Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Enquête
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Hume a-t-il détruit la causalité ? Relire la connexion nécessaire

PhilosophieL'empirisme2 octobre 202618 min de lecture
Ogmios / Wikimedia Commons
18 min de lectureEn trois parties
L’enquête complète en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF
Première partie

Le paradoxe le plus violent du Traité

Chef d’accusation numéro deux

Le document circule à Édimbourg au printemps 1745, passé de main en main. Il s’intitule Specimen of the Principles concerning Religion and Morality et prétend extraire d’un livre paru six ans plus tôt, A Treatise of Human Nature, les propositions les plus dangereuses qu’il contient. Six chefs numérotés le terminent. Le deuxième reproche à l’auteur des « principes menant tout droit à l’athéisme, en niant la doctrine des causes et des effets », et renvoie, comme on cite des témoins, aux pages 321, 138, 298, 300, 301, 303, 430, 434, 284 de l’édition londonienne de 1739, dans cet ordre (L 15).

L’enjeu immédiat est la chaire de philosophie morale de l’université d’Édimbourg, que Hume brigue et dont l’élection revient au conseil de la ville. Sa réponse porte la date du 8 mai 1745. Son ami Henry Home, le futur lord Kames, l’imprime avec l’acte d’accusation sous un titre qui ne nomme personne, A Letter from a Gentleman to his Friend in Edinburgh, où Hume parle de « l’auteur » à la troisième personne, comme un avocat de son client.

Sur le deuxième chef, la défense a une netteté rare. L’auteur du Traité, écrit Hume, a examiné le fondement de la maxime selon laquelle tout ce qui commence d’exister doit avoir une cause, et contesté qu’elle soit connue par intuition ou par démonstration, à la manière d’un théorème. Il l’a rangée parmi les vérités d’évidence « morale », comme la certitude que tous les hommes doivent mourir et que le soleil se lèvera demain, évidence qui peut atteindre, précise la lettre, un degré d’assurance égal à celui des mathématiques. Puis Hume demande à l’accusateur si cela ressemble en rien au rejet d’une proposition dont il faudrait, pour douter, avoir perdu tout sens commun (L 26).

La lettre convoque au passage des témoins inattendus, Socrate, Cicéron, les Pères de l’Église, et Pierre-Daniel Huet, l’évêque d’Avranches, connu pour une Démonstration évangélique et auteur aussi d’un livre où il tente de ranimer toutes les doctrines des anciens pyrrhoniens (L 24). Elle s’excuse ailleurs de citer de mémoire, son auteur étant venu en poste sans emporter ses livres (L 40).

La chaire lui échappe. L’épisode formule la question dans les termes mêmes où on la formule encore. Hume a-t-il détruit la causalité ? L’accusateur répond oui, en alignant des fragments ; Hume répond non, en distinguant la maxime et la sorte de certitude qu’on lui accorde. Entre les deux se trouve un texte de 1739, la section 14 de la troisième partie du livre I, « De l’idée de connexion nécessaire », que son auteur présentait comme le plus violent des paradoxes qu’il avait à soutenir dans tout l’ouvrage (T 1,3.14,24).

Les passages de Hume sont traduits ici sur le texte anglais, dans la numérotation de l’édition critique de David Fate Norton et Mary J. Norton (Oxford, Clarendon Press, 2007), par livre, partie, section et paragraphe (T 1,3.14,22) ; l’Enquête, l’Abrégé de 1740 et la lettre de 1745 se citent de même (E 7,29, A 11, L 26). En français, le livre I du Traité se lit dans la traduction de Philippe Baranger et Philippe Saltel (GF-Flammarion, 1995), l’Enquête dans celle d’André Leroy revue par Michelle Beyssade (GF-Flammarion, 1983).

Adam au bord de l’eau

Supposez un homme créé d’un coup, adulte, doté d’une raison parfaite et privé de toute expérience. On l’assoit devant une carafe d’eau claire et un feu de bois. Rien de ce qu’il voit ne l’avertit que l’eau peut l’étouffer ou que le feu peut le consumer.

Hume donne à cet homme le nom d’Adam dans la section IV de l’Enquête (E 4,6), et il l’installait déjà, en 1740, devant une table de billard, dans l’Abrégé anonyme publié pour rendre le Traité plus facile à comprendre (A 11). Une boule roule vers une autre. Adam, sans expérience, ne pourrait pas en inférer que la seconde se mettra en mouvement, et la raison de cette impuissance tient en une remarque. L’esprit peut toujours concevoir n’importe quel effet à la suite de n’importe quelle cause (A 11). Adam se représente sans peine la seconde boule immobile, la première rebondissant en arrière, les deux s’arrêtant net, et aucune de ces images ne contient de contradiction.

Or une inférence tirée de la seule considération de la cause aurait la force d’une démonstration, et le contraire d’une démonstration ne se conçoit pas. Puisque le contraire se conçoit ici sans effort, la cause, regardée seule, ne contient pas son effet. Ce qui vaut pour les boules vaut pour l’eau, le feu, le pain et le poison, et Hume étend la remarque à toute question de fait.

