Himiko, reine du Yamatai : ce que dit vraiment le texte chinois
Deux mille caractères rédigés par un fonctionnaire chinois qui n’a jamais vu l’archipel. Ce que la notice porte sur Himiko, et ce que trois siècles de lecteurs y ont ajouté.

Vu du sol, le plus grand monument funéraire du Japon ancien ressemble à une colline boisée de trente-cinq mètres, ceinte de trois plans d’eau, coincée entre une ligne de chemin de fer et un musée municipal, au milieu de Sakai, dans la banlieue sud d’Osaka. La silhouette en trou de serrure qui a fait la célébrité du kofun de Daisen n’apparaît qu’en plan, sur un relevé topographique ou une vue aérienne. Les bâtisseurs du Vᵉ siècle l’ont tracée au sol. Personne, alors, n’a pu la regarder.
Le tertre proprement dit mesure 486 mètres de long. Avec ses trois douves concentriques, l’ensemble atteint environ 840 mètres et couvre 464 000 mètres carrés, chiffre publié par l’agence de la Maison impériale, qui en a la garde. La hauteur varie selon les relevés, entre 34,8 et 35,8 mètres.
Les relevés par système d’information géographique conduits à l’université d’Okayama sur le kofun de Tsukuriyama concluent à un plan bâti selon des procédures précises, en unités de shaku de 232 millimètres. Restait à donner à ce plan une apparence. Un seul grand tertre a été restitué dans son état supposé d’origine : Goshikizuka, 194 mètres, sur la colline de Tarumi à Kobe, restauré entre 1965 et 1975. Ses talus sont recouverts de galets, estimés à 2,23 millions de pièces pour 2 784 tonnes, tirés de la côte nord-est de l’île d’Awaji. Ses terrasses portaient plus de 2 200 haniwa alignés. Le tertre se dressait donc en gris clair, hérissé de terre cuite, face au détroit d’Akashi.
Les grands tertres de Mozu, eux, occupent un plateau au-dessus de la plaine d’Osaka, tournés vers la baie. Ils ont été conçus pour un regard latéral, celui du voyageur qui arrive par la mer.
Le chiffre de 160 000 kofun, repris par le Centre du patrimoine mondial, sort du dossier japonais de candidature. Il englobe des tertres de dix mètres et des monuments de près de cinq cents, sous quatre plans principaux : le trou de serrure, la coquille Saint-Jacques, le carré, le rond. Quarante-neuf d’entre eux, répartis sur quarante-cinq éléments dans les ensembles de Mozu et de Furuichi, ont été inscrits au patrimoine mondial le 6 juillet 2019.
Le plus ancien grand tertre en trou de serrure est celui de Hashihaka, dans le sud-est du bassin de Nara, 278 mètres. Sa datation reste l’objet d’un désaccord ouvert. Le Musée national d’histoire du Japon a annoncé en 2009 une fourchette de 240 à 260, obtenue par radiocarbone sur des matières carbonisées adhérant à des céramiques du fossé. La proximité avec la mort de la reine Himiko, que les annales chinoises placent vers 247, a fait sensation. Elle a aussi fait naître un soupçon de circularité, plusieurs chronologistes reprochant à cette lecture d’ajuster la typologie céramique sur une date textuelle plutôt que l’inverse. Le désaccord porte sur trois à cinq décennies. Il suffit à rendre indécidable l’identification de l’occupant.
La diffusion du même plan d’un bout à l’autre de l’archipel a nourri l’hypothèse la plus forte de l’archéologie japonaise contemporaine. En 1991, Tsude Hiroshi propose de voir dans cette standardisation un « régime du tertre en trou de serrure », c’est-à-dire un État archaïque organisé autour de la royauté du Yamato, lisible dans trois traits : la visibilité du pouvoir, l’unité de la forme, la hiérarchie des dimensions. La proposition a structuré le champ. Elle est contestée depuis par des chercheurs qui rendent aux pouvoirs régionaux une autonomie réelle et voient dans l’adoption du plan une circulation culturelle plutôt qu’une soumission politique. Hirose Satoru, qui défend pourtant un pouvoir central fort, situe sa prise de contrôle effective au début du Vᵉ siècle, et non au IIIᵉ.
