Le moine Volmar redoutait de lui survivre. Secrétaire et conseiller spirituel de Hildegarde, celui qui mettait au propre ce qu’elle dictait, il lui écrit vers 1170, craignant sa mort prochaine, une lettre où il fait l’inventaire de ce que la communauté perdrait avec elle. Ubi tunc expositio naturarum diversarum creaturarum ? Où sera alors l’explication des natures des diverses créatures ? Et où la voix d’une mélodie jamais entendue, celle d’une langue inconnue, vox inauditae melodiae, vox inauditae linguae ? La lettre, publiée dans l’édition critique de la correspondance par Lieven Van Acker, nomme une explication des natures, au singulier, des chants et une langue. Hildegarde vivra encore une dizaine d’années, jusqu’au 17 septembre 1179, au Rupertsberg, près de Bingen, sur la rive gauche du Rhin.
La Toussaint 1112
Hildegarde naît en 1098 à Bermersheim, près d’Alzey, au sud-ouest de Mayence, de parents nobles et riches en terres. D’après la tradition que reprend en 2012 la lettre apostolique de Benoît XVI, ils l’offrent à huit ans comme oblate, enfant donnée à Dieu, au monastère bénédictin de Disibodenberg, où elle fait profession en 1115. Ce récit vient de la Vita sanctae Hildegardis, commencée par le moine Gottfried vers 1174 et achevée par Théodoric entre 1180 et 1190, une vie de sainte écrite au monastère que l’abbesse avait fondé, par des hommes qui préparaient déjà sa canonisation.
Un autre texte a déplacé la date. La Vie de Jutta, recluse de Disibodenberg, publiée par Franz Staab en 1992, situe l’entrée en réclusion de Jutta et de Hildegarde le jour de la Toussaint 1112, date qui concorde avec les annales du monastère, et Hildegarde avait alors quatorze ans. L’abbaye Sainte-Hildegarde d’Eibingen, dans la chronologie qu’elle publie, garde les deux moments, un placement auprès de Jutta vers 1106 et la clôture du 1ᵉʳ novembre 1112. On ignore où l’enfant a vécu entre ces deux dates, et aucun document ne permet de le dire.
À la mort de Jutta, vers 1136, les moniales élisent Hildegarde magistra, maîtresse de la communauté féminine qui avait grandi autour de la recluse. Vers 1150, elle emmène une vingtaine de sœurs sur la colline du Rupertsberg, au confluent du Rhin et de la Nahe, puis fonde en 1165 un second monastère à Eibingen, sur l’autre rive. Entre 1158 et 1170, elle prêche en public à Mayence, à Wurtzbourg, à Bamberg, à Trèves, à Metz et à Cologne, ce que la lettre de 2012 juge inhabituel pour une femme de son temps.
« Dic et scribe »
La préface du Scivias date l’événement avec une précision de notaire. En l’an 1141 de l’Incarnation, quand elle avait quarante-deux ans et sept mois, cum quadraginta duorum annorum septemque mensium essem, une très grande lumière l’envahit et une voix venue du ciel lui ordonne de dire et d’écrire ce qu’elle voit et entend, dic et scribe quae vides et audis. La même voix la dit timide pour parler, simple pour expliquer et sans instruction pour écrire, indocta ad scribendum. Cette ignorance proclamée travaille pour elle, puisqu’un savoir qu’elle ne tient d’aucune école ne peut lui venir que de Dieu. Le Scivias, rédigé de 1141 à 1151, rapporte vingt-six visions. On s’en tiendra ici au mot de visionnaire plutôt qu’à celui de mystique, parce que visio est le terme que ses propres textes emploient pour ce qu’elle reçoit.
Avant de publier, elle cherche un garant. En 1146 ou 1147, elle écrit à Bernard, abbé de Clairvaux, qui parcourt alors la vallée du Rhin pour prêcher la deuxième croisade, et lui demande s’il faut parler ou se taire. Sa lettre ouvre aujourd’hui le premier volume de la correspondance éditée par Van Acker, et Bernard lui répond en quelques lignes, pressé par sa charge, avec une bienveillance qui ne l’engage guère. L’appui décisif vient d’un ancien moine de Clairvaux devenu pape sous le nom d’Eugène III. Selon la chronologie de l’abbaye d’Eibingen, il lit lui-même des passages du Scivias au synode de Trèves, entre la fin de 1147 et le début de 1148, et la lettre apostolique de 2012 date de 1147 l’autorisation d’écrire et de parler en public qu’il lui accorde. Le récit de la scène vient de la Vita, rédigée un quart de siècle plus tard.
