Kofun : les tombes géantes du Japon et l’interdit des fouilles
Cent soixante mille tertres, un tumulus de 486 mètres dont on ignore l’occupant, et une agence d’État qui en interdit la fouille. Ce que l’archéologie établit malgré tout.
Le plus ancien texte qui décrive les pratiques religieuses de l’archipel a été écrit en Chine, par quelqu’un qui n’y était probablement jamais allé. Vers 297, le Sanguo zhi range le pays de Wa au livre 30, parmi les barbares de l’est. Sa souveraine Himiko, y lit-on, gouverne par le kidō, terme que les traducteurs rendent par « voie des esprits » ou « voie des démons » selon la lecture retenue. Elle se montre à peu de monde et transmet ses paroles par un frère cadet. Aucun sanctuaire, aucun mot pour dire ce qu’elle fait.
Ce qui subsiste, avant l’écriture, tient dans des fosses. En 1984 et 1985, sur une pente exposée au sud du vallon de Kōjindani, à Hikawa, dans l’ancien pays d’Izumo, les fouilleurs dégagent 358 épées de bronze, 16 lances et 6 cloches. Les épées mesurent toutes entre 50 et 53 centimètres et pèsent environ 500 grammes. Aucune n’est affûtée. Elles avaient été disposées en quatre rangs, tranchant vers le haut, la pointe alternée, et la plupart portent une croix incisée.
À trois kilomètres de là, en 1996, le chantier d’un chemin agricole met au jour le site de Kamo-Iwakura : 39 cloches dōtaku, le plus grand lot jamais sorti d’un même endroit au Japon, emboîtées par paires, une petite dans une grande. L’une porte la même croix incisée que les épées de Kōjindani. Les deux ensembles sont classés trésors nationaux et exposés au Shimane Museum of Ancient Izumo.
Le dossier s’arrête là. Aucun moule n’a été retrouvé, donc on ignore où ces bronzes ont été coulés, même si leur type se limite au Chūgoku et à Shikoku. On ignore la raison de l’enfouissement et sa date exacte. On tient un geste répété, coûteux, coordonné. Pas le nom de ce à quoi il s’adressait.
Okinoshima se trouve à 60 kilomètres au large de la côte de Fukuoka, sur la route maritime vers la péninsule coréenne. Trois campagnes de fouilles, en 1954-1955, 1957-1958 et 1969-1971, financées par l’industriel du pétrole Idemitsu Sazō, y ont dégagé environ 80 000 objets déposés entre le IVᵉ et le IXᵉ siècle. L’ensemble est classé trésor national depuis 1962.
Vingt-trois sites, et surtout une séquence. On dépose d’abord au sommet des blocs rocheux, de la fin du IVᵉ au début du Vᵉ siècle. Puis à l’ombre des rochers, de la seconde moitié du Vᵉ au VIIᵉ. Puis à cheval entre l’abri et le plein air. Puis en terrain découvert, jusqu’à la fin du IXᵉ. Le rituel descend de la pierre vers le sol pendant cinq siècles, et l’on suit ce déplacement objet par objet : miroirs de bronze, lingots de fer, harnachements de bronze doré venus de Corée, une bague en or comparable à celles des tombes royales de Silla, des éclats d’un bol de verre taillé attribué à la Perse, un métier à tisser miniature en bronze doré, unique au Japon.
C’est l’unique endroit de l’archipel où la formalisation du rituel ancien se lit en stratigraphie. Le prix à payer est connu et il est lourd : on sait ce qui a été laissé, on ne sait pas qui l’a laissé. La cour de Yamato ou le clan Munakata, les hypothèses coexistent sans arbitrage. Le bien est inscrit au patrimoine mondial depuis 2017.
Le Kojiki est présenté à l’impératrice Genmei en 712, le Nihon shoki à Genshō en 720. Les deux projets remontent à l’empereur Tenmu, vainqueur de la guerre civile de Jinshin en 672, et le second est rédigé en chinois, en trente livres, sur le modèle des annales dynastiques. Tous deux fixent la généalogie qui fait descendre la lignée impériale d’Amaterasu. Ce sont des documents d’État à fonction dynastique.