Le dossier déborde l’archipel. En 1983, l’annonce de tertres en trou de serrure dans le bassin du fleuve Yeongsan, au sud-ouest de la péninsule coréenne, a rouvert une querelle vieille d’un siècle. Ces monuments des Vᵉ et VIᵉ siècles mêlent plan japonais et mobilier local. Les lectures nationalistes s’affrontent sur leurs occupants sans qu’aucune soit établie.
Le Nihon shoki, achevé en 720, attribue l’invention des haniwa à un courtisan du règne de Suinin, qui aurait proposé de substituer des figures d’argile aux serviteurs enterrés vivants. Le récit ne tient pas devant le matériel. Kondō Yoshirō et Harunari Hideji ont montré en 1967 que les cylindres dérivent de supports de vases et de jarres rituelles du Yayoi final, propres à la région de Kibi, l’actuel département d’Okayama, peints en rouge et déposés sur les tertres de chefs. Hirose Satoru a complété la filiation en 2020 : une seconde famille de jarres décorées, répandue de la baie d’Ise au Kinki central, entre dans la composition, les deux traditions se combinant dans le sud-est du bassin de Nara.
L’intérêt de ces cylindres est ailleurs. Posés en dernier, ils datent approximativement l’inhumation, et leurs traces d’outils identifient les mains. Sur un tertre de plus de deux cents mètres, les artisans travaillaient par groupes de quatre ou cinq, chacun avec son dessin d’ajour et sa marque incisée, tous tenus au même écartement des bandeaux. Un petit tertre occupait un seul groupe. Au dernier stade, le four de Sugawara-Higashi à Nara approvisionne des tombes lointaines par lots marqués. L’objet rituel est devenu une fourniture.
L’épigraphie n’intervient qu’une fois, et de biais. En 1968, une épée de fer sort de la chambre du kofun d’Inariyama, dans le département de Saitama. Dix ans plus tard, la radiographie révèle sur ses deux faces 115 caractères incrustés d’or, cinquante-sept d’un côté, cinquante-huit de l’autre, datés du septième mois d’une année shingai. Un certain Wowake y décline huit générations d’ascendance, se dit chef des porte-glaive de père en fils, et déclare avoir fait forger la lame alors qu’il assistait au gouvernement du « grand roi Wakatakeru ».
Ce nom se retrouve sur une lame d’Eta Funayama, à Kumamoto, à l’autre bout de l’archipel. La lecture majoritaire l’identifie à l’Ōhatsuse Wakatakeru du Nihon shoki, l’empereur Yūryaku, et au roi Bu des annales chinoises. L’année shingai revient tous les soixante ans : 471 est l’hypothèse dominante, appuyée sur le mobilier du tertre, mais 531 a été défendue et ne se réfute pas d’un mot.
L’épée établit qu’un chef du Kantō se réclamait, à la fin du Vᵉ siècle, du service d’un souverain nommé dans le Kinai. Elle n’établit rien sur les occupants des grands tertres d’Osaka. Aucun kofun monumental n’a livré d’inscription nommant son mort, et les os ne se conservent presque jamais dans les sols japonais : l’hypothèse selon laquelle un groupe de tertres forme le cimetière d’un lignage, universellement admise, reste pour cette raison non vérifiée.
L’attribution des tertres à des souverains n’est pas antique. Elle se fixe dans les dix dernières années du shogunat, lors des grands travaux de l’ère Bunkyū, puis sous Meiji, par confrontation des monuments visibles avec le Kojiki, le Nihon shoki et l’Engishiki de 927. Laurent Nespoulous a montré comment ce devoir de mémoire de lettrés d’Edo est devenu un instrument de la construction de l’État-nation.
