« Désormais, l’auteur souhaite que les pièces qui suivent soient seules regardées comme contenant ses sentiments et ses principes philosophiques. » La phrase clôt un court avertissement que David Hume a voulu voir en tête de ses Essays and Treatises on Several Subjects, et que donne l’édition de 1777, parue l’année qui suit sa mort (traduction de la rédaction, comme toutes les citations anglaises de l’article). Le livre ainsi écarté est le Traité de la nature humaine (A Treatise of Human Nature), projeté, dit l’avertissement, avant que l’auteur ne quitte l’université, publié trop tôt, refondu ensuite, et qualifié d’ouvrage de jeunesse « que l’auteur n’a jamais reconnu ». Hume s’y plaint que plusieurs de ceux qui lui ont fait l’honneur de lui répondre aient dirigé toutes leurs batteries contre ce livre-là, pratique qu’il juge contraire à toutes les règles de la bonne foi et de la loyauté dans la dispute.
Trois versions d’un argument
Le Traité avait paru sans nom d’auteur, ses deux premiers livres en 1739 et le troisième l’année suivante. Dans My Own Life, autobiographie de quelques pages datée du 18 avril 1776, Hume place la publication à la fin de 1738 et résume l’accueil d’une formule, le livre est « tombé mort-né des presses », sans même exciter un murmure chez les zélés (MOL 5-6). Il attribua son échec, écrit-il, à la manière plus qu’à la matière, et refondit la première partie de l’ouvrage dans l’Enquête sur l’entendement humain (MOL 8). Ce second livre paraît en 1748 sous le titre de Philosophical Essays concerning Human Understanding, et ne prend le nom d’Enquiry qu’avec l’édition de 1758.
Entre les deux, une brochure anonyme sort en 1740, An Abstract of a Book lately Published ; entituled, A Treatise of Human Nature, qui annonce dans son titre qu’elle illustre et explique l’« argument principal » du livre. Peter Millican relève que ses paragraphes 8 à 14 portent sur l’argument concernant l’induction, et les suivants sur la coutume, la croyance et la probabilité ; on y retrouve Adam, créé dans toute la vigueur de l’entendement mais sans expérience, devant deux billes de billard (Abstract, 11). Les érudits du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ attribuaient la brochure à Adam Smith. En 1938, John Maynard Keynes et Piero Sraffa la rééditent comme un pamphlet jusque-là inconnu et défendent l’attribution à Hume, que la recherche admet depuis, rapporte Mark G. Spencer dans Hume Studies en 2003. Un des éditeurs de Hume la tenait seulement pour extrêmement probable, formule prudente qui rappelle que l’attribution repose sur des arguments. La présentation de 1938 a d’ailleurs trouvé place dans les Collected Writings de Keynes, sous le simple titre « Hume », assez loin de la théorie de la monnaie.
L’argument existe donc en trois états, au livre I du Traité, partie 3, section 6, dans l’Abrégé de 1740 et aux sections IV et V de l’Enquête. Puisque Hume a demandé qu’on le lise dans le dernier, c’est l’Enquête qui sert ici de texte de base, et le Traité de complément là où il en dit davantage.
Le pain d’hier
L’Enquête commence par un tri. Tous les objets de la raison humaine, écrit Hume, se rangent en deux espèces, les relations d’idées et les choses de fait (E 4,1). Aux premières appartiennent la géométrie, l’algèbre et l’arithmétique, qui se découvrent par la seule opération de la pensée. Les secondes ne sont pas garanties de la même manière, car leur contraire reste toujours possible, et que le soleil ne se lèvera pas demain n’est pas, observe Hume, une proposition moins intelligible que l’affirmation qu’il se lèvera (E 4,2).
D’où vient alors qu’on attende une chose de fait plutôt qu’une autre ? De l’expérience, répond Hume, et il le montre par le premier homme. Même doué dès l’instant de sa création de facultés rationnelles parfaites, Adam n’aurait pu inférer de la fluidité et de la transparence de l’eau qu’elle l’étoufferait (E 4,6). Avant toute expérience, une bille de billard qui en heurte une autre pourrait aussi bien les laisser toutes deux au repos, revenir en ligne droite ou rebondir dans n’importe quelle direction, et toutes ces suppositions sont cohérentes et concevables (E 4,10). L’esprit ne trouve jamais l’effet dans la cause supposée, si minutieux que soit l’examen (E 4,9).
