison, et il refusait du même mouvement la solution correcte, que personne n’avait encore formulée. Dans une note du même chapitre, il s’inquiète d’ailleurs d’un amphibien fouisseur des Seychelles dont l’aire de répartition éclatée lui fait écrire qu’il s’agit peut-être du plus ancien vertébré terrestre encore vivant.
Quatre-vingt-cinq millions d’années de dérive
La réponse est venue d’ailleurs. Quand la tectonique des plaques s’impose dans les années 1960, avec les travaux de Xavier Le Pichon sur l’expansion des fonds océaniques en 1968, elle change la nature du problème. Les continents ne s’effondrent pas sous les mers, ils se déplacent. Une croûte continentale, granitique et légère, flotte sur le manteau et ne peut pas couler au fond d’un bassin océanique. Madagascar n’a jamais été reliée à l’Inde par un pont, les deux terres étaient soudées au sein du Gondwana et se sont écartées.
Madagascar se détache de l’Afrique au Jurassique, puis de l’Inde autour de 85 millions d’années, et navigue seule depuis. Le zoologiste français Jacques Millot avait vu le raisonnement dès 1952, dans un mémoire de l’Institut scientifique de Madagascar au titre sans équivoque, « La faune malgache et le mythe gondwanien ». De toutes les formulations produites sur ce sujet, la sienne est la meilleure, parce qu’elle nomme un raisonnement là où les autres désignent des coupables.
Il existe bien, sous l’océan Indien, des fragments de croûte continentale noyés. En 2013, dans Nature Geoscience, l’équipe de Trond Torsvik décrit sous l’île Maurice les restes d’un microcontinent qu’elle baptise Mauritia, à partir de zircons anciens ramassés dans des sables de plage. L’objection fut immédiate et sérieuse. Des grains aussi petits peuvent arriver par le vent, par les courants, sur des radeaux de pierre ponce, dans des pneus, sous des semelles, voire dans le tube digestif d’un oiseau migrateur. Lewis Ashwal, Michael Wiedenbeck et Trond Torsvik y répondent en 2017 dans Nature Communications, en extrayant les zircons d’une roche en place, un culot de trachyte daté de 5,7 millions d’années, où ils trouvent des cristaux vieux de 2,5 à 3 milliards d’années, l’âge des vieux socles continentaux.
Le microcontinent est donc réel. Il ne ressemble en rien au continent supposé de 1864, il gît sous des kilomètres de lave, il s’est disloqué quand l’Inde et Madagascar se sont séparées, et aucun lémurien n’y a jamais posé la patte.
Radeaux de végétation, courants de l’Éocène
Quand une correction s’arrête là, elle laisse un trou, et le trou se rebouche tout seul avec l’ancienne explication. Il faut donc dire comment les lémuriens sont arrivés, puisque c’était la question de départ.
Les données moléculaires ont réglé un premier point. Les lémuriens de Madagascar forment un groupe unique, issu d’un seul ancêtre commun, comme l’ont montré Anne Yoder et ses coauteurs dès 1996 dans les PNAS. Une seule arrivée, pas une population répandue sur un continent. Le second point est venu du sol africain, où l’équipe de Gregg Gunnell a décrit en 2018 des fossiles de primates égyptiens et kényans apparentés à l’aye-aye malgache. Dès 1940, le paléontologue George Gaylord Simpson avait proposé le mécanisme sous le nom de loterie. Des animaux embarqués par hasard sur des amas de végétation arrachés par une crue traversent un bras de mer, et un tirage gagnant sur des milliers suffit à peupler une île. On objectait à cela le sens des courants, qui portent aujourd’hui de Madagascar vers l’Afrique. Jason Ali et Matthew Huber ont levé l’objection en 2010 dans Nature, en modélisant la circulation de surface du Paléogène, quand Madagascar se trouvait plus au sud et que de forts courants portaient du nord du Mozambique vers l’île.