Le plus ancien exemplaire complet du Kojiki est un manuscrit de trois rouleaux copié par le moine Ken’yū en 1371-1372 au temple Shinpuku-ji de Nagoya, d’après une copie de 1266 due à l’aristocrate Ōnakatomi Sadayo. Six cent cinquante-neuf ans séparent la présentation du texte de son plus ancien témoin conservé. Dès l’époque d’Edo, des philologues ont soupçonné la préface d’être un faux, en s’appuyant notamment sur le fait que le nom du compilateur, Ō no Yasumaro, s’y écrit autrement que dans les autres histoires officielles.
En janvier 1979, le replantage d’un champ de thé à Konose-chō, à sept kilomètres à l’est de Nara, ouvre une fosse funéraire de 180 centimètres de côté. Dedans, un coffre de bois de sciadopitys de 65 sur 38 sur 38 centimètres, recouvert de charbon, contenant des os incinérés et quatre perles. Sous le coffre, posée face contre terre, une plaque de cuivre presque pur de 29,1 sur 6,1 centimètres, épaisse de 0,5 millimètre seulement, portant 41 caractères frappés : rang de cour, adresse dans la capitale, nom, date du décès au sixième jour du septième mois de 723. C’est la tombe de Yasumaro. L’objection philologique tirée de l’orthographe du nom tombe.
Elle ne règle pas tout, et il faut le dire précisément. La plaque atteste un homme, un rang, une date. Elle ne dit rien du récit que la préface fait de la composition du livre, ni du rôle prêté au récitant Hieda no Are. La plaque et les perles sont classées bien culturel important et exposées au musée de l’Institut archéologique de Kashihara.
Les deux caractères 神道 apparaissent quatre fois dans le Nihon shoki. L’empereur Yōmei croyait à la Loi du Buddha et honorait le shintō ; l’empereur Kōtoku honorait la Loi et faisait peu de cas du shintō, ce que la chronique glose par l’abattage des arbres du sanctuaire d’Ikukunidama. Le terme ne figure ni dans le Kojiki, ni dans le Man’yōshū, ni dans les fudoki, et une seule fois dans le Shoku Nihongi.
Mark Teeuwen a montré en 2002 que ces occurrences se concentrent toutes dans les passages qui racontent l’implantation du bouddhisme, vraisemblablement rédigés par un moine, et que le terme vient du chinois shendao tel qu’il est employé dans les biographies de moines éminents : les divinités locales, non bouddhiques, qu’il faut convertir ou apaiser. Le mot administratif, lui, était jingi, d’où le jingiryō, code des divinités, et le Jingikan, le département des divinités que le code de Taihō place en 701 au-dessus du Daijōkan dans l’organigramme, et dont le nom apparaît déjà dans le code d’Asuka Kiyomihara.
La lecture aussi est datable. Aucune glose ancienne ne donne « shintō ». La première attestation explicite remonte à 1419, quand le moine Tendai Ryōhen, commentant le Nihon shoki, précise qu’il faut lire sans sonoriser, pour marquer le caractère direct de la chose. Un relevé publié en 2000 recense cent quatre-vingt-six occurrences du terme entre 720 et le dictionnaire japonais-portugais des jésuites de 1603-1604. Toshio Kuroda avait posé dès 1981 la thèse qui structure la discussion depuis : le shintō comme religion autonome est une construction tardive, et l’unité qu’on lui prête n’est d’abord qu’un effet de vocabulaire. Yoshida Kanetomo, mort en 1511, en est le premier grand architecte.
Faut-il pour autant conclure que rien n’existait ? Teeuwen lui-même refuse ce raccourci et le formule sans ambiguïté : sortir le shintō de l’histoire ancienne ne revient ni à nier le culte des kami, ni à nier le système du jingi. Ce sont trois objets distincts, avec trois chronologies distinctes.