Dans la seconde partie de la section, la question se déplace d’un cran. Admettons que toute connaissance des causes vienne de l’expérience. Sur quoi reposent les conclusions qu’on en tire ? Hume prend l’exemple le plus banal qui soit. Le pain qu’il a mangé autrefois l’a nourri, c’est-à-dire qu’un corps doté de telles qualités sensibles possédait alors tels pouvoirs secrets, et rien ne dit qu’un autre pain le nourrira à un autre moment (E 4,16). Deux propositions sont en jeu, que Hume écrit l’une après l’autre. La première dit « j’ai trouvé que tel objet a toujours été accompagné de tel effet », la seconde « je prévois que d’autres objets, semblables en apparence, seront accompagnés d’effets semblables ». Hume ne doute pas qu’on passe de l’une à l’autre. Il demande par quel moyen terme.
La seconde partie tourne en rond
Tous les raisonnements, pose Hume, sont soit démonstratifs, et portent sur des relations d’idées, soit moraux, c’est-à-dire probables, et portent sur des choses de fait et d’existence (E 4,18). Un raisonnement démonstratif ne peut pas garantir que le pain de demain nourrira, puisqu’il n’implique aucune contradiction que le cours de la nature change. Le raisonnement probable ne fait pas mieux. Tout argument tiré de l’expérience suppose que l’avenir ressemblera au passé, et vouloir prouver cette ressemblance par l’expérience revient, écrit Hume, à tourner en rond en tenant pour accordé ce qui est précisément en question (E 4,19). Si l’on soupçonne que le cours de la nature puisse changer et que le passé cesse d’être une règle pour l’avenir, toute l’expérience devient inutile, et il est impossible qu’un argument tiré de l’expérience prouve la ressemblance du passé et de l’avenir (E 4,21). Le Traité donnait à la prémisse cachée sa formule la plus nette : les cas dont nous n’avons pas eu l’expérience doivent ressembler à ceux dont nous l’avons eue, et le cours de la nature demeure toujours uniformément le même (T 1,3.6,4). Les commentateurs l’appellent le principe d’uniformité, et Leah Henderson, dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, reconstruit l’argument comme un dilemme dont les deux branches butent sur ce principe.
En trois phrases, l’argument se refait ainsi. Toute attente sur ce qu’on n’a pas encore observé suppose que la nature continuera de se comporter comme elle l’a fait. Cette supposition ne peut pas se démontrer, puisque son contraire se conçoit sans contradiction, et elle ne peut pas s’appuyer sur l’expérience, puisque toute conclusion d’expérience la présuppose. Aucun raisonnement ne mène donc du pain d’hier au pain de demain, et nos conclusions d’expérience, dit Hume, ne sont fondées sur aucun raisonnement ni sur aucune opération de l’entendement (E 4,15).
Hume prévoit qu’on lui reprochera d’avoir mal cherché, et il commence par donner raison au reproche. Celui qui conclurait qu’un argument n’existe pas parce qu’il a échappé à sa propre investigation serait coupable, écrit-il, d’une arrogance impardonnable (E 4,22). Il retourne aussitôt la difficulté contre son adversaire au paragraphe suivant, en partant d’un fait que personne ne conteste. Les paysans les plus ignorants et les plus stupides, les enfants, et même les bêtes, s’instruisent par l’expérience (E 4,23). Un enfant qui a senti la douleur en touchant la flamme d’une chandelle prend garde de ne plus approcher la main d’aucune chandelle, et il attend un effet semblable d’une cause semblable par ses qualités sensibles. Si l’on soutient que l’entendement de cet enfant a été conduit à sa conclusion par un argument, Hume demande qu’on produise cet argument, et l’adversaire ne peut pas répondre qu’il est abstrus, puisqu’il vient de reconnaître qu’il est à la portée d’un simple nourrisson. L’argument manquant devrait être à la fois assez profond pour avoir échappé à Hume et assez simple pour opérer dans la tête d’un enfant, et la conjonction de ces deux exigences sert de preuve indirecte à la thèse, qui s’appuie alors sur ce qu’on observe des êtres qui apprennent sans raisonner autant que sur l’échec d’une recherche.