Sylvain Gouguenheim refusait en 1996, dans La Sibylle du Rhin, de faire d’elle une mystique, la tenait pour une visionnaire, et rappelait que sa correspondance avait été remaniée après sa mort.
Ces visions ont reçu au XXᵉ siècle un diagnostic. En 1913, un jeune historien britannique des sciences, Charles Singer, consulte à Wiesbaden le Scivias enluminé du Rupertsberg et croit reconnaître, dans les étoiles, les points de lumière et les figures crénelées de plusieurs des trente-cinq miniatures, ce que les neurologues appellent un scotome scintillant, l’aura visuelle de la migraine. Il publie l’idée en 1917, dans ses Studies in the History and Method of Science, et le neurologue Oliver Sacks la reprend en 1970 dans Migraine, où les visions deviennent indiscutablement migraineuses. Le camp de la migraine ne manque pas d’arguments. L’aura peut survenir sans mal de tête, en particulier chez les personnes âgées, Hildegarde se dit souvent malade et accablée de douleurs, et ses fortifications lumineuses ressemblent de près aux planches où des médecins du XIXᵉ siècle, Hubert Airy le premier, dessinaient leurs propres crises. Le neurologue Peter Koehler fait pourtant observer qu’elle ne décrit nulle part de céphalée et que ses visions sont trop détaillées pour une aura. Katherine Foxhall, en 2014, a fait l’histoire du diagnostic lui-même, né d’une définition de la migraine centrée sur l’aura et la vision qui s’impose au XIXᵉ siècle, utile à Singer pour sa thèse sur la naissance de la science médiévale, puis enrôlé dans deux querelles d’attribution, celle des miniatures et celle du Causae et curae. Le diagnostic repose sur des images. Et l’on ne sait pas qui a dessiné ces images.
Trente-cinq miniatures sur un parchemin de 1927
Le manuscrit que Singer avait sous les yeux n’existe plus. Le Scivias du Rupertsberg, coté Hs. 1 avant-guerre à la Landesbibliothek de Wiesbaden, part pendant la guerre pour Dresde avec le Riesencodex, dans l’espoir de l’y mettre à l’abri. Quand le bibliothécaire Franz Götting peut de nouveau écrire à Dresde, on lui répond que le Scivias a disparu, saisi ou pillé, alors que le Riesencodex est toujours dans le coffre de la banque. La liste des manuscrits de Wiesbaden encore manquants, publiée par Christiane Heinemann en 2021, le compte toujours parmi eux. On le connaît par des photographies en noir et blanc de 1927 et par une copie à la main sur parchemin, peinte entre 1927 et 1933 par les moniales de l’abbaye Sainte-Hildegarde d’Eibingen, celle que reproduisent presque tous les livres, et entre laquelle et les clichés de l’original Madeline Caviness a relevé de légers écarts de style.
Sa date et son concepteur divisent la recherche. Une bonne part de la critique allemande récente place sa fabrication après la mort de Hildegarde, en s’appuyant sur des comparaisons de style avec des manuscrits bien datés et sur les nombreux endroits où l’image s’écarte du texte de la vision, ou le contredit. Les savants allemands d’avant-guerre, qui avaient vu l’original, et la plupart des chercheurs anglophones penchent au contraire pour un projet conçu par l’abbesse. Caviness l’a défendue en 1998 comme dessinatrice de ses propres illustrations, et Nathaniel Campbell propose en 2013 la fin des années 1160 ou le début des années 1170, en tirant argument d’un emploi de l’argent pour marquer l’action divine, coûteux et très inhabituel, qu’il lit comme un choix théologique de l’abbesse. Une recension de l’édition critique parue en 1979 dans la Münchener Theologische Zeitschrift situait encore le manuscrit vers 1165, sous la direction personnelle de Hildegarde. Lieselotte Saurma-Jeltsch a consacré en 1998 aux miniatures une étude entière, sous un titre qui en dit le programme, la force de la vision et l’ordre des images. Le seul objet qui permettrait de trancher a disparu.
