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Étrurie padane : Felsina, Spina et l’expansion étrusque vers le Pô

Stefano Muratori / Wikimedia Commons
8 min de lecture28 sources vérifiées
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Objection d’entrée. « Étrurie padane » n’est pas un nom antique. Aucun auteur grec ou latin ne désigne ainsi la bande de plaine qui court de l’Apennin bolonais au Pô, et les gens de Felsina ne se sont jamais pensés comme la province septentrionale d’un ensemble toscan. L’expression vient des archéologues du siècle dernier, qui avaient besoin d’un mot pour ranger ensemble Bologne, Marzabotto, Spina, Adria et une dizaine de sites au nord du fleuve, dont le principal n’a jamais livré son nom antique.

« Felsina vocitata tum cum princeps Etruriae esset »

Pline l’Ancien, au livre III de l’Histoire naturelle, énumère les villes de l’intérieur et note au paragraphe 115 que la colonie de Bononia s’appelait Felsina au temps où elle était princeps d’Étrurie. Cette formule de six mots a porté une bonne partie de l’historiographie du siècle dernier. Rapprochée de Tite-Live, qui écrit au livre V que les Étrusques tenaient la plaine par douze cités comme ils tenaient la Toscane et la Campanie, elle a fait de Bologne la capitale politique d’une dodécapole padane.

La lecture a été révisée depuis. Princeps marque ici l’antériorité, l’ancienneté de la fondation plutôt que le rang, et les étruscologues qui ont repris le passage y voient une notation chronologique. Le reste du dossier littéraire est mince et tardif. Un héros fondateur, Ocnus, frère ou fils d’Aulestès, apparaît chez Silius Italicus, dans les Punica, au Iᵉʳ siècle de notre ère puis chez Servius commentant l’Énéide trois siècles plus tard, et Tite-Live ne nomme aucune des douze cités qu’il évoque.

Autour de 540, la plaine se met à bâtir droit

Trois chantiers racontent la même décennie. Au Forcello de Bagnolo San Vito, à quelques kilomètres de Mantoue, un habitat d’une douzaine d’hectares est fondé vers 540 sur un dosso qui dominait un lac alimenté par le Mincio. Plan orthogonal, rues, quartiers d’habitation et quartiers de production. Il est abandonné vers 380, et son nom antique reste inconnu, ce qui oblige les publications à le désigner par le toponyme de la campagne actuelle. À Spina, les campagnes conduites de 2008 à 2017 par l’université de Zurich n’ont ouvert qu’une fenêtre stratigraphique de 150 mètres carrés ; elles ont démontré une occupation entre 530-520, époque probable de la fondation, et 300, sans pouvoir attester de phases du plein IIIᵉ siècle. Sous la ville régulière de Marzabotto, enfin, on a retrouvé les traces d’un établissement de la seconde moitié du VIᵉ siècle, avec des aires sacrées, des maisons, des ateliers et quelques zones funéraires.

Ce premier Marzabotto pose un problème que personne n’a résolu. Ses bâtiments n’ont pas une orientation univoque, et cette orientation diffère de celle du plan qui les recouvre. Le réaménagement de la fin du VIᵉ siècle a presque tout effacé, et les rares murs conservés sous les fondations de la ville régulière ne suffisent pas à restituer un tracé.

On tient une phase, pas un plan.

Trois inscriptions ont rendu son nom à la ville

Pendant plus d’un siècle, la cité fouillée dans la vallée du Reno a été appelée Misa, du nom du plateau de Misano où elle s’étend. Trois inscriptions étrusques ont livré le nom antique, dont deux sur des fragments de céramique trouvés dans les temples de Tinia et d’Uni. La ville s’appelait Kainua, « la neuve », comme Néapolis.