« Custom or habit »
Le principe qui remplace le raisonnement paraît dans la section suivante, que Hume intitule « Solution sceptique de ces doutes ». Il y reprend la fiction d’Adam sous une autre forme. Un homme doué des plus fortes facultés de raison, transporté soudain dans ce monde, verrait des événements se succéder sans pouvoir découvrir par le raisonnement l’idée de cause et d’effet (E 5,3). Après une longue expérience, il infère l’existence d’un objet de l’apparition d’un autre sans avoir acquis la moindre connaissance du pouvoir caché qui les lierait, et il faut donc qu’un autre principe le détermine à conclure (E 5,4). Ce principe est la coutume ou l’habitude, qui produit une propension à renouveler le même acte ou la même opération sans y être poussé par aucun raisonnement ni aucune opération de l’entendement (E 5,5). Hume en tire une preuve par le nombre. La raison ne varie pas, et la conclusion qu’elle tirerait de mille cas, elle devrait la tirer d’un seul ; si mille cas produisent une attente qu’un seul ne produit pas, la différence revient à la coutume. Toutes les inférences tirées de l’expérience, conclut-il, sont des effets de la coutume et non du raisonnement.
La coutume, écrit Hume au paragraphe suivant, est donc le grand guide de la vie humaine (E 5,6). Elle seule rend l’expérience utile, en faisant attendre une suite d’événements semblable à celle du passé, et sans elle on ignorerait toute chose de fait au-delà de ce qui est présent à la mémoire et aux sens. L’Abrégé l’avait dit plus sèchement en 1740, en refusant à la raison le titre de guide de la vie pour le donner à la coutume (Abstract, 16). Quand on voit une flamme, l’esprit est porté à attendre la chaleur, et cette croyance est un instinct naturel qu’aucun raisonnement ne peut produire ni empêcher (E 5,8). Le Traité allait jusqu’à écrire que tout raisonnement probable n’est qu’une espèce de sensation (T 1,3.8,12), et que l’esprit, lorsqu’il passe de l’impression d’un objet à l’idée d’un autre, est déterminé par des principes qui associent les idées de ces objets, sans que la raison y ait part (T 1,3.6,12). Il en donnait un exemple qui se passe même de la mémoire. Un voyageur s’arrête net devant une rivière qui barre sa route, parce qu’il prévoit ce qui arriverait s’il avançait, sans se remémorer aucun des cas passés qui lui ont appris que l’eau noie (T 1,3.8,13). Wayne Waxman, en 1994, fait de ce pouvoir de produire la croyance en avivant les idées le trait qui sépare la théorie humienne de l’association des théories antérieures.
On garde ici « coutume » pour custom et « habitude » pour habit, parce que Hume emploie les deux mots en couple et qu’une traduction qui les fondrait en un seul effacerait ce couple. Le volume collectif dirigé par Claire Etchegaray et Philippe Hamou, Lire l’Enquête sur l’entendement humain de Hume (Vrin, 2022), intitule d’ailleurs son chapitre sur la section V « La coutume et la croyance ».
Une illusion d’optique
En 1912, au sixième chapitre des Problèmes de philosophie (The Problems of Philosophy), Bertrand Russell donne à l’argument un animal. L’homme qui a nourri le poulet chaque jour de sa vie finit par lui tordre le cou, et des vues plus raffinées sur l’uniformité de la nature, ajoute Russell, auraient été utiles au poulet. Le même chapitre demande si la croyance que le soleil se lèvera demain est l’aveugle produit de l’expérience passée ou une croyance qu’on peut justifier comme raisonnable.
L’épreuve se refait avec le pain de Hume. Qu’on dresse la liste de tout ce que mille repas ont appris, l’odeur, la mie, la satiété qui suit, puis qu’on cherche dans cette liste l’élément qui distinguerait la situation du mangeur de celle du poulet la veille du dernier jour. Les observations du poulet étaient aussi nombreuses et aussi constantes, et elles ne contenaient pas davantage l’annonce de la rupture. La conclusion de Hume porte sur l’origine de l’attente, qui chez le mangeur comme chez le poulet naît de la répétition sans qu’aucun raisonnement l’ait produite.