Faites maintenant jouer Adam cent fois.

Après quelques chocs, il annonce le mouvement de la seconde boule avant de le voir, et son entendement, dit l’Abrégé, devance sa vue. Entre le premier choc et le centième, les boules n’ont pourtant pas changé. Le choc observé aujourd’hui est entièrement distinct de celui qu’on observait il y a un an, ils n’exercent aucune influence l’un sur l’autre, et l’un aurait pu exister sans que l’autre eût jamais été (T 1,3.14,18). Quelque chose a changé quand même, et ce quelque chose se trouve chez Adam.

Toute idée copie une impression

La première prémisse vient du début du livre. Toute idée simple est la copie d’une impression antérieure, sensation ou sentiment intérieur, et une idée dont on ne peut désigner l’impression source est soupçonnée d’être un mot sans contenu (T 1,1.1 ; E 2). Hume note ensuite que les termes d’efficace, d’action, de pouvoir, de force, d’énergie, de nécessité, de connexion et de qualité productive sont à peu près synonymes, si bien qu’aucun ne peut définir les autres (T 1,3.14,4), et il part à la recherche de l’impression d’où vient leur idée commune. Dans les corps d’abord. Qu’on examine deux objets dont l’un est dit cause de l’autre, on les trouve contigus, la cause précède, et aucune troisième relation ne se laisse découvrir dans un cas isolé (T 1,3.14,1). Dans l’esprit ensuite, puisque chacun croit sentir son pouvoir quand il lève le bras ; l’Enquête consacre à cette hypothèse onze paragraphes serrés. Un homme frappé de paralysie essaie d’abord de mouvoir le membre perdu, avec la même conscience de pouvoir qu’un homme sain, ce qui montre que cette conscience ne saisit aucun pouvoir réel (E 7,13). On commande à la langue et aux doigts ; le cœur et le foie n’obéissent pas, et seule l’expérience apprend où passe la limite (E 7,12). Hume ajoute un défi. Si quelqu’un croit tenir une impression de pouvoir, qu’il montre l’objet où il la trouve, puisqu’en philosophie le défi est presque le seul moyen de prouver une négative (T 1,3.14,7). L’idée de Dieu, enfin, vient elle aussi d’impressions et ne peut fournir ce qu’aucune impression ne contient (T 1,3.14,10).

Au terme de la recherche négative, ni les corps, ni la volonté, ni l’idée de Dieu n’ont fourni l’impression cherchée, et l’Enquête en tire la conséquence qui a frappé tous ses lecteurs. Les événements paraissent entièrement détachés les uns des autres ; ils semblent « conjoints », mais jamais « connectés », et la conclusion nécessaire semble être que les mots de pouvoir et de connexion n’ont aucune signification (E 7,26). En quelques lignes, le verbe « sembler » revient trois fois, en italique la dernière fois, et dès le paragraphe suivant Hume annonce une source encore inexaminée qui permettrait d’éviter cette conclusion (E 7,27).

Où loge la nécessité

La source manquante est la répétition elle-même. Une suite de cas semblables ne découvre rien de neuf dans les objets, puisque chaque choc ressemble au précédent, et elle n’y produit rien, puisque les chocs sont indépendants (T 1,3.14,17-19). Elle produit pourtant quelque chose dans l’esprit qui les observe. Après un nombre suffisant de cas, à l’apparition de l’un, l’esprit se sent déterminé à passer à l’idée de l’autre et à la concevoir avec plus de vivacité (T 1,3.14,20). Cette détermination est la seule impression nouvelle de toute l’affaire, et c’est donc d’elle que l’idée de nécessité est la copie.

Hume l’écrit sans ménagement. La nécessité existe dans l’esprit ; considérée comme une qualité des corps, nul ne peut en former la plus lointaine idée (T 1,3.14,22). L’efficace des causes, poursuit-il, appartient entièrement à l’âme qui considère l’union des objets dans tous les cas passés, de même que la nécessité qui fait que deux fois deux font quatre réside dans l’acte de l’entendement comparant ses idées (T 1,3.14,23).

Pourquoi croit-on alors voir la nécessité dans les choses ? Parce que l’esprit a une grande propension à se répandre sur les objets extérieurs et à leur attacher les impressions internes qu’ils occasionnent (T 1,3.14,25). On situe l’odeur d’une figue dans la figue, alors qu’une odeur n’a pas de lieu ; on situe de même dans la boule de billard la détermination qui se produit dans l’esprit du joueur. La détermination est réelle, la détermination est ressentie, et c’est la détermination, transportée hors de l’esprit, qui devient la force que l’on prête à la boule.