Un désaccord bien vivant subsiste pourtant, et le passer sous silence donnerait l’affaire pour plus simple qu’elle n’est. Jason Ali et Blair Hedges, dans une synthèse de l’Annual Review of Marine Science parue en 2025, rapportent vingt-six des trente lignées de vertébrés terrestres malgaches à des traversées maritimes dispersées dans le temps, deux à un héritage gondwanien, deux restant indéterminées. Une équipe réunie autour de Daniel Aslanian, Romain Pellen et Marina Rabineau soutient au contraire, dans Earth-Science Reviews en 2023, que des ponts intermittents ont pu émerger dans le canal du Mozambique, le long de la ride de Davie. Le point litigieux est géologique et mesurable. Il porte sur l’altitude de cette ride au cours du Cénozoïque, et le forage de ses sommets, s’il y trouve des sédiments déposés en eau peu profonde ou à l’air libre, tranchera mieux que tout argument tiré de la zoologie.
Pour aller plus loin
Du même procédé relève l’Atlantide moderne, telle qu’Ignatius Donnelly la reconstruit en 1882, où un continent commode vient occuper la place d’une explication manquante. S’y rattache aussi la force de conviction propre aux cartes, une image dessinée circulant toujours mieux que la réserve écrite qui l’accompagne, et, plus loin, la citogenèse, ce circuit par lequel une affirmation sans source finit par en acquérir une.
SOURCES
◈ 32 sources vérifiées
Chaque article est contre-vérifié avant publication : sources primaires citées dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultés en ligne.
Sources primaires
- Philip Lutley Sclater, « The Mammals of Madagascar », The Quarterly Journal of Science 1 (2), 1864, p. 213-219
- Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Essais de zoologie générale, Paris, Roret, 1841
- Alfred Russel Wallace, Island Life : or, The Phenomena and Causes of Insular Faunas and Floras, Londres, Macmillan & Co., 1880, chapitre XIX, « Ancient Continental Islands : The Madagascar Group »
- Gustav Hartlaub, « General remarks on the avifauna of Madagascar and the Mascarene Islands », The Ibis 19 (3), 1877, p. 334-336
- Ernst Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, traduit de l’allemand par Charles Letourneau, Paris, C. Reinwald, 2e édition française, 1877, avec une carte chromolithographique
- Helena Petrovna Blavatsky, The Secret Doctrine, Londres, Theosophical Publishing Company, 1888, volume II
- William Scott-Elliot, The Lost Lemuria, Londres, Theosophical Publishing Society, 1904, vi + 44 p. et deux cartes dépliantes
- K. Appadurai, Kumarik Kantam Allatu Katal Konta Tenatu, Madras, South India Saiva Siddhanta Works Publishing Society, 1941
Bibliographie
- Sumathi Ramaswamy, The Lost Land of Lemuria. Fabulous Geographies, Catastrophic Histories, Berkeley et Los Angeles, 2004, 334 p. – University of California Press
- Sumathi Ramaswamy, « History at Land’s End : Lemuria in Tamil Spatial Fables », The Journal of Asian Studies 59 (3), 2000, p. 575-602, DOI 10,2307/2658944 – Cambridge University Press
- Jacques Millot, « La faune malgache et le mythe gondwanien », Mémoires de l’Institut scientifique de Madagascar, série A, 7, 1952, p. 1-36 – Institut scientifique de Madagascar
- Marcellin Boule, « Lémuriens et Lémurie », La Géographie 8 (1), 1906, p. 19-23 – Société de géographie
- George Gaylord Simpson, « Mammals and land bridges », Journal of the Washington Academy of Sciences 30, 1940, p. 137-163 – Washington Academy of Sciences
- Anne D. Yoder, Matt Cartmill, Maryellen Ruvolo, Kathleen Smith et Rytas Vilgalys, « Ancient single origin of Malagasy primates », Proceedings of the National Academy of Sciences 93 (10), 1996, p. 5122-5126, DOI 10,1073/pnas.93,10,5122 – PNAS
- Jason R. Ali et Matthew Huber, « Mammalian biodiversity on Madagascar controlled by ocean currents », Nature 463 (7281), 2010, p. 653-656, DOI 10,1038/nature08706 – Nature
- Gregg F. Gunnell, Doug M. Boyer, Anthony R. Friscia et alii, « Fossil lemurs from Egypt and Kenya suggest an African origin for Madagascar’s aye-aye », Nature Communications 9, 2018, article 3193, DOI 10,1038/s41467-018-05648-w – Nature Communications