Karl Popper a accepté le résultat et rejeté l’explication. Dans « The Problem of Induction », un texte qu’il date lui-même de 1953 et de 1974, il accepte le résultat logique de Hume, aucune induction à partir de cas n’étant jamais justifiée, mais juge sa réponse au problème psychologique, malgré sa force de persuasion, tout à fait erronée. Ni les animaux ni les hommes, selon lui, n’emploient de procédure semblable à l’induction, et la croyance que nous en usons est une sorte d’illusion d’optique. Nous procédons par essais et par examen de l’erreur, les croyances et les actions se trouvent sélectionnées à la façon darwinienne, les animaux disparaissant souvent avec leurs croyances, et cette sélection, soutient Popper, n’a rien d’irrationnel. L’objection touche la coutume au cœur, puisqu’une attente née d’un essai précède la répétition dont Hume la fait sortir.
Hume avait rencontré une difficulté voisine.
Dans le Traité, il reconnaît qu’on peut acquérir la connaissance d’une cause particulière par une seule expérience, alors qu’aucune habitude ne se forme en une fois (T 1,3.8,14). Sa réponse fait agir la coutume de façon indirecte. Une longue expérience nous a accoutumés au principe que des objets semblables, placés dans des circonstances semblables, produisent toujours des effets semblables, et le cas unique tombe sous ce principe. Savoir si la réponse tient contre Popper suppose de régler une question qu’aucun des deux textes ne règle, celle de savoir d’où l’esprit tient, avant toute répétition, le partage entre les ressemblances qui comptent et celles qui ne comptent pas.
Norman Kemp Smith, 1905
La lecture la plus ancienne fait de Hume un sceptique, et la notice de la Stanford Encyclopedia of Philosophy que signent Hsueh Qu et Elizabeth Radcliffe en 2026 la fait remonter à ses premiers critiques, qui tenaient son scepticisme pour diffus et incurable. En 1905, dans deux articles de la revue Mind, Norman Kemp Smith retourne la perspective. La subordination complète de la raison au sentiment et à l’instinct, écrit-il, est le facteur déterminant de la philosophie de Hume (p. 150, cité d’après Peter Millican). Les croyances naturelles sont alors soustraites à la portée des doutes sceptiques, et la coutume devient la clé de voûte d’une science de la nature humaine.
En 1973, Probability and Hume’s Inductive Scepticism, de David Stove, donne à la lecture sceptique sa forme technique. Stove lit Hume en « déductiviste », pour qui seule la démonstration donnerait une raison de croire, et lui prête la thèse qu’il ne peut y avoir d’argument démonstratif pour aucune conclusion de fait. Millican objecte que Hume n’affirme nulle part cette thèse forte et que son argument par la concevabilité n’a pas besoin de l’hypothèse déductiviste (2002, p. 117 et 125). Don Garrett, en 1997, et David Owen, en 1999, prennent le mot « raison » dans un autre sens. Chez Hume, il désignerait la faculté de raisonner telle qu’elle opère en nous, et la conclusion de la section IV serait une thèse de psychologie cognitive, selon laquelle aucun processus de raisonnement ne produit l’inférence, sans rien dire de sa légitimité. Millican, qui range ces lectures parmi les moins sceptiques, soutient que les doutes de la section IV sont authentiquement sceptiques, tout en reconnaissant à l’argument une lacune précise, puisqu’il laisse de côté la possibilité d’un raisonnement probabiliste a priori (p. 105 et 126). La notice de 2026 appelle les deux camps descriptivistes et normativistes et ne les départage pas, et l’introduction du volume d’Etchegaray et Hamou pose encore la question sous la forme d’une alternative entre manifeste naturaliste et manifeste sceptique.
La phrase que chaque camp revendique se trouve à la fin de la section IV. Hume s’y adresse une objection qu’il prête à son lecteur, selon laquelle sa pratique réfute ses doutes, et il répond en se dédoublant (E 4,21). En tant qu’agent, écrit-il, il est pleinement satisfait sur ce point ; mais en philosophe, qui a quelque part de curiosité, il ne dira pas de scepticisme, il veut apprendre le fondement de cette inférence. Les lecteurs naturalistes retiennent l’agent satisfait, les lecteurs sceptiques le philosophe qui cherche encore, et la parenthèse où Hume écarte le mot de scepticisme au moment même où il l’écrit appartient aux deux.