L’autre manuscrit illustré montre au moins que l’image servait une cause. Le seul exemplaire enluminé du Liber divinorum operum, à la Biblioteca Statale de Lucques sous la cote ms. 1942, porte le texte sur 164 feuillets de 39 centimètres sur 25,5, avec dix miniatures pleine page sur fond d’or. Copié dans la première moitié du XIIIᵉ siècle, au Rupertsberg peut-être, il montre à chaque vision une petite Hildegarde écrivant sur une tablette de cire sous un flot rouge tombé du ciel, Volmar à sa gauche et une moniale à sa droite, et Karin Becker le rattache, sans pouvoir le prouver, aux démarches engagées pour la canoniser. Son célèbre schéma cosmologique s’écarte du texte, son dessinateur n’en ayant probablement pas compris le sens, selon un chapitre récent du Cambridge Companion to Hildegard of Bingen.
Wiesbaden, Hs. 2
La musique repose sur des manuscrits plus solides. Le Riesencodex, le « codex géant », est conservé à la Hochschul- und Landesbibliothek RheinMain de Wiesbaden sous la cote Hs. 2, avec sa reliure de la fin du Moyen Âge et sa chaîne d’origine. Ses 481 feuillets de 46 centimètres sur 30 ont été copiés au Rupertsberg sous l’égide de Guibert de Gembloux, dernier secrétaire de l’abbesse, pour former une sorte de canon de ses œuvres. Laurence Moulinier le dit copié du vivant de la moniale, la notice de la base Cantus le date plutôt des années 1180-1190, après sa mort, et l’écart ne se règle pas sans le volume. On y lit, aux feuillets 464v et 465r, la Lingua ignota et ses litterae ignotae, puis la Symphonia harmoniae caelestium revelationum, des feuillets 466r à 478v, et l’Ordo virtutum jusqu’au feuillet 481v. Le second témoin est plus ancien. Le manuscrit 9 de l’abbaye Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Dendermonde, 183 feuillets de 29 centimètres sur 20, a été achevé au scriptorium du Rupertsberg avant le 1ᵉʳ novembre 1176 et envoyé aux cisterciens de Villers, en Brabant, dont l’ex-libris figure au feuillet 173v. Il joint au Livre des mérites de la vie le Livre des voies de Dieu d’Élisabeth de Schönau, autre visionnaire rhénane, et réunit les chants aux feuillets 153r à 170v, sans l’Ordo virtutum. L’abbaye l’a mis en dépôt à la bibliothèque Maurits Sabbe de la KU Leuven. Une copie tardive de l’Ordo, datée de 1487, est à la British Library sous la cote Add MS 15102.
Honey Meconi compte soixante-dix-sept chants, antiennes, répons, séquences, hymnes, un Kyrie et un alléluia, que la notice de la base Cantus dit composés pour la messe et l’office entre 1141 et 1158 environ, et à part eux l’Ordo virtutum, jeu chanté des Vertus. Hildegarde range elle-même la symphonie de l’harmonie des révélations célestes, la langue inconnue et ses lettres parmi les œuvres que la vision lui a fait expliquer, dans le prologue du Liber vitae meritorum. L’attribution tient donc à sa propre déclaration, à la lettre de Volmar et à deux manuscrits copiés dans son monastère, dont l’un de son vivant. Mieux vaut, pour cette musique, partir des manuscrits que des disques, puisque le succès moderne de la compositrice date pour beaucoup d’un enregistrement réalisé le 14 septembre 1981 par les Gothic Voices de Christopher Page, avec Emma Kirkby, et publié chez Hyperion en 1982 sous le titre A Feather on the Breath of God. Meconi a suggéré en 2018 que l’Ordo virtutum pouvait répondre au départ de Richardis von Stade, la moniale la plus proche de l’abbesse, que celle-ci avait vainement tenté de garder au Rupertsberg.