Le nom convient au chantier. Entre la fin du VIᵉ siècle et le début du Vᵉ, la communauté rebâtit tout selon un tracé géométrique tiré de l’observation du soleil, avec un auguraculum sur l’acropole et un decussis au centre du quadrilatère. Le pied grec sert d’unité de mesure, à Kainua comme au Forcello et dans le territoire d’Adria. Les deux temples de la Regio I ont été dégagés récemment, le temple tuscanique d’Uni en 2014-2015, daté des dernières décennies du VIᵉ siècle, le périptère de Tinia quelques décennies plus tard, assez monumental pour masquer son voisin depuis la plupart des points de vue. Un fragment d’inscription retrouvé dans les pierres d’un mur de fondation enregistre la consécration du temple par la communauté, la spura de Kainua. Les maisons à atrium qui bordent la plateia A occupent de 600 à 800 mètres carrés et appartiennent à l’élite de la ville. Les ateliers de Kainua sont les plus grands connus en Étrurie, et l’on ignore qui les tenait comme on ignore le statut social des artisans qui y travaillaient. Les prospections géophysiques ont restitué tout le réseau des rues et montré qu’un îlot de la Regio III, longtemps tenu pour vide, était entièrement occupé par des unités d’habitation séparées par des murs de refend. Nous ne savons toujours pas si la ville avait un mur d’enceinte, alors même qu’elle est née comme templum, espace délimité et consacré, et qu’une porte monumentale a été dégagée à l’est.

Quatre-vingt-dix stades de la mer

Strabon, au livre V de la Géographie, décrit Spina comme une simple bourgade de son temps, jadis célèbre colonie grecque, et ajoute deux éléments vérifiables. La ville se tenait autrefois sur le rivage même et s’en trouve désormais à quelque quatre-vingt-dix stades. Les Spinètes avaient à Delphes un trésor, petit édifice destiné à recevoir les offrandes d’une cité dans le sanctuaire d’Apollon, privilège qu’en Étrurie seule Caeré partageait avec eux.

Le sol confirme le port et complique le reste. L’habitat occupait des îles en partie artificielles, séparées par un canal principal et des chenaux plus petits, avec palissades, remblais de terre, maisons de bois. Deux nécropoles, Valle Trebba fouillée de 1922 à 1935 et Valle Pega de 1954 à 1965, ont livré plus de quatre mille tombes. Leur édition est le point noir de la recherche sur Spina. En 1993, soixante-treize ensembles funéraires seulement avaient été publiés sur les 1 213 de Valle Trebba, et Valle Pega demeure globalement inédite plus de soixante ans après la fin de la fouille.

L’épigraphie a mieux avancé. Le programme lancé en 2008 par la chaire d’étruscologie de Bologne a porté à 360 le nombre de tombes livrant des inscriptions étrusques, alphabets et groupes de lettres compris, pour plus de 400 attestations. On y lit une société mêlée. Des Grecs vivent et meurent à Spina aux côtés d’habitants de langue étrusque, parfois dans les mêmes familles, alors qu’à Adria, plus au nord, ils se tiennent à l’écart de la cité, dans ce qui ressemble à un sanctuaire d’emporion. Marie-Laurence Haack a dégagé ce contraste en 2009, et il interdit de traiter les deux ports comme un même type d’établissement.

Kaθle, un gentilice celte dans un enclos de famille

Tite-Live raconte au livre V l’irruption celtique en Étrurie padane, que la chronologie traditionnelle place en 388. L’archéologie décale la question. À Marzabotto, l’occupation celtique est réelle et sa documentation demeure fort modeste, tandis que la dernière phase de vie de la ville est marquée par de la céramique à vernis noir estampillée produite à Volterra dans le dernier quart du IVᵉ siècle, ce qui signifie que les échanges à travers l’Apennin n’ont pas cessé avec l’invasion. Le Forcello, lui, est abandonné vers 380, sans qu’on sache si ses habitants ont fui devant une menace ou si le réseau d’échanges qui les faisait vivre s’était défait avant eux.

Les stèles funéraires de Bologne compliquent encore l’affaire. Plusieurs montrent un combat entre un cavalier et un guerrier nu portant un bouclier ovale à umbo, que Giuseppe Sassatelli avait lues en 1983 comme des « celtomachies », des scènes d’affrontement avec les Gaulois. La lecture actuelle est plus réservée. Andrea Gaucci, Elisabetta Govi et Giuseppe Sassatelli écrivent en 2021 que ces combats relèvent d’un éloge de la vaillance militaire du défunt, dont l’ennemi peut prendre les traits d’un Celte de façon symbolique, sans renvoi aux événements du IVᵉ siècle.