- Judith C. Masters, Fabien Génin, Yang Zhang, Romain Pellen et alii, « Biogeographic mechanisms involved in the colonization of Madagascar by African vertebrates : rifting, rafting and runways », Journal of Biogeography 48 (3), 2021, p. 492-510, DOI 10,1111/jbi.14032 – Journal of Biogeography
- Daniel Aslanian, Romain Pellen, Marina Rabineau, Maryline Moulin, Estelle Leroux et alii, « The postulation of intermittent land bridges as an explanation for reiterated colonization events of Madagascar by African vertebrates », Earth-Science Reviews 246, 2023, article 104585, DOI 10,1016/j.earscirev.2023,104585 – Elsevier
- Jason R. Ali et S. Blair Hedges, « Land Bridges and Rafting Theories to Explain Terrestrial-Vertebrate Biodiversity on Madagascar », Annual Review of Marine Science 17, 2025, p. 281-299, DOI 10,1146/annurev-marine-032223-025654 – Annual Reviews
- Xavier Le Pichon, « Sea-floor spreading and continental drift », Journal of Geophysical Research 73 (12), 1968, p. 3661-3697, DOI 10,1029/JB073i012p03661 – American Geophysical Union
- Trond H. Torsvik, Hans Amundsen, Ebbe H. Hartz et alii, « A Precambrian microcontinent in the Indian Ocean », Nature Geoscience 6, 2013, DOI 10,1038/ngeo1736 – Nature Geoscience
- Lewis D. Ashwal, Michael Wiedenbeck et Trond H. Torsvik, « Archaean zircons in Miocene oceanic hotspot rocks establish ancient continental crust beneath Mauritius », Nature Communications 8, 2017, article 14086, DOI 10,1038/ncomms14086 – Nature Communications
- Lewis D. Ashwal et Trond H. Torsvik, « Wandering continents of the Indian Ocean », South African Journal of Geology 122 (4), 2019, p. 397 et suivantes – Geological Society of South Africa
Sources en ligne
- « Wallace, A. R. 1880. Island life : or, the phenomena and causes of insular faunas and floras » – Wallace Online, transcription intégrale de l’ouvrage – https://wallace-online.org/content/contentblock ?basepage=1&hitpage=408&itemID=S721&viewtype=side
- « Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles : conférences scientifiques sur la doctrine de l’évolution en général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier » – Bibliothèque patrimoniale numérique, Sorbonne Université – https://patrimoine.sorbonne-universite.fr/idurl/1/649
- « History at Land’s End : Lemuria in Tamil Spatial Fables » – Cambridge Core, The Journal of Asian Studies – https://www.cambridge.org/core/journals/journal-of-asian-studies/article/history-at-lands-end-lemuria-in-tamil-spatial-fables/1B6DDF84E9460C475C638D84EC553FB0
- « Land Bridges and Rafting Theories to Explain Terrestrial-Vertebrate Biodiversity on Madagascar » – Annual Reviews – https://www.annualreviews.org/content/journals/10,1146/annurev-marine-032223-025654
- « Mammalian biodiversity on Madagascar controlled by ocean currents » – Nature – https://www.nature.com/articles/nature08706
- « A Precambrian microcontinent in the Indian Ocean » – Nature Geoscience – https://www.nature.com/articles/ngeo1736
- « Archaean zircons in Miocene oceanic hotspot rocks establish ancient continental crust beneath Mauritius » – Nature Communications – https://www.nature.com/articles/ncomms14086
- « Wandering continents of the Indian Ocean » – GeoScienceWorld, South African Journal of Geology – https://pubs.geoscienceworld.org/gssa/sajg/article/122/4/397/579543/Wandering-continents-of-the-Indian-Ocean
- « Sunken continent beneath the tropical island Mauritius » – Centre for Earth Evolution and Dynamics, université d’Oslo – https://www.mn.uio.no/ceed/english/about/news-and-events/news/2017/old-continent-beneath-mauritius.html
Le mot Lémurie veut dire le pays des lémuriens. Ces petits primates au museau pointu vivent à Madagascar, une grande île de l’océan Indien, et presque nulle part ailleurs. Au milieu du XIXᵉ siècle, leur répartition sur la carte du monde posait une vraie énigme aux savants européens. Pour la résoudre, l’un d’eux a supposé un continent qui n’a jamais existé.
Une île trop pleine de lémuriens
Un zoologiste anglais, Philip Sclater, remarque une anomalie en 1864. Madagascar abrite trente-trois espèces de ces animaux. On en compte beaucoup moins en Afrique et en Asie, alors que les éléphants et les antilopes africaines manquent complètement dans l’île. Comment une même famille peut-elle se retrouver des deux côtés d’un océan que ses membres sont incapables de traverser ?
