Le shintō des origines : ce que les fouilles et les textes établissent
Trois cent cinquante-huit épées enfouies dans une pente, un rocher interdit, deux chroniques de cour : ce que l’on sait du culte des kami avant le mot shintō.
Trois numéros de fouille : K2③:263, K3QW:26, K8⑨TQ:250. Le premier est sorti de terre en 1986, les deux autres en 2021 et 2022, dans des fosses distinctes. Ils forment un seul objet, haut de 159 centimètres : une bête portant sur la tête un personnage agenouillé, qui porte lui-même un vase à boire. Quelqu’un a cassé ce bronze, en a dispersé les morceaux dans plusieurs trous, puis a comblé les trous. Les masques de Sanxingdui sortent des mêmes fosses, dans le même état.
Le masque aux yeux protubérants (qingtong zongmu mianju) a été dégagé en 1986 dans la fosse n° 2. Il mesure 138 centimètres de large et 66 de haut. Les sourcils partent en biais, la bouche traverse le visage d’une oreille à l’autre, les globes oculaires sortent des orbites en deux cylindres. Au milieu du front et sur les deux côtés, des ouvertures rectangulaires : la pièce était fixée à autre chose. Personne n’a jamais porté cet objet, et rien n’indique qu’il ait été conçu pour cela.
Le vocabulaire courant confond deux familles. Les masques sont des plaques ouvertes à l’arrière, percées pour être montées. Les têtes sont des sculptures en ronde-bosse, creuses, dont le bas suggère qu’elles s’emmanchaient sur un corps en matière périssable. Plusieurs dizaines de têtes sont sorties des fosses de 1986, certaines gardant leur peinture, noire sur les sourcils et les yeux, rouge sur les lèvres, ce qui est rare sur les bronzes chinois de la même période.
Le reste du mobilier donne l’échelle. La grande statue de personnage debout de la fosse n° 2 atteint 2,62 mètres pour environ 180 kilos ; l’arbre sacré n° 1, tiré de la même fosse en plusieurs centaines de fragments, a été remonté sur 396 centimètres. Rien de tout cela n’a de parallèle dans les Plaines centrales, où le bronze rituel Shang sert d’abord à faire des vases.
Les fosses 1 et 2 ont donné plus de neuf cents objets de bronze, d’or, de jade et d’ivoire. Les six suivantes ont été repérées en 2019 et fouillées à partir de mars 2020 par l’Institut provincial des reliques culturelles et de l’archéologie du Sichuan, l’université de Pékin et l’université du Sichuan, sous quatre serres à température et humidité constantes. Elles sont rectangulaires, entre 3,5 et 20 mètres carrés, creusées dans une aire d’environ 13 000 mètres carrés où aucun habitat contemporain des fosses n’a été repéré.
Les comptes ont bougé. En juin 2022, l’institut annonçait près de 13 000 objets numérotés pour les six fosses ; le rapport publié en 2025 dans Archaeological Research in Asia par Ran Honglin et ses collègues en donne plus de 17 000. L’écart tient au tri en laboratoire, qui continue.
Les datations sont plus fermes qu’on ne le croit souvent. Six mesures au radiocarbone effectuées sur la seule fosse n° 4 donnent un intervalle calibré de 1260 à 924 avant notre ère. Le rapport de fouille de 2022 attribue les fosses 1 à 4, 7 et 8 à la phase IV de Yinxu, soit environ 1200 à 1000, et place les fosses 5 et 6 plus tard, peut-être au début des Zhou occidentaux ; le rapport de 2025 range l’ensemble des fosses 3 à 8 dans le Shang récent, entre 1200 et 1050. La position des fosses 5 et 6 n’est donc pas fixée. C’est de la fosse n° 5 que provient le masque en or : environ 280 grammes, un alliage or-argent titrant à peu près 85 % d’or.
On a longtemps supposé que les objets avaient été incendiés dans les fosses, l’épaisse couche de cendres reposant directement sur eux. Deux enquêtes indépendantes viennent de renverser ce point. En 2023, une équipe de l’université de technologie de Chengdu a mesuré la chromaticité et les propriétés magnétiques des sols au contact des couches de cendres dans les fosses 4 et 7, puis les a comparées à l’argile de Guanghan prélevée à quatre mètres de la fosse 4. Un feu de plusieurs centaines de degrés transforme la goethite du sol en hématite et fait grimper la susceptibilité magnétique. Les débris de terre cuite pris dans la cendre portent cette signature. Les parois et le fond des fosses ne la portent pas : leurs valeurs sont celles du sol vierge, cinq à quinze fois inférieures selon le paramètre. En janvier 2026, une seconde équipe, conduite par Junna Zhang, a repris la fosse 4 par une approche géoarchéologique et conclu de même : cendre déversée en pente, matériaux chauffés à des températures différentes puis mélangés, aucune altération thermique des parois. Les deux études divergent sur la température atteinte, estimée entre 600 et 800 degrés par la première, au-delà de 850 par la seconde. Sur la localisation du foyer, elles disent la même chose.