Le glossaire de la Lingua ignota aligne plus de mille mots inventés, 1 012 dans l’édition que Sarah Higley en a donnée en 2007, avec leurs gloses latines et allemandes. Michael Embach en rapproche l’ordre de celui du Summarium Heinrici, encyclopédie médiévale héritière des Étymologies d’Isidore de Séville. On ne sait ni à quoi servait cette langue, ni qui la parlait, et la question de Volmar laisse entendre que personne ne la maîtrisait en dehors d’elle. Le Riesencodex, lui, a failli disparaître une seconde fois. Mis à l’abri à Dresde en 1942, resté dans un coffre de la ville après la guerre, il revient en 1948 à Eibingen par le jeu d’une historienne, Margarete Kühn, et de complices américains, puis à Wiesbaden en 1949, histoire de contrebande que Jennifer Bain puis Heinemann ont reconstituée dans les archives.
Ce chant, elle a dû le défendre. En 1178, les prélats de Mayence, qui gouvernent le diocèse en l’absence de l’archevêque parti à Rome, exigent qu’elle exhume un noble enterré au Rupertsberg parce qu’il avait été excommunié. Hildegarde refuse, en faisant valoir qu’il s’était réconcilié avec l’Église avant de mourir, et le monastère est frappé d’interdit, ce qui défend aux moniales la messe, la communion et le chant de l’office. Sa lettre aux prélats fait du chant liturgique un souvenir de la mélodie divine dont Adam jouissait avec les anges avant la chute, et leur demande de bien peser leur décision avant de fermer la bouche d’une église qui chante. L’interdit est levé quelques mois avant sa mort.
Un livre naturaliste devenu trois
Hildegarde revendique bien une œuvre de science naturelle. Dans le prologue du Liber vitae meritorum, elle range parmi ce que la vision lui a donné à expliquer les subtilitates diversarum naturarum creaturarum, les subtilités des natures des diverses créatures, à côté de la symphonie et de la langue inconnue, et Volmar ne parle pas autrement dans sa lettre. Une seule œuvre, donc, achevée vers 1158 selon Moulinier, et aucun texte de son vivant n’annonce deux livres de médecine.
Le couple apparaît vers 1222. Gebeno, prieur de l’abbaye cistercienne d’Eberbach, compile alors un Speculum futurorum temporum, montage de prophéties de Hildegarde tirées de leur contexte, et dans la seconde version de son épître dédicatoire, conservée à Munich dans le Clm 2619, il lui attribue un livre de médecine simple en huit livres et un livre de médecine composée, sur les causes, les signes et les soins des maladies. En 1233, au procès ouvert pour sa canonisation, le prêtre Bruno, procureur du Rupertsberg, énumère deux fois ses écrits, une première fois sans le second livre de médecine, la seconde avec lui, sans doute d’après Gebeno. Le Riesencodex, recueil de référence copié peu avant, ne contient ni l’un ni l’autre. Moulinier tient cette apparition pour suspecte, voit dans le second traité un enfant presque posthume, et pose la question d’une pseudo-Hildegarde, comme pour certaines prophéties attachées à son nom après sa mort.
Aucun manuscrit du XIIᵉ siècle ne transmet ces textes.
Le Liber subtilitatum survit dans cinq manuscrits complets, à Bruxelles, à Florence, à Paris, au Vatican et à Wolfenbüttel, et dans des fragments, tous plus tardifs. Le manuscrit latin 6952 de la Bibliothèque nationale de France, que suit l’édition de la Patrologie latine de Migne en 1882, est un volume de papier de 250 feuillets copié dans la première moitié du XVᵉ siècle, où le traité de Hildegarde, aux feuillets 156r à 232r, suit le Passionarius de Garioponto, compilation médicale de Salerne du XIᵉ siècle, et précède un appendice en allemand qui, selon Melitta Weiss-Adamson, contient quatre recettes venues de l’actuel Causae et curae, ce qui suppose un copiste disposant des deux textes. L’imprimé a figé un autre état. En 1533, à Strasbourg, Johann Schott publie une Physica en quatre livres dont ni le titre ni l’ordre ne correspondent à aucun manuscrit conservé, et Georg Kraut la réimprime en 1544 dans un recueil qui contient aussi les traités de Trotula. En 1254, le chroniqueur Richer de Senones écrit avoir vu à Strasbourg un livre de médecine de Hildegarde, quem ego Argentine vidi. Moulinier en a tiré le titre de son enquête, Le manuscrit perdu à Strasbourg, et sa thèse, selon laquelle un même manuscrit originel aurait pu fournir la matière de trois écrits devenus très différents, le Liber subtilitatum de la Patrologie, la Physica de Strasbourg et le Causae et curae, retrouvé au XIXᵉ siècle par Carl Jessen et édité en 1903 par Paul Kaiser, puis par Moulinier elle-même en 2003.