Sclater imagine une bande de terre aujourd’hui disparue, une sorte de route sèche reliant les rives entre elles. Il l’appelle Lémurie, d’après les animaux qui lui ont donné l’idée. Personne ne sait encore, à son époque, que les continents se déplacent, et supposer des terres effondrées restait la seule manière d’expliquer ce genre de chose. Il s’est trompé de bonne foi, et il présentait son idée comme une simple hypothèse.
La carte qui a tout emporté
Un biologiste allemand reprend cette terre disparue quelques années plus tard, pour une autre raison. Il cherche le lieu où l’humanité serait apparue. Le continent supposé lui convient parfaitement, puisqu’il est bien placé et que son engloutissement explique qu’on n’y trouve aucun ossement.
Dans l’édition française de son livre s’ouvre une grande carte en couleurs. On y voit le pays supposé, avec la mention Paradis et un point d’interrogation que les lecteurs ont vite cessé de voir. L’auteur restait prudent dans son texte. Une carte ne transmet aucune prudence, elle transmet un contour, et ce contour a voyagé.
En 1888, une autrice occultiste installe sur ce continent une humanité disparue, dont on n’a jamais retrouvé la moindre trace. D’autres suivent, avec des atlas et des cartes dépliantes. Plus tard, dans le sud de l’Inde, des écrivains y reconnaissent un pays englouti de leurs propres légendes. Une terre perdue donnait de la profondeur à une langue que l’administration coloniale méprisait.
Les continents ne coulent pas
Un naturaliste britannique avait démonté l’idée dès son époque. Son argument le plus joli tient dans un oiseau. Si les petites îles voisines de Madagascar avaient été les sommets d’un continent, des prédateurs y auraient vécu, et le dodo, incapable de voler, n’aurait jamais pu y survivre jusqu’à l’arrivée des marins européens.
La réponse définitive est venue plus tard, et d’une autre science. Les continents ne s’effondrent pas au fond des mers, ils se déplacent lentement à la surface du globe. Leur croûte est légère et flotte à la manière d’un bouchon sur l’eau, ce qui l’empêche de couler. Madagascar n’a jamais eu besoin d’un pont, puisque l’île s’est détachée de l’Inde voilà 85 millions d’années et qu’elle dérive seule depuis.
Arrivés par la mer
Dire qu’une explication est fausse ne suffit pas. Faute de remplacement, l’ancienne revient toute seule dans la tête du lecteur. Les ancêtres des lémuriens venaient d’Afrique, et des fossiles de primates proches d’eux ont été retrouvés sur ce continent.
Ils ont traversé sur des radeaux. Une crue arrache des arbres et des paquets de végétation, des animaux s’y trouvent pris, et le tout part à la mer. Un seul voyage réussi sur des milliers suffit à peupler une île. Les courants marins allaient dans le bon sens à cette époque lointaine, ce qui n’est plus vrai aujourd’hui.
Les spécialistes ne sont pas tous d’accord sur ce point. Une équipe soutient que presque tous les animaux de Madagascar sont arrivés par la mer. Une autre répond que des hauts-fonds ont pu émerger par moments et servir de passage. Le désaccord porte sur la hauteur d’une crête sous-marine, et des sédiments prélevés à son sommet le trancheraient.
Sous l’île Maurice, prisonniers d’une roche volcanique, des cristaux vieux de près de trois milliards d’années signalent un vrai morceau de continent noyé. Il s’était déjà brisé quand les ancêtres des lémuriens ont abordé l’île.