Pour aller plus loin
L’Incohérence des philosophes d’al-Ghazali, déjà traitée dans l’encyclopédie, examine la liaison du feu et du coton six siècles avant Hume, et la section VII de l’Enquête, sur l’idée de connexion nécessaire, prolonge l’argument du côté de la causalité. Le critère de réfutabilité de Popper et l’immatérialisme de Berkeley éclairent, l’un ce que la science peut faire sans induction, l’autre l’empirisme dont Hume est parti.
Beaucoup pensent que nos prévisions de tous les jours reposent sur un raisonnement. Le soleil s’est toujours levé, donc il se lèvera demain. David Hume a contesté cette idée en 1748, dans un livre intitulé Enquête sur l’entendement humain. Selon lui, nos attentes viennent d’ailleurs. Ses lecteurs discutent encore de ce qu’il a voulu dire exactement.
Un morceau de pain
Hume part d’un exemple très simple. Le pain qu’il a mangé autrefois l’a nourri. Rien, dans ce souvenir, ne dit que le pain de demain le nourrira aussi. Chacun s’y attend pourtant sans hésiter. Hume cherche ce qui permet de passer du souvenir à l’attente.
La première piste est la logique pure. Une démonstration, comme en mathématiques, ne laisse aucune place au contraire. On peut pourtant imaginer un pain qui ne nourrit plus, ou un soleil qui reste couché. Ces idées sont étranges, mais elles ne se contredisent pas. La logique ne garantit donc rien ici.
Hume imagine même le premier homme, doté dès sa création d’une raison parfaite. Devant une eau claire et fluide, il ne pourrait pas deviner qu’elle risque de l’étouffer. Seule l’expérience le lui apprendrait.
Le piège du cercle
La seconde piste est l’expérience. Le pain a toujours nourri, et la nature ne change pas, dira-t-on. D’où sait-on que la nature ne change pas ? Seulement de l’expérience passée. On utilise donc ce qu’il fallait prouver pour le prouver, et Hume appelle cela tourner en rond.
Hume ajoute un argument plus simple. Un enfant s’est brûlé une fois à la flamme d’une chandelle. Il n’approche plus sa main d’aucune chandelle. Il a appris sans raisonner. Si un raisonnement était à l’œuvre, il serait à la portée d’un tout petit enfant, et Hume met ses adversaires au défi de le montrer.
L’habitude au travail
La réponse de Hume tient en un mot. Nous attendons le pain de demain par coutume, ou par habitude, deux mots qu’il emploie en couple. À force de voir deux choses ensemble, l’esprit glisse tout seul de l’une à l’autre.
Hume s’appuie sur une observation. Un seul repas ne crée pas d’attente solide. Mille repas en créent une. La raison, elle, tirerait la même conclusion d’un cas isolé ou d’une longue série. La différence vient donc de la répétition. Pour Hume, la coutume est le grand guide de la vie humaine.
Ces attentes ne se choisissent pas. Quand on voit une flamme, on attend la chaleur. Selon Hume, aucun argument ne peut faire naître cette croyance, et aucun ne peut l’empêcher.
Un voyageur arrive devant une rivière qui coupe sa route et s’arrête net. Il sait ce qui arriverait s’il avançait. Il ne repense pourtant à aucun des cas passés qui le lui ont appris. L’habitude agit ici sans même passer par la mémoire.
Le poulet et les sceptiques
Un exemple plus tardif montre le revers de l’habitude. En 1912, un autre philosophe imagine un poulet nourri chaque jour par le même homme. Le poulet attend son repas avec confiance. Un jour, l’homme lui tord le cou. Les observations du poulet ne contenaient aucun signe de ce dernier jour.
Karl Popper a contesté la réponse de Hume. Il acceptait que l’expérience passée ne prouve rien pour l’avenir. Selon lui, nous n’apprenons pourtant pas par répétition. Nous essayons des idées, et l’erreur fait disparaître celles qui échouent. Hume avait prévu une partie de la difficulté. Il admettait qu’une seule expérience suffit parfois, et il l’expliquait par une habitude plus générale.
Les lecteurs de Hume ne s’entendent pas sur sa conclusion. Pour les uns, il déclare nos prévisions sans fondement. Pour d’autres, il décrit seulement d’où elles viennent, sans les condamner. En 1905, Norman Kemp Smith voyait chez lui une raison soumise à l’instinct. Le débat n’est pas tranché.