Reste la question que ces résultats ne règlent pas. La lecture rituelle s’appuie sur des observations solides : fosses regroupées sur une terrasse haute, orientées de la même façon, remblayées et tassées, avec dans chacune le même ordre de dépôt, fragments au fond, grands bronzes au-dessus, défenses d’éléphant en couverture. L’objection adverse mérite sa version forte. Ces fosses ont été comblées dans un même moment, ce que les raccords d’une fosse à l’autre démontrent désormais ; or leur contenu diffère fortement de l’une à l’autre, en nature comme en quantité, ce qui ne correspond pas à une série d’offrandes réglées. Tout a été brisé, martelé, passé au feu. On peut donc soutenir qu’il s’agit du démantèlement unique d’un sanctuaire, à la faveur d’une défaite, d’un changement de dynastie locale ou d’un incendie. Sun Hua, de l’université de Pékin, y voit le mobilier sacré d’un temple de Sanxingdui.
Ce que le dossier ne permet pas de dire, c’est lequel de ces scénarios est le bon. Aucun os humain dans les fosses, aucun niveau de destruction fouillé dans la ville voisine, et le rapport définitif des fosses 3 à 8 n’est pas publié. On tient une chronologie, un ordre de dépôt et un feu extérieur. Pas un mobile.
L’identification des masques se règle en général en une phrase : ils représenteraient Cancong, fondateur du royaume de Shu, décrit comme ayant les yeux saillants. Cette phrase vient du Huayang guo zhi, monographie du Sud-Ouest chinois composée par Chang Qu, lettré originaire du pays de Shu, entre 348 et 354 de notre ère. Chang Qu écrit donc environ mille cinq cents ans après le comblement des fosses, sans source archaïque connue pour cette notice, et la tradition savante chinoise lui oppose depuis longtemps d’autres candidats tirés de la littérature mythologique. Aucune de ces identifications ne se teste sur le matériel.
Le camp qui maintient l’identification garde pourtant un appui. L’œil poussé en avant ne se rencontre pas sur une pièce isolée : le trait revient sur plusieurs masques, et les fosses ont livré des objets de bronze en forme d’œil, détachés de tout visage. Un thème cultuel de la vision est donc attesté par la fouille, indépendamment de tout texte. Ce que la fouille n’atteste pas, c’est un nom.
Sanxingdui n’a livré aucune écriture. Pas une inscription sur les bronzes, alors que les Shang d’Anyang gravaient les leurs et couvraient d’os oraculaires les archives de leur divination. On ignore le nom du site à l’époque de son occupation, celui de ses souverains, celui de la divinité qui a peut-être ce visage. Presque tout ce qui se raconte sur les croyances de Sanxingdui est une reconstruction faite à partir des objets eux-mêmes.
La technique, elle, se laisse interroger. Une étude publiée en 2025 dans le Journal of Archaeological Science par Huiru Lian et ses coauteurs a examiné 39 noyaux de fonderie, l’argile restée à l’intérieur des bronzes après la coulée, prélevés sur les fosses 1 et 2. Deux groupes se détachent. Les objets qui ne sont pas des vases, donc les masques, les têtes et les statues, ont des noyaux dont la minéralogie correspond aux sols des environs immédiats du site : ils ont été coulés sur place. Les vases rituels renvoient au cours moyen et inférieur du Yangzi. La tomographie par rayons X a par ailleurs montré que les grandes pièces étaient obtenues par coulées successives, les parties préfabriquées se trouvant solidarisées par le métal versé ensuite.
Cela referme un débat et en ouvre un autre. L’origine lointaine des masques, invoquée dans la littérature de vulgarisation sous des formes plus ou moins fantaisistes, ne tient plus : ces visages sont une invention locale, réalisée avec une métallurgie à moules-pièces partagée avec le reste de la Chine de l’âge du bronze. Reste la question des circuits. Lothar von Falkenhausen montrait dès 2003 que le mobilier de Sanxingdui entretient des rapports nets avec le Yangzi et les Plaines centrales : les cong de jade des fosses 3 et 4 ressemblent à ceux du Gansu et du Qinghai, et le vase que porte le personnage agenouillé est de forme Shang.
Dans le nouveau bâtiment du musée de Sanxingdui, ouvert à l’été 2023 sur 22 000 mètres carrés, le masque aux yeux protubérants est présenté dans la pénombre, éclairé par en dessous. Un panneau voisin, intitulé « Coexistence of diversity », explique que les objets du site mêlent des éléments du fleuve Jaune et du Yangzi et prouvent le caractère inclusif de la civilisation chinoise ; un autre précise que le pays de Shu a contribué à l’établissement d’une dynastie centrale unifiée. Sous le masque, le cartel tranche exactement la question que la fouille laisse ouverte.
Le dossier croise le site de Jinsha, à une quarantaine de kilomètres de là, occupé au moment où Sanxingdui décline et qui livre un répertoire voisin d’objets en or et en jade. Il croise les archives divinatoires d’Anyang, où les Shang inscrivaient sur os et carapaces les questions posées à leurs ancêtres, contrepoint exact du silence écrit de Sanxingdui. Il touche enfin aux jades rituels chinois, dont les formes cong et bi circulent d’un bout à l’autre du pays bien avant l’âge du bronze.
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