Et pourtant. Dans le sépulcre Arnoaldi, à l’ouest de la ville, un enclos de famille porte deux stèles inscrites au gentilice Kaθle, l’une dans une crémation du troisième quart du Vᵉ siècle, l’autre dans une inhumation du début du IVᵉ. Ce gentilice dérive d’un nom individuel, et des deux étymologies proposées, celtique ou latine, la celtique paraît la plus économique, car elle s’appuie sur la racine catu-, « combattant », largement attestée dans l’onomastique celtique. Une famille des premiers rangs de Felsina portait donc un nom celte deux générations avant la date de Tite-Live.

Le camp adverse n’est pas démuni. Un nom n’est pas une personne, l’onomastique circule plus vite que les gens, et le gentilice Karmuri de la même nécropole vient d’un nom grec sans qu’on en tire une colonie grecque à Bologne. La base documentaire, surtout, est très étroite. Les vingt et une stèles inscrites de Bologne forment presque toute l’épigraphie felsinéenne du Vᵉ siècle : les inscriptions provenant avec certitude des mille et quelques tombes de la période ne dépassent pas cinq unités. Les stèles inscrites représentent un dixième des stèles et un peu plus d’un centième des tombes datables du moment. Toute lecture sociale de Felsina repose sur cet échantillon.

La situle de la Certosa, seau de bronze d’environ 32 centimètres découvert par Antonio Zannoni dans une tombe à crémation féminine du début du Vᵉ siècle, avait déjà un siècle au moment d’entrer en terre. Les objets de prestige vieillissent longtemps dans les maisons avant d’aller dans les tombes.

Le 4 août 2026, l’université de Bologne a publié les résultats de sa trente-neuvième campagne à Kainua. Dans l’aire sacrée d’Uni, le comblement d’un puits a livré au fond deux statuettes féminines en bronze et un plat de bronze qui a gardé l’éclat du métal, offrandes déposées lors du rite de fondation, entre la fin du VIᵉ siècle et les premières décennies du Vᵉ. Plus haut dans le même comblement gisaient deux squelettes d’adultes, que les fouilleurs rattachent à un rituel de fermeture. Les objets entreront dans le parcours du musée national étrusque de Marzabotto une fois l’étude et la restauration achevées. Ce que font deux adultes au fond d’un puits de fondation n’a pour l’instant aucune réponse.

Pour aller plus loin

Le sujet touche à la culture villanovienne, dont Bologne et Verucchio offrent les nécropoles les plus riches avant que n’apparaisse le nom de Felsina, et à l’art des situles, ce répertoire de bronzes figurés qui court de l’Émilie aux Alpes orientales. Il croise aussi l’histoire de l’alphabet étrusque septentrional, dont la réforme graphique mise au point à Chiusi atteint les ateliers de Bologne juste après le milieu du Vᵉ siècle.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, III, 115 (« intus coloniae Bononia, Felsina vocitata tum cum princeps Etruriae esset »)
  2. Strabon, Géographie, V, 1, 7 (Spina à quelque quatre-vingt-dix stades de la mer ; trésor des Spinètes à Delphes)
  3. Tite-Live, Histoire romaine, V, 33 et V, 35 (les douze cités au-delà de l’Apennin ; l’irruption celtique)
Voir les 25 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Stèle inscrite SIB 9, gentilice Kaθle, tombe 114 du sépulcre Arnoaldi, grès, h. près de 2 m, l. env. 1,30 m Museo Civico Archeologico, Bologne
  2. Situle de la Certosa, bronze repoussé, h. env. 32 cm, tombe à crémation féminine de la nécropole de la Certosa, début du Vᵉ siècle avant notre ère Museo Civico Archeologico, Bologne, salle X
  3. Fragment d’inscription étrusque mentionnant la spura de Kainua, mur de fondation du temple d’Uni, Regio I Museo Nazionale Etrusco « Pompeo Aria », Marzabotto