La version complète donne l’argument du dodo en entier, l’histoire de la carte au Paradis et le nom des deux équipes qui se disputent encore le canal du Mozambique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Philip Lutley Sclater, « The Mammals of Madagascar », The Quarterly Journal of Science 1 (2), 1864, p. 213-219
- Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Essais de zoologie générale, Paris, Roret, 1841
- Alfred Russel Wallace, Island Life : or, The Phenomena and Causes of Insular Faunas and Floras, Londres, Macmillan & Co., 1880, chapitre XIX, « Ancient Continental Islands : The Madagascar Group »
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Sources primaires (suite)
- Gustav Hartlaub, « General remarks on the avifauna of Madagascar and the Mascarene Islands », The Ibis 19 (3), 1877, p. 334-336
- Ernst Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, traduit de l’allemand par Charles Letourneau, Paris, C. Reinwald, 2e édition française, 1877, avec une carte chromolithographique
- Helena Petrovna Blavatsky, The Secret Doctrine, Londres, Theosophical Publishing Company, 1888, volume II
- William Scott-Elliot, The Lost Lemuria, Londres, Theosophical Publishing Society, 1904, vi + 44 p. et deux cartes dépliantes
- K. Appadurai, Kumarik Kantam Allatu Katal Konta Tenatu, Madras, South India Saiva Siddhanta Works Publishing Society, 1941
Bibliographie
- Sumathi Ramaswamy, The Lost Land of Lemuria. Fabulous Geographies, Catastrophic Histories, Berkeley et Los Angeles, 2004, 334 p. University of California Press
- Sumathi Ramaswamy, « History at Land’s End : Lemuria in Tamil Spatial Fables », The Journal of Asian Studies 59 (3), 2000, p. 575-602, DOI 10,2307/2658944 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.2307/2658944
- Jacques Millot, « La faune malgache et le mythe gondwanien », Mémoires de l’Institut scientifique de Madagascar, série A, 7, 1952, p. 1-36 Institut scientifique de Madagascar
- Marcellin Boule, « Lémuriens et Lémurie », La Géographie 8 (1), 1906, p. 19-23 Société de géographie
- George Gaylord Simpson, « Mammals and land bridges », Journal of the Washington Academy of Sciences 30, 1940, p. 137-163 Washington Academy of Sciences
- Anne D. Yoder, Matt Cartmill, Maryellen Ruvolo, Kathleen Smith et Rytas Vilgalys, « Ancient single origin of Malagasy primates », Proceedings of the National Academy of Sciences 93 (10), 1996, p. 5122-5126, DOI 10,1073/pnas.93,10,5122 PNAShttps://doi.org/10.1073/pnas.93.10.5122
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- Gregg F. Gunnell, Doug M. Boyer, Anthony R. Friscia et alii, « Fossil lemurs from Egypt and Kenya suggest an African origin for Madagascar’s aye-aye », Nature Communications 9, 2018, article 3193, DOI 10,1038/s41467-018-05648-w Nature Communicationshttps://doi.org/10.1038/s41467-018-05648-w
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- Xavier Le Pichon, « Sea-floor spreading and continental drift », Journal of Geophysical Research 73 (12), 1968, p. 3661-3697, DOI 10,1029/JB073i012p03661 American Geophysical Unionhttps://doi.org/10.1029/JB073i012p03661
- Trond H. Torsvik, Hans Amundsen, Ebbe H. Hartz et alii, « A Precambrian microcontinent in the Indian Ocean », Nature Geoscience 6, 2013, DOI 10,1038/ngeo1736 Nature Geosciencehttps://doi.org/10.1038/ngeo1736
- Lewis D. Ashwal, Michael Wiedenbeck et Trond H. Torsvik, « Archaean zircons in Miocene oceanic hotspot rocks establish ancient continental crust beneath Mauritius », Nature Communications 8, 2017, article 14086, DOI 10,1038/ncomms14086 Nature Communicationshttps://doi.org/10.1038/ncomms14086
- Lewis D. Ashwal et Trond H. Torsvik, « Wandering continents of the Indian Ocean », South African Journal of Geology 122 (4), 2019, p. 397 et suivantes Geological Society of South Africa
Sources en ligne
- « Wallace, A. R. 1880. Island life : or, the phenomena and causes of insular faunas and floras » Wallace Online, transcription intégrale de l’ouvragehttps://wallace-online.org/content/contentblock?basepage=1&hitpage=408&itemID=S721&viewtype=side
- « Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles : conférences scientifiques sur la doctrine de l’évolution en général et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier » Bibliothèque patrimoniale numérique, Sorbonne Universitéhttps://patrimoine.sorbonne-universite.fr/idurl/1/649
- « History at Land’s End : Lemuria in Tamil Spatial Fables » Cambridge Core, The Journal of Asian Studieshttps://www.cambridge.org/core/journals/journal-of-asian-studies/article/history-at-lands-end-lemuria-in-tamil-spatial-fables/1B6DDF84E9460C475C638D84EC553FB0
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- « Mammalian biodiversity on Madagascar controlled by ocean currents » Naturehttps://www.nature.com/articles/nature08706
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