Dans l’Enquête, Hume tient lui-même les deux rôles sur une même page. Comme homme qui agit, il se dit « pleinement satisfait ». Comme philosophe curieux, il veut encore connaître le fondement de ses attentes.
La version complète raconte comment Hume a renié son premier livre, et pourquoi une brochure parue en 1740 a longtemps passé pour l’œuvre d’Adam Smith.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- David Hume, *Philosophical Essays concerning Human Understanding*, 1748, intitulé *An Enquiry concerning Human Understanding* à partir de l’édition de 1758 ; section IV, « Sceptical Doubts concerning the Operations of the Understanding », E 4,1 (relations d’idées et choses de fait, géométrie, algèbre, arithmétique), 4,2 (le soleil qui ne se lèverait pas demain), 4,6 (Adam et l’eau), 4,9-10 (l’effet introuvable dans la cause, les billes de billard), 4,15 (conclusions non fondées sur le raisonnement), 4,16 (le pain, les deux propositions), 4,18 (raisonnements démonstratifs et moraux), 4,19 (le cercle), 4,21 (le cours de la nature qui pourrait changer ; l’agent et le philosophe), 4,22 (l’arrogance impardonnable), 4,23 (paysans, enfants, bêtes, la chandelle, le simple nourrisson) ; section V, « Sceptical Solution of these Doubts », E 5,3-5,6 (l’homme transporté dans le monde, *custom or habit*, un cas et mille cas, le grand guide de la vie humaine), 5,8 (la flamme et la chaleur, l’instinct naturel) ; texte anglais de Hume Texts Online, numérotation par section et paragraphe ; cité en traduction de la rédaction Hume Texts Online
- David Hume, *Enquête sur l’entendement humain*, introduction, texte, traduction et notes de Michel Malherbe, édition bilingue, Paris, 2008, « Bibliothèque des textes philosophiques », 420 p. ; édition française de référence (non collationnée pour les citations) Vrin
- David Hume, *Enquête sur l’entendement humain*, traduction, préface et notes d’André Leroy, Paris, 1947, « Bibliothèque philosophique », 222 p. ; traduction française ancienne (non collationnée pour les citations) Aubier, Éditions Montaigne
Voir les 46 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- David Hume, *A Treatise of Human Nature*, livres I et II, 1739 ; livre I, partie 3, section 6, « Of the inference from the impression to the idea », T 1,3.6,4 (la formule du principe d’uniformité), 1,3.6,12 (l’esprit déterminé par des principes d’association et non par la raison) ; section 8, « Of the causes of belief », T 1,3.8,12 (le raisonnement probable comme espèce de sensation), 1,3.8,13 (le voyageur devant la rivière), 1,3.8,14 (la cause connue par une seule expérience, le principe des objets semblables dans des circonstances semblables) ; texte anglais de Hume Texts Online ; cité en traduction de la rédaction Hume Texts Online
- David Hume, *Traité de la nature humaine. Livre I et appendice, L’entendement*, trad. Philippe Baranger et Philippe Saltel, Paris, 1995, « GF » ; édition française de référence (non collationnée pour les citations) Flammarion
- David Hume, *An Abstract of a Book lately Published ; entituled, A Treatise of Human Nature, &c. wherein the Chief Argument of that Book is farther illustrated and explained*, brochure anonyme, 1740 ; § 11 (Adam créé dans la vigueur de l’entendement, sans expérience), § 16 (la coutume et non la raison comme guide de la vie) ; texte anglais de Hume Texts Online ; rééd. par J. M. Keynes et P. Sraffa sous le titre *An Abstract of A Treatise of Human Nature, 1740, a pamphlet hitherto unknown*, 1938 Hume Texts Online
- David Hume, « Advertisement », en tête des *Essays and Treatises on Several Subjects*, édition de 1777 (« that juvenile work, which the Author never acknowledged », « Henceforth, the Author desires… ») ; cité en traduction de la rédaction Hume Texts Online