Le chapitre se ferme sur deux définitions, présentées comme deux vues d’un même objet, l’une le considérant comme une relation philosophique, une comparaison entre deux idées, l’autre comme une relation naturelle, une association entre elles (T 1,3.14,31). Selon la première, une cause est un objet antérieur et contigu à un autre, tel que tous les objets semblables au premier se trouvent dans des relations semblables d’antériorité et de contiguïté avec les objets semblables au second. Selon la seconde, une cause est un objet antérieur et contigu à un autre, et uni à lui de telle sorte que l’idée de l’un détermine l’esprit à former l’idée de l’autre, et l’impression de l’un à former une idée plus vive de l’autre. On traduira ici custom par « accoutumance » de préférence à « coutume », parce que le premier mot garde la trace d’un processus en cours dans un esprit, que le second fige en usage collectif.

Réduit à sa charpente, l’argument se suit ainsi. Aucune observation d’un cas isolé et aucun raisonnement ne montrent pourquoi tel effet doit suivre telle cause, puisque le contraire se conçoit toujours sans contradiction. Seule la répétition de conjonctions semblables crée chez l’observateur une accoutumance à inférer, et cette transition ressentie est la seule impression dont l’idée de connexion nécessaire puisse être la copie. La nécessité que l’on met dans les choses est donc cette habitude projetée sur elles, et le mot « cause » ne peut rien désigner de plus que la conjonction constante et la transition qu’elle produit dans l’esprit.

Of little consequence to the world

Hume prévoit l’indignation et lui prête des mots plus vifs que ceux de l’accusateur de 1745. Quoi, l’efficace des causes résiderait dans la détermination de l’esprit ! Comme si les causes n’opéraient pas indépendamment de tout esprit et ne continueraient pas d’opérer s’il n’en existait aucun pour les contempler ; ce serait renverser l’ordre de la nature et rendre secondaire ce qui est premier (T 1,3.14,26).

La réponse passe par une comparaison. L’objecteur ressemble à un aveugle qui trouverait mille absurdités à supposer que la couleur écarlate diffère du son d’une trompette ; si l’on n’a aucune idée d’un pouvoir dans les objets, il ne sert à rien de prouver qu’un pouvoir est nécessaire à toute opération, puisqu’on ne comprend pas soi-même ce qu’on dit (T 1,3.14,27). Hume concède le reste. Les opérations de la nature sont indépendantes de notre pensée, et les relations de contiguïté et de succession entre les objets existent avant toute opération de l’entendement (T 1,3.14,28) ; seule l’attribution aux objets d’un pouvoir ou d’une connexion nécessaire vient de ce que l’esprit ressent en les considérant.

Entre la comparaison de l’aveugle et cette concession se glisse une phrase sur laquelle les lecteurs du chapitre se divisent. Hume s’y dit prêt à admettre qu’il existe peut-être, dans les objets matériels comme dans les objets immatériels, plusieurs qualités qui nous sont entièrement inconnues ; si l’on veut appeler ces qualités pouvoir ou efficace, ajoute-t-il, cela sera de peu de conséquence pour le monde (T 1,3.14,27). Le désordre commence quand on fait signifier à ces mots une connexion intelligible, c’est-à-dire quand on transporte aux objets la détermination de la pensée.

Deux lectures s’emparent de cette phrase. Selon la première, elle est une politesse sans portée, et Hume nierait qu’on puisse même penser une connexion réelle dans les choses, puisque l’idée de pouvoir vient de l’esprit. Selon la seconde, Hume laisse ouverte l’existence de pouvoirs qui fondent les régularités et nie seulement qu’on puisse les connaître ou les concevoir. Galen Strawson a construit sur ce genre de passages, en 1989, la lecture qu’expose The Secret Connexion, et Kenneth Winkler lui a donné en 1991 le nom qu’elle porte depuis, le « Nouveau Hume », dans un article de The Philosophical Review écrit pour la contester.

Une lettre de février 1754 à John Stewart semble trancher, et elle ne tranche qu’à moitié. Hume y écrit n’avoir jamais affirmé une proposition aussi absurde que celle-ci, que quelque chose pourrait naître sans cause ; il a seulement soutenu que notre certitude de la fausseté de cette proposition vient d’une source autre que l’intuition et la démonstration (Letters, éd. Greig, t. I, p. 186-187). La lettre règle la question de 1745. Sur les pouvoirs, elle est muette, car un Hume pour qui tout événement a une cause peut encore tenir cette cause pour une régularité, ou pour l’effet d’une qualité inconnue.

La suite reprend les textes dans l’ordre où ils se répondent. D’abord le chapitre de la Recherche de la vérité auquel renvoie la note 29 du Traité, où Malebranche définit en 1674-1675 la cause véritable par une liaison nécessaire que l’esprit aperçoit ; puis le coton et la flamme d’al-Ghazālī ; puis la refonte de 1748, où les deux définitions sont séparées par un « autrement dit » dont la portée est discutée ; enfin les lectures opposées que Kant en 1783 et Thomas Reid en 1785 ont données du même chapitre.

La suite de l’enquête
  1. La liaison que Malebranche réservait à Dieu

  2. Deux Hume pour un seul texte

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
La lettre

Vous avez aimé cette enquête ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.