L’autre lecture a pour elle de vrais arguments, et des appuis officiels. Le noyau naturaliste est authentique, puisque Hildegarde le revendique. Le Causae et curae porte une doctrine du corps féminin et de la conception que Moulinier elle-même a étudiée comme celle de Hildegarde, en la situant dans la tradition et dans ses écarts. L’abbaye d’Eibingen écrit qu’elle compila son œuvre médicale entre 1158 et 1173, et la lettre apostolique de 2012 lui attribue à la fois un Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum, un Causae et curae et une Physica, comptant pour deux ce qui est le même livre. Un chapitre du Cambridge Companion conclut pourtant que sa réputation de savoir médical s’est formée après sa mort, avec la compilation de la Physica et du Causae et curae par ses secrétaires et ses moniales du Rupertsberg. La matière remonte en partie à elle. La forme que l’on lit vient du XIIIᵉ siècle et de l’atelier de Schott.
Le procès s’arrête en 1243
En 1226, l’abbesse et le couvent du Rupertsberg demandent la canonisation de leur fondatrice. Grégoire IX ouvre la procédure le 27 janvier 1227, et le protocole scellé au Rupertsberg le 6 décembre 1233 part pour Rome avec la Vita, les écrits et un avis de la faculté de théologie de Paris. Rome le rejette en 1237, faute de précisions sur les miracles, leurs dates, leurs lieux, les noms des témoins et des guéris. Innocent IV relance l’affaire le 24 novembre 1243, et le protocole de 1233 comme sa version révisée de 1243 dorment aujourd’hui au Landeshauptarchiv de Coblence. Après quoi la cause reste pendante. Une bulle d’indulgences de Jean XXII, le 26 août 1326, parle de la fête de sainte Hildegarde, et le Martyrologe romain l’inscrit au XVᵉ siècle au 17 septembre. En 2001, la nouvelle notice du Martyrologe la dit experte en science de la nature, en médecine et en musique, soit les trois qualités qu’on lui prête aujourd’hui, réunies dans un texte officiel de l’Église. Benoît XVI la canonise le 10 mai 2012, par une canonisation dite équipollente, sans miracle requis, et la proclame docteur de l’Église universelle le 7 octobre.
La médecine des boutiques a une autre généalogie. Dans les années 1970, le médecin catholique autrichien Gottfried Hertzka invente le terme de Hildegard-Medizin et publie So heilt Gott, ainsi guérit Dieu, qui présente la médecine de sainte Hildegarde comme une nouvelle méthode de soins naturels. Le manuel Die andere Medizin, publié par la Stiftung Warentest, l’organisme allemand de tests de consommation, juge la phytothérapie dite de Hildegarde impossible à recommander et rejette ses traitements par les pierres. En France, on la présente encore en 2022 comme une naturopathe avant l’heure.
Le seul texte complet du Causae et curae tient dans un volume de 93 feuillets de parchemin de 28,8 centimètres sur 20,5, écrit sur deux colonnes de 34 lignes par deux copistes, au milieu ou dans le troisième quart du XIIIᵉ siècle, à l’abbaye Saint-Maximin de Trèves, acheté à Londres en 1835 pour trois livres et trois shillings par un médecin de Francfort, Georg Kloss, et entré depuis à la Bibliothèque royale de Copenhague. Le rubricateur l’ouvre sur le titre Beate Hildegardis cause et cure, et le second copiste le referme, au feuillet 92, sur une formule qui range le traité médical parmi les prophéties de sainte Hildegarde, expliciunt prophetie sancte Hildegardis.