- David Hume, *My Own Life*, daté du 18 avril 1776, MOL 5 (publication à la fin de 1738), MOL 6 (« dead-born from the press »), MOL 8 (la manière plus que la matière, la refonte dans l’*Enquête*) ; cité en traduction de la rédaction Hume Texts Online
- Bertrand Russell, *The Problems of Philosophy*, 1912, chap. VI, « On Induction » (le poulet, l’uniformité de la nature, le soleil de demain) ; texte de l’édition Project Gutenberg, EBook n° 5827 ; cité en traduction de la rédaction Project Gutenberg
- Karl R. Popper, « The Problem of Induction », texte daté de 1953 et 1974 par l’auteur (résultat logique de Hume accepté, réponse psychologique jugée erronée, illusion d’optique, méthode d’essai et d’examen de l’erreur, sélection des croyances), texte reproduit en ligne sans indication du recueil d’origine ; cité en traduction de la rédaction Dominican House of Studies
Bibliographie
- Norman Kemp Smith, « The Naturalism of Hume (I.) », *Mind* 14 (54), 1905, p. 149-173, et « The Naturalism of Hume (II.) », *Mind* 14 (55), 1905, p. 335-347 ; formule de la p. 150 citée d’après Peter Millican (2025), p. 5 Mind
- David C. Stove, *Probability and Hume’s Inductive Scepticism*, Oxford, 1973, 133 p. ; lecture « déductiviste » de Hume, d’après Peter Millican (2002), p. 104 et 124 Clarendon Press
- Don Garrett, *Cognition and Commitment in Hume’s Philosophy*, New York et Oxford, 1997, DOI 10,1093/oso/9780195097214 001,0001 ; la « raison » comme faculté de raisonner, d’après Peter Millican (2002), p. 104-105, et Leah Henderson Oxford University Presshttps://doi.org/10.1093/oso/9780195097214
- David Owen, *Hume’s Reason*, Oxford, 1999, viii-234 p. ; même lecture, d’après Peter Millican (2002) et Leah Henderson Oxford University Press
- Peter Millican, « Hume’s Sceptical Doubts concerning Induction », dans P. Millican (éd.), *Reading Hume on Human Understanding. Essays on the First Enquiry*, Oxford, 2002, p. 104 sqq. (lectures de Stove, de Garrett et d’Owen, p. 104-105 et 124-125 ; argument de concevabilité sans hypothèse déductiviste, p. 117 ; lacune du raisonnement probabiliste a priori, p. 126), DOI 10,1093/oso/9780198752110 001,0001 Oxford University Presshttps://doi.org/10.1093/oso/9780198752110
- Peter Millican, « Hume’s Chief Argument », chap. 6, p. 83-108 (l’*Abrégé*, § 8-14 consacrés à l’argument sur l’induction, p. 98) ; PDF de l’auteur, ouvrage collectif dont le titre n’apparaît pas dans le fichier consulté Hume Texts Online
- Peter Millican, « Hume, Naturalism and Scepticism : Rejecting an Influential Narrative », 2025, chap. 1 d’un ouvrage en préparation (citation de Kemp Smith, p. 5) ; PDF de l’auteur Hume Texts Online
- Mark G. Spencer, « Another “Curious Legend” about Hume’s *An Abstract of a Treatise of Human Nature* », *Hume Studies* 29 (1), avril 2003, p. 89-98 (attribution à Adam Smith, édition Keynes et Sraffa, consensus actuel) Hume Society
- Wayne Waxman, « Custom and necessity », dans *Hume’s Theory of Consciousness*, Cambridge, 1994, chap. 5, p. 164-200, DOI 10,1017/CBO9780511554520 009 (la coutume produit la croyance en avivant les idées) Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/CBO9780511554520
- Claire Etchegaray et Philippe Hamou (dir.), *Lire l’Enquête sur l’entendement humain de Hume*, Paris, 2022 ; introduction, « Manifeste naturaliste ou manifeste sceptique ? », p. 18 ; chapitre sur la section V, « La coutume et la croyance », p. 111 sqq. ; d’après la table des matières Vrin
- Leah Henderson, « The Problem of Induction », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 21 mars 2018, révision substantielle du 22 novembre 2022 (le dilemme et le principe d’uniformité ; Garrett et Owen) Stanford University
- Hsueh Qu et Elizabeth S. Radcliffe, « David Hume », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, version du 16 juin 2026 (dates de publication ; lecture sceptique depuis les premiers critiques ; descriptivistes et normativistes) Stanford University
Sources en ligne