Or le culte des kami est massivement attesté. Les livres IX et X de l’Engishiki, code achevé en 927, énumèrent 2 861 sanctuaires habilités à recevoir les offrandes de la cour lors du kinensai, la prière pour les récoltes, classés par province et par district ; le décompte des divinités correspondantes varie de 3 131 à 3 132 selon les éditions. Allan Grapard a demandé en 2002 si ces sanctuaires enregistrés par le droit ancien relevaient ou non du shintō. La liste, en tout cas, ne s’invente pas en une génération. Et Okinoshima montre une série de dépôts ininterrompue sur cinq siècles, dont Munakata Taisha, avec ses trois sanctuaires d’Okitsu-miya, Nakatsu-miya et Hetsu-miya, est l’héritier institutionnel direct.
Le désaccord porte sur la date de naissance d’un concept. L’ancienneté des pratiques, elle, n’est contestée par personne. Motoori Norinaga l’avait compris à sa manière : dans les quarante-quatre volumes du Kojiki-den, écrits sur environ trente-cinq ans, il renonce à définir le kami par une essence et retient un critère d’effet, est kami ce qui sort de l’ordinaire et impose la crainte, y compris ce qui est mauvais.
Ise passe pour le sanctuaire fondateur. Mark Teeuwen et John Breen font commencer son histoire documentée au VIIᵉ siècle : le premier édifice du Naikū est attribué à Tenmu, et la première reconstruction rituelle, le shikinen sengū, est célébrée en 690 sous Jitō pour le sanctuaire intérieur, en 692 pour l’extérieur. La soixante-deuxième a eu lieu en 2013, la soixante-troisième est prévue pour 2033, et le cycle de cérémonies a commencé en mai 2025. Rien de ce qu’on voit à Ise n’a donc plus de vingt ans, par construction.
À Izumo, un texte du Xᵉ siècle donne le sanctuaire principal pour le plus haut bâtiment du pays, soit 48 mètres. La plupart des historiens tenaient le chiffre pour une exagération jusqu’en avril 2000, quand des travaux dans l’enceinte dégagent trois groupes de trois troncs de cryptomère liés par des cercles de métal, formant chacun un pilier d’environ trois mètres de diamètre, à l’emplacement indiqué par un plan de charpente conservé chez les prêtres. La datation par le radiocarbone les rattache à la reconstruction de 1248. Le grand édifice a donc probablement existé, mais l’objet qui l’atteste appartient au Moyen Âge japonais.
À Ōmiwa, au pied du mont Miwa, il n’y a pas de honden : la montagne, 467 mètres, tient lieu de corps du kami, et le Nihon shoki raconte au livre V comment l’empereur Sujin, frappé par l’épidémie, dut faire desservir Ōmononushi par un descendant du dieu. On y voit couramment la forme la plus archaïque du culte. Le bâtiment d’où l’on prie, lui, a été reconstruit en 1664 sur ordre du shōgun Tokugawa Ietsuna, et le triple portique qui le prolonge est d’une date inconnue.
Reste alors un seul endroit où la matière du rituel ancien subsiste dans son ordre de dépôt. Depuis 2018, Munakata Taisha n’y autorise plus le débarquement de personne, hormis le prêtre de service, et la fête du 27 mai qui admettait deux cents hommes après ablution dans la mer a été suspendue. Les femmes n’y ont jamais été admises, et l’origine de cet interdit n’est pas documentée. Cinq siècles de culte des kami tiennent sur quatre-vingt-dix-sept hectares où l’on ne met plus le pied.
Le dossier croise la figure d’Amaterasu, dont la généalogie sert d’ossature politique aux deux chroniques de 712 et 720, et la rencontre du bouddhisme avec les divinités locales, qui produira la doctrine du honji suijaku et les sanctuaires-temples. Il rejoint aussi l’archéologie des kofun, ces tumulus dont les mobiliers éclairent les mêmes siècles que les dépôts d’Okinoshima.
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