L’armée de terre cuite de Qin Shi Huangdi, gardienne d’un tombeau scellé
Mars 1974, district de Lintong, près de Xi’an, dans la province chinoise du Shaanxi. La sécheresse pousse les paysans du village de Xiyang à creuser un puits. À quelques mètres de profondeur, leurs pelles butent sur des fragments de terre cuite, puis sur une tête d’homme, grandeur nature. Le puisatier Yang Zhifa, dont le nom est resté attaché à la découverte, tombe le 29 mars sur les premiers morceaux d’une statue enfouie. Il venait de percer le toit effondré d’une fosse contenant l’armée de terre cuite de Qin Shi Huangdi, le premier empereur de Chine, mort en 210 avant notre ère.
Un puits, trois fosses, des milliers de soldats
Les archéologues du Shaanxi interviennent dès l’été 1974. La fosse ouverte par le puits, aujourd’hui appelée fosse 1, se révèle immense : environ 230 mètres sur 62, soit quelque 14 000 mètres carrés. Elle abrite le gros de l’infanterie, rangée en colonnes derrière une avant-garde d’archers. Deux autres fosses sont repérées en 1976. La fosse 2 contient une formation mixte, chars, cavaliers, arbalétriers agenouillés ; la fosse 3, beaucoup plus petite, ressemble à un poste de commandement avec ses officiers et son char d’apparat. Une quatrième fosse, vide, semble avoir été abandonnée en cours de chantier, peut-être au moment de l’effondrement de la dynastie Qin, vers 207 avant notre ère.
Combien de soldats en tout ? Les estimations courantes tournent autour de 7 000 à 8 000 figures, mais il s’agit d’une extrapolation : seule une partie des fosses a été fouillée, et le chiffre reste un ordre de grandeur. À cette armée s’ajoutent des chevaux de terre cuite, des chars de bois aujourd’hui décomposés, et des dizaines de milliers d’armes de bronze réelles, pointes de flèches, lames de hallebardes, mécanismes d’arbalètes. Le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987, avec l’ensemble du mausolée.
Une garde pour l’éternité au pied du mont Li
Les fosses ne sont pas isolées. Elles se trouvent à environ un kilomètre et demi à l’est du tumulus artificiel qui recouvre le tombeau de Qin Shi Huangdi lui-même, au pied du mont Li. L’empereur, né Ying Zheng en 259 avant notre ère, unifie les royaumes chinois en 221 et prend alors le titre de Huangdi, « auguste souverain », que l’on traduit par empereur. Son mausolée est un chantier colossal, dont les travaux commencent selon la tradition dès son accession au trône de Qin, autour de 246 avant notre ère.
Notre principale source écrite est l’historien Sima Qian, qui rédige ses Mémoires historiques (Shiji) un siècle environ après les faits. Il affirme que 700 000 hommes furent réquisitionnés pour le chantier, chiffre invérifiable mais qui dit au moins l’ampleur perçue de l’entreprise. Il décrit une chambre funéraire souterraine où les cours d’eau de l’empire, dont le Fleuve Jaune et le Yangzi, étaient reproduits en mercure, sous un plafond figurant les corps célestes. Détail troublant : des analyses de sol menées autour du tumulus ont détecté des concentrations anormales de mercure au-dessus de la chambre présumée, avec un point mesuré à plus de 1 400 parties par milliard, très au-dessus du fond ambiant. Le texte et le terrain, pour une fois, semblent converger, même si certains chercheurs ont évoqué une pollution industrielle locale comme explication possible. La tombe elle-même, en revanche, n’a jamais été ouverte. Les autorités chinoises s’y refusent, faute de techniques de conservation jugées suffisantes.
Une chaîne de fabrication signée par ses artisans
Comment produit-on des milliers de soldats grandeur nature ? On a longtemps parlé de « portraits » individuels. La réalité, mise au jour par l’étude des ateliers, est plus intéressante. Les corps sont assemblés à partir d’éléments modulaires, jambes pleines, torses creux montés au colombin (technique de superposition de boudins d’argile), bras et mains rapportés. Les têtes sortent d’un nombre limité de moules de base, puis chaque visage est retravaillé à la main : moustaches, chignons, plis du front. Le résultat combine production en série et finition individuelle, ce qui explique cette impression tenace que deux soldats ne se ressemblent jamais tout à fait.