Le régime actuel en découle. L’agence administre 899 tombes impériales réparties sur 460 secteurs et trente-trois départements : 188 mausolées de souverains et de proches, 555 tombes d’autres membres de la famille, 68 dépôts de cheveux, de dents ou d’ongles, et 46 sites classés comme susceptibles d’être des mausolées. Éric Seizelet a détaillé le régime juridique qui les soustrait au droit commun des biens culturels et les place hors de portée de l’agence pour les Affaires culturelles, l’article 189 du code pénal réprimant par ailleurs la fouille des sépultures.
Les ouvertures se comptent. Février 2008 : seize chercheurs mandatés par la Société japonaise d’archéologie parcourent pendant deux heures et demie la terrasse inférieure du tertre de Gosashi, 270 mètres, sans creuser, et repèrent sur le flanc est des haniwa inconnus. Septembre 2018 : l’agence et la municipalité de Sakai concluent un accord de collaboration, suivi de trois sondages sur la première digue de Daisen. Mars 2025 : des représentants de dix-sept sociétés savantes font le tour du tertre sous escorte. Juin 2025 : une équipe de Sakai et de l’université Kokugakuin identifie un couteau de fer à monture de bronze doré et des fragments d’armure, emballés dans un papier daté du neuvième mois de 1872 et frappé du sceau de Kashiwagi Kaichirō. Cet entrepreneur avait dessiné le contenu d’une chambre ouverte par un glissement de terrain, puis l’avait refermée. Il en avait gardé deux pièces.
Le kofun de Kamiishizu-Misanzai, 365 mètres, désigné comme le mausolée de l’empereur Richū, fils de Nintoku, porte des haniwa d’un stade antérieur à ceux de Daisen. Une étrivière trouvée dans un de ses tertres satellites suit typologiquement celle de la tombe de Feng Sufu, prince des Yan du Nord mort en 415, ce qui la place vers 420. Daisen vient après. Le père serait donc mort après le fils.
Kishimoto Naofumi en tire une redistribution complète : Kamiishizu-Misanzai reviendrait à Richū, Konda-Gobyōyama, 425 mètres, à Hanzei mort en 437, et Daisen à Ingyō, mort en 454. Son raisonnement suit deux lignées de tertres depuis le IIIᵉ siècle, distinguées par la proportion de la partie carrée et le nombre de gradins.
Faut-il pour autant tenir l’attribution traditionnelle pour une invention ? Elle repose sur un indice topographique sérieux. Le Nihon shoki et l’Engishiki placent trois mausolées dans la plaine de Mozu et les distinguent par leur position : celui du sud pour Richū, celui du milieu pour Nintoku, celui du nord pour Hanzei. Daisen occupe bien la position médiane entre les deux autres. Les lettrés d’Edo n’ont pas tiré au sort. Kishimoto le reconnaît : sa proposition contredit les trois textes anciens, qui situent la tombe de Hanzei à Mozu et celle d’Ingyō à Furuichi, et dont les listes de sépultures royales passent pour globalement fiables. Le contre-argument tient au comptage : Mozu a porté plus de cent tertres, dont moins de la moitié subsiste, et le triplet retenu au XIXᵉ siècle n’est peut-être pas celui que visaient les textes.
Un seul des très grands tertres se laisse gravir. Dans le département d’Okayama, le kofun de Tsukuriyama, 350 mètres, quatrième par la taille dans tout le Japon, se termine par un sentier. Un petit sanctuaire marque le départ sur la partie carrée, la montée prend une vingtaine de minutes, et l’on débouche sur la terrasse sommitale de la partie ronde, là où ont été trouvés des haniwa figuratifs. Il ne le doit qu’à une chose : personne n’y a jamais installé d’empereur.
Le dossier croise les cinq rois de Wa, connus par le Livre des Song et discutés depuis un siècle, les tombes peintes de Takamatsuzuka et de Kitora dans le bassin d’Asuka, dont les fresques ont été déposées en 2007, et les relations entre le Wa et les royaumes de la péninsule coréenne, dont le mobilier des kofun du Vᵉ siècle constitue la source la plus continue.
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