Pour aller plus loin
L’article sur l’école de médecine de Salerne raconte l’histoire du Trotula, réimprimé en 1544 à côté de la Physica, et du Passionarius de Garioponto, copié dans le même volume que le traité de Hildegarde. Celui sur les béguines suit, un demi-siècle plus tard et plus à l’ouest, d’autres femmes religieuses dont les clercs ont écrit la vie. La condition des femmes au Moyen Âge, entre Ève et Marie, éclaire enfin la lecture que Hildegarde fait de la chute, qu’elle impute d’abord à la passion d’Adam.
Hildegarde de Bingen était-elle vraiment médecin ? Cette religieuse allemande a vécu au XIIᵉ siècle, au bord du Rhin, où elle a dirigé deux monastères de femmes. On la présente aujourd’hui sous trois visages. Elle aurait reçu des visions envoyées par Dieu, composé de la musique et soigné les malades. Ces trois affirmations ne reposent pourtant pas sur des preuves de même force.
Une lumière à quarante-deux ans
Hildegarde raconte elle-même comment tout commence. Elle a quarante-deux ans quand une lumière très vive l’envahit. Une voix lui ordonne alors d’écrire ce qu’elle voit. Elle se dit pourtant timide et peu instruite. Cette modestie l’arrange, car un savoir venu d’aucune école semble venir de Dieu.
Avant de rien publier, elle demande conseil au célèbre abbé de Clairvaux, Bernard. Il lui répond en quelques lignes prudentes. Le vrai soutien vient du pape. D’après le récit de sa vie, il lit lui-même des pages de son livre devant des évêques réunis à Trèves. Ce récit a été écrit bien plus tard, par des moines qui voulaient faire d’elle une sainte.
Au XXᵉ siècle, un historien anglais, Charles Singer, regarde les images qui accompagnent ces visions. Il y voit des étoiles et des remparts lumineux. Pour lui, ce sont les éclairs que certains malades aperçoivent au début d’une migraine. L’idée a beaucoup circulé. D’autres spécialistes répondent que Hildegarde ne parle jamais de mal de tête, et que ses visions sont bien trop riches pour une simple crise.
Ces images posent un autre problème. Le beau manuscrit qui les contenait a disparu après la Seconde Guerre mondiale. On ne le connaît plus que par des photographies et par une copie peinte à la main par des religieuses. Personne ne sait vraiment si Hildegarde a dessiné elle-même ces images.
Des chants gardés dans deux grands livres
La musique est le titre le plus solide. On lui attribue soixante-dix-sept chants pour la messe et la prière des moines, et une pièce chantée où des Vertus prennent la parole. Hildegarde cite elle-même ses chants parmi ses œuvres.
Deux grands livres les ont conservés. Le premier, un volume géant toujours muni de sa chaîne, se trouve à Wiesbaden, en Allemagne. Le second a été copié dans son monastère de son vivant, puis envoyé à des moines cisterciens du Brabant. Il appartient aujourd’hui à l’abbaye belge de Dendermonde.
Elle a pourtant dû se battre pour ce chant à la fin de sa vie. Les chefs de l’Église de Mayence lui reprochent d’avoir enterré un noble autrefois chassé de l’Église. Elle refuse de le déterrer, car il s’était réconcilié avec l’Église avant de mourir. Pour la punir, on défend à ses religieuses de chanter les offices. La sanction est levée quelques mois avant sa mort.
Une médecine écrite après elle
Le titre de médecin tient le moins bien. Hildegarde parle d’un seul livre sur la nature des créatures. Elle ne mentionne aucun livre de remèdes, et son secrétaire non plus.
Les deux traités de médecine apparaissent une quarantaine d’années après sa mort. Un moine qui rassemble ses prophéties les lui attribue alors. Aucun manuscrit copié de son vivant ne les contient. Le titre de Physica, lui, a été choisi bien plus tard par un imprimeur de Strasbourg.
Une historienne française, Laurence Moulinier, propose une explication. Selon elle, un seul manuscrit d’origine aurait servi à fabriquer trois textes devenus très différents. D’autres lisent encore ces traités comme l’œuvre de Hildegarde. Ils rappellent qu’elle revendiquait bien un livre de science, et qu’on y retrouve ses idées sur le corps des femmes. Le Vatican lui-même lui attribue ces écrits.