- « An Enquiry concerning Human Understanding » (section 4) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/texts/e/4
- « An Enquiry concerning Human Understanding » (section 5) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/texts/e/5
- « A Treatise of Human Nature » (1,3.6, Of the inference from the impression to the idea) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/texts/t/1/3/6
- « A Treatise of Human Nature » (1,3.8, Of the causes of belief) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/texts/t/1/3/8
- « An Abstract of a Book lately Published » Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/texts/a
- « My Own Life » Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/texts/mol/
- « Advertisement » (Essays and Treatises, 1777) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/texts/etss/ad1777
- « The Problems of Philosophy » (Bertrand Russell, chap. VI) Project Gutenberghttps://www.gutenberg.org/files/5827/5827-h/5827-h.htm
- « The Problem of Induction, by Sir Karl Popper » Dominican House of Studieshttps://dhspriory.org/kenny/PhilTexts/Popper/Induction.htm
- « The Problem of Induction » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/induction-problem/
- « David Hume » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/hume/
- « Hume’s Sceptical Doubts concerning Induction » (Peter Millican, PDF) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/scholarship/papers/millican/2002_Chapter4.pdf
- « 2016 Hume’s Chief Argument » (Peter Millican, PDF) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/scholarship/papers/millican/2016_Hume's_Chief_Argument.pdf
- « 2025 Hume Naturalism Scepticism » (Peter Millican, PDF) Hume Texts Onlinehttps://davidhume.org/scholarship/papers/millican/2025_Hume_Naturalism_Scepticism.pdf
- « Reading Hume on Human Understanding : Essays on the First Enquiry » Oxford Academichttps://academic.oup.com/book/49889
- « Cognition and Commitment in Hume’s Philosophy » Oxford Academichttps://academic.oup.com/book/49593
- « Hume’s reason » MPDL eBooks, Max Planck Digital Libraryhttps://ebooks.mpdl.mpg.de/ebooks/Record/EB000727672
- « Probability and Hume’s inductive scepticism » MPDL eBooks, Max Planck Digital Libraryhttps://ebooks.mpdl.mpg.de/ebooks/Record/EB000728065/Description
- « The Naturalism of Hume » PhilArchivehttps://dc2.philarchive.org/rec/SMITNO-21
- « Another “Curious Legend” about Hume’s An Abstract of a Treatise of Human Nature » PhilArchivehttps://dc2.philarchive.org/rec/SPEACL
- « An abstract of A treatise of human nature, 1740, a pamphlet hitherto unknown » HathiTrust Digital Libraryhttps://catalog.hathitrust.org/Record/001383866
- « Hume » (Collected Writings of John Maynard Keynes) Cambridge Core, Cambridge University Presshttps://cambridge.org/core/books/collected-writings-of-john-maynard-keynes/hume/69CC7F6924529029F8B45BFA320918CD
- « Custom and necessity » (Hume’s Theory of Consciousness) Cambridge Core, Cambridge University Presshttps://www.cambridge.org/core/books/humes-theory-of-consciousness/custom-and-necessity/866BF1609C075DE24FAA0FA9AA9FF146
- « tdm9782711630516 » (table des matières de *Lire l’Enquête sur l’entendement humain de Hume*) Librairie philosophique J. Vrinhttps://vrin.fr/data/products/4014/summary_file/tdm9782711630516.pdf
- « Enquête sur l’entendement humain » (trad. Michel Malherbe, Vrin, 2008) catalogue Nantilus, Nantes Universitéhttps://nantilus.univ-nantes.fr/vufind/Record/PPN127375600/Description
- « Enquête sur l’entendement humain » (trad. André Leroy, Aubier, 1947) catalogue Nantilus, Nantes Universitéhttps://nantilus.univ-nantes.fr/vufind/Record/PPN009078118?lng=en
- « Traité de la nature humaine. Livre I et appendice, L’entendement / David Hume » bibliothèque de l’Université catholique de Lillehttps://bibliotheque.univ-catholille.fr/doc/SYRACUSE/631991



_-_1808.1_-_Yale_University_Art_Gallery.jpg?width=500)
.jpg?width=500)



.jpg?width=500)
.jpg?width=500)

.jpg?width=500)