Beaucoup de figures portent, gravé ou estampillé dans un pli du vêtement, le nom d’un contremaître d’atelier. Ce système de marquage, hérité de l’administration Qin, servait au contrôle de qualité : un défaut pouvait être imputé à un homme précis. L’archéologie a ainsi identifié des dizaines de noms d’artisans, certains venant des ateliers impériaux, d’autres d’ateliers locaux. Même logique du côté des armes : les recherches conduites notamment par l’équipe de Marcos Martinón-Torres (University College London puis Cambridge) sur les dizaines de milliers de pointes de flèches en bronze, jusqu’à 40 000 selon les comptes publiés, ont montré une production par petites cellules autonomes, chaque unité fabriquant des lots complets d’une régularité remarquable.
Le pourpre perdu des soldats
Les soldats que l’on voit aujourd’hui sont gris de terre. Ils étaient peints. Laque en sous-couche, puis pigments vifs : rouges, verts, bleus, et un violet particulier, le « pourpre chinois », un silicate de baryum et de cuivre synthétisé artificiellement, sans équivalent connu dans les palettes occidentales antiques. Ce composé, le silicate de baryum et de cuivre, a été identifié par la conservatrice Elisabeth FitzHugh dans les années 1980, et n’existe pas à l’état naturel. Le drame se joue à l’excavation : la laque, restée humide sous terre pendant plus de deux mille ans, sèche et s’enroule en quelques minutes à l’air libre, emportant la couleur avec elle. Des collaborations sino-allemandes ont mis au point depuis les années 1990 des traitements de consolidation appliqués dès la sortie de terre. C’est aussi une des raisons pour lesquelles de larges portions des fosses restent volontairement non fouillées. On attend de savoir conserver avant de continuer à creuser.
Armes « inoxydables » et silence de Sima Qian : ce que débat la recherche
Deux dossiers illustrent bien la manière dont ce site oblige les chercheurs à réviser leurs certitudes. Le premier concerne les épées de bronze retrouvées étonnamment bien conservées. Dans les années 1970 et 1980, des analyses avaient détecté du chrome en surface, et l’idée d’un traitement anticorrosion volontaire, une sorte de chromage avant l’heure, a fait le tour du monde. Une étude publiée en 2019 dans la revue Scientific Reports par Martinón-Torres et ses collègues a démonté l’hypothèse : le chrome provient de la laque appliquée sur les manches et fourreaux organiques aujourd’hui décomposés, et la conservation exceptionnelle s’explique surtout par la composition du bronze et la chimie du sol de Lintong. Une belle légende technologique en moins, une leçon de méthode en plus.
Second dossier : Sima Qian, si précis sur le mercure et les pièges du tombeau, ne dit pas un mot de l’armée de terre cuite. Silence étrange pour un ensemble pareil. Certains historiens y voient la preuve que les fosses, situées hors de l’enceinte funéraire principale, comptaient pour un élément secondaire du complexe ; d’autres rappellent simplement que Sima Qian écrit un siècle plus tard et n’a jamais vu le chantier. Le débat reste ouvert, et il en dit long sur les limites de nos sources écrites face à l’archéologie. Le mausolée, du reste, ne se limite pas aux soldats : les fouilles ont livré des fosses d’acrobates et de lutteurs en terre cuite, des oiseaux aquatiques en bronze le long d’un canal artificiel, des écuries, des sépultures d’ouvriers. Une capitale souterraine, dont l’armée n’est que la garnison.
En décembre 1980, à une vingtaine de mètres à l’ouest du tumulus, les fouilleurs dégagent deux chars de bronze à demi-grandeur, attelés chacun de quatre chevaux, avec cochers, harnais et parasols. Retrouvés en quelque 3 000 fragments pour les deux ensembles, ils ont demandé environ huit ans de restauration. Ils sont exposés au musée du mausolée de l’empereur Qin Shi Huang, à Lintong. On peut s’y pencher sur le second char, celui à cabine fermée, dont le décor et les mécanismes ont été reconstitués pièce à pièce.
Pour aller plus loin
La figure de Qin Shi Huangdi s’éclaire par l’histoire de l’unification des Royaumes combattants et par le légisme, la doctrine politique qui structura l’État de Qin. Sur les pratiques funéraires impériales chinoises, le mausolée de l’empereur Jing des Han, avec ses figurines réduites, offre un contrepoint instructif. Enfin, les Mémoires historiques de Sima Qian méritent une entrée à part entière comme source fondatrice de l’historiographie chinoise.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.
- Surface chromium on Terracotta Army bronze weapons is neither an ancient anti-rust treatment nor the reason for their good preservation Scientific Reports (Nature)
- Scientists shed light on preservation mystery of Terracotta Army weapons University College London
- Ancient Warriors and the Origin of Chinese Purple Stanford Synchrotron Radiation Lightsource (SLAC)
- Museum of bronze chariots, horses from Qin Dynasty opens to public People's Daily Online
- Han Purple Asian Art Museum (San Francisco)