La « médecine de Hildegarde » vendue dans les boutiques est encore plus récente. Un médecin autrichien, Gottfried Hertzka, l’a lancée dans les années 1970. En Allemagne, un organisme qui teste les produits juge ces remèdes impossibles à recommander.
Le seul exemplaire complet du second traité se trouve aujourd’hui à Copenhague. Un médecin de Francfort l’avait acheté à Londres pour un peu plus de trois livres sterling. Sur sa dernière page, le copiste range ce livre de remèdes parmi les prophéties de la sainte.
La version complète suit le Scivias enluminé disparu à Dresde après 1945, et la lettre où Volmar, vers 1170, dresse la liste de ce que la communauté perdrait avec l’abbesse.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Volmar, lettre à Hildegarde, vers 1170 (« Ubi tunc expositio naturarum diversarum creaturarum ? »), dans Hildegardis Bingensis Epistolarium, éd. Lieven Van Acker, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 91A, Turnhout, Brepols, 1993, ep. CXCV, p. 443, d’après Moulinier 2001 ; « vox inauditae melodiae… vox inauditae linguae »
- Hildegarde, Scivias, Protestificatio (« Factum est in millesimo centesimo quadragesimo primo… cum quadraginta duorum annorum septemque mensium essem » ; « dic et scribe quae vides et audis » ; « timida es ad loquendum et simplex ad exponendum et indocta ad scribendum »), éd. Adelgundis Führkötter et Angela Carlevaris, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 43, Turnhout, Brepols, 1978, p. 3
- Hildegarde, Scivias, manuscrit enluminé du Rupertsberg, 35 miniatures, disparu après 1945 – anciennement Wiesbaden, Hessische Landesbibliothek, Hs. 1 ; copie peinte sur parchemin par les moniales de l’abbaye Sainte-Hildegarde entre 1927 et 1933 Eibingen (Rüdesheim am Rhein), abbaye Sainte-Hildegarde ; photographies de 1927
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Sources primaires (suite)
- Riesencodex, recueil des œuvres de Hildegarde, 481 feuillets de 46 × 30 cm, reliure de la fin du Moyen Âge et chaîne d’origine : Lingua ignota et litterae ignotae (f. 464v-465r), Symphonia harmoniae caelestium revelationum (f. 466r-478v), Ordo virtutum (f. 478v-481v) Wiesbaden, Hochschul- und Landesbibliothek RheinMain, Hs. 2
- Recueil copié au Rupertsberg avant le 1ᵉʳ novembre 1176 pour l’abbaye de Villers, 183 feuillets de 29 × 20 cm : Liber vitae meritorum (f. 1-121v), Liber viarum Dei d’Élisabeth de Schönau, Symphonia (f. 153r-170v), ex-libris « Liber s[an]c[t]e Ma[rie de] Villari » (f. 173v) Dendermonde, Sint-Pieters-en-Paulusabdij, ms. 9, en dépôt à la bibliothèque Maurits Sabbe, KU Leuven
- Hildegarde, Ordo virtutum, copie datée de 1487 Londres, British Library, Add MS 15102, d’après la notice Cantus du Riesencodex
- Hildegarde, lettre à Bernard de Clairvaux, 1146-1147, et réponse de Bernard, dans Hildegardis Bingensis Epistolarium, éd. Lieven Van Acker, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 91, Turnhout, Brepols, 1991, ep. 1 et 1r, p. 3-6
- Hildegarde, lettre aux prélats de Mayence, 1178 (interdit, mélodie d’Adam avant la chute, appel aux prélats avant de faire taire une église qui chante), trad. Joseph L. Baird, The Personal Correspondence of Hildegard of Bingen, New York, Oxford University Press, 2006, lettre 72
- Hildegarde, Liber vitae meritorum, prologue (« subtilitates diversarum naturarum creaturarum… et symphoniam harmonie celestium revelationum, ignotamque linguam et litteras »), éd. Angela Carlevaris, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 90, Turnhout, Brepols, 1996, p. 8, d’après Moulinier 2001
- Gottfried et Théodoric, Vita sanctae Hildegardis, commencée vers 1174 et achevée entre 1180 et 1190, éd. Monika Klaes, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 126, Turnhout, Brepols, 1993
- Vita domnae Juttae inclusae, éd. Franz Staab, « Reform und Reformgruppen im Erzbistum Mainz. Vom Libellus de Willigisi consuetudinibus zur Vita domnae Juttae inclusae », annexe II, dans Reformidee und Reformpolitik im spätsalisch-frühstaufischen Reich, Quellen und Abhandlungen zur mittelrheinischen Kirchengeschichte 68, 1992
- Gebeno d’Eberbach, Speculum futurorum temporum, seconde version de l’épître dédicatoire, vers 1222 (« librum simplicis medicine, secundum rerum creationem octo libros continentem, librumque eius medicine composite, de egritudinum causis, signis atque curis ») Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 2619, f. 1r, d’après Moulinier 2001
- Acta inquisitionis de virtutibus et miraculis S. Hildegardis, 1233, dépositions du prêtre Bruno, éd. P. Bruder, Analecta Bollandiana 2, 1883, p. 116-129, ici p. 126-127, d’après Moulinier 2001 ; protocole scellé au Rupertsberg le 6 décembre 1233 et version révisée de 1243 Coblence, Landeshauptarchiv
- Hildegarde, Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum, papier, 250 feuillets, première moitié du XVᵉ siècle, f. 156r-232r, après le Passionarius de Garioponto (f. 57r-152v) et avant un appendice en allemand (f. 232v-238v) Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Latin 6952
- Physica s. Hildegardis. Elementorum, Fluminum aliquot Germaniae, Metallorum, Leguminum, Fructuum et Herbarum… IV libris…, Strasbourg, Johann Schott, 1533, d’après Moulinier 2001 et la notice de titre de la Bibliothèque nationale de France
- Experimentarius medicinae continens Trotulae curandarum aegritudinum muliebrum… librum unicum… Libros item quatuor Hildegardis…, Strasbourg, Georg Kraut, 1544, d’après Moulinier 2001
- Richer de Senones, Gesta Senoniensis ecclesiae, IV, 15 (« Scripsit etiam librum medicinalem ad diversas infirmitates quem ego Argentine vidi »), éd. Georg Waitz, Monumenta Germaniae Historica, Scriptores 25, Hanovre, 1880, p. 306, d’après Moulinier 2001
- Beate Hildegardis cause et cure, parchemin, I + 93 + I feuillets de 28,8 × 20,5 cm, deux colonnes de 34 lignes, deux mains, milieu ou troisième quart du XIIIᵉ siècle, provenant de Saint-Maximin de Trèves, collection Georg Kloss, acheté à Londres en 1835 pour 3 livres 3 shillings ; explicit « Expliciunt prophetie sancte Hildegardis » (f. 92va) Copenhague, Det Kongelige Bibliotek, Ny kgl. Saml. 90 b fol., d’après Moulinier 2001
- Hildegarde, Liber divinorum operum, parchemin, 164 feuillets de texte de 39 × 25,5 cm, deux colonnes de 38 lignes, dix miniatures pleine page, première moitié du XIIIᵉ siècle Lucques, Biblioteca Statale, ms. 1942
- Benoît XVI, lettre apostolique proclamant sainte Hildegarde de Bingen docteur de l’Église universelle, Rome, 7 octobre 2012, trad. angl. L’Osservatore Romano, édition hebdomadaire en anglais, 31 octobre 2012, p. 5
- Martyrologium Romanum, notice du 17 septembre dans l’édition de 2001 (« scientia rerum naturae et medicinae necnon arte musica perita »), d’après la chronologie de l’abbaye Sainte-Hildegarde
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- « Kräutermischung, Likörchen und magische Steine » evangelisch.dehttps://www.evangelisch.de/inhalte/21545/03-10-2012/kraeutermischung-likoerchen-und-magische-steine
- « Comment Hildegarde de Bingen est devenue une star de la sainteté en une décennie » Aleteiahttps://fr.aleteia.org/2022/10/06/comment-hildegarde-de-bingen-est-devenue-une-star-de-la-saintete-en-une-decennie/



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