Bibliographie

  1. Guido A. Mansuelli, « La cité étrusque de Marzabotto et les problèmes de l’Étrurie padane », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 104ᵉ année, 1960, p. 65-84 Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
  2. Marie-Laurence Haack, « Grécité réelle et grécité fantasmée à Spina et à Adria », dans Marie-Laurence Haack (dir.), Écritures, cultures, sociétés dans les nécropoles d’Italie ancienne, coll. « Études » 23, Pessac, 2009 Ausonius Éditions
  3. Stéphane Verger, « Duel privé, duel public. Le trône de la tombe 89/1972 Lippi de Verucchio, aux origines de la représentation des rituels politiques étrusques », dans Gisella Cantino Wataghin (dir.), Finem dare, Verceil, 2011, p. 171-215 Mercurio
  4. Daniele Vitali, Les Celtes d’Italie, coll. « Leçons inaugurales du Collège de France » nᵒ 189, Paris, 2007, 80 p. Collège de France / Fayard
  5. Andrea Gaucci, Elisabetta Govi et Giuseppe Sassatelli, « Le stele iscritte di Bologna », Studi Etruschi 83, 2021, p. 163 et suiv. Giorgio Bretschneider Editore
  6. Christoph Reusser, « Le fasi costruttive della città di Spina. Risultati delle campagne di scavo condotte dall’Università di Zurigo nell’area urbana », Studi Etruschi 84, 2021, p. 101-141 Giorgio Bretschneider Editore
  7. Elisabetta Govi, « Kainua-Marzabotto : the archaeological framework », Archeologia e Calcolatori 28 (2), 2017, p. 87-97 CNR, Istituto di Scienze del Patrimonio Culturale
  8. Elisabetta Govi (dir.), Kainua (Marzabotto), Austin, 2025 University of Texas Press
  9. Elisabetta Govi (dir.), Studi sulle stele etrusche di Bologna tra V e IV sec. a.C., Rome, 2015, 152 p. Edizioni Quasar
  10. Giuseppe Sassatelli, « Le stele felsinee con « celtomachie » », dans Popoli e facies culturali celtiche a nord e a sud delle Alpi dal V al I secolo a.C. (Actes du colloque international, Milan 1980), Milan, 1983, p. 167-177 Soprintendenza Archeologica della Lombardia
  11. Giuseppe Sassatelli, « Gli Etruschi nella Valle del Po. Riflessioni, problemi e prospettive di ricerca », Annali della Fondazione per il Museo Claudio Faina 15, 2008, p. 71-114 Fondazione per il Museo Claudio Faina

Sources en ligne

  1. [« Kainua-Marzabotto : The Archaeological Framework », Elisabetta Govi]( Archeologia e Calcolatori, CNRhttps://www.archcalc.cnr.it/indice/PDF28.2/05_Govi.pdf
  2. [« Le fasi costruttive della città di Spina. Risultati delle campagne di scavo condotte dall’Università di Zurigo nell’area urbana », Christoph Reusser]( Giorgio Bretschneider Editorehttps://www.bretschneider.it/libro/03917762StEtr84/toc/8
  3. [« Le stele iscritte di Bologna », A. Gaucci, E. Govi, G. Sassatelli]( Istituto Nazionale di Studi Etruschi ed Italicihttps://www.studietruschi.org/wp-content/uploads/2024/08/07-Gaucci_Govi_Sassatelli_stetr_83.pdf
  4. [« La cité étrusque de Marzabotto et les problèmes de l’Étrurie padane », Guido A. Mansuelli]( Persée, Académie des Inscriptions et Belles-Lettreshttps://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1960_num_104_1_11132
  5. [« Forcello di Bagnolo San Vito »]( Università degli Studi di Milano, Dipartimento di Beni Culturali e Ambientalihttps://bac.unimi.it/it/ricerca/risorse-e-luoghi-della-ricerca/scavi-archeologici/forcello-di-bagnolo-san-vito
  6. [« Comacchio (Ferrara) »]( Università di Bologna, Dipartimento di Storia Culture Civiltàhttps://disci.unibo.it/en/research/archaeological-missions/archaeological-missions-italy/comacchio-spina-ferrara
  7. [« Grécité réelle et grécité fantasmée à Spina et à Adria », Marie-Laurence Haack]( OpenEdition Books, Ausonius Éditionshttps://books.openedition.org/ausonius/4358?lang=fr
  8. [« Spina e il Mediterraneo », textes de salle de l’exposition du centenaire]( Direzione Regionale Musei Emilia-Romagnahttps://www.musei.emiliaromagna.beniculturali.it/images/presentazione_mostra_guide.pdf
  9. [« Etruria Padana - Marzabotto. Bibliografia », Federica Timossi]( Direzione Regionale Musei Emilia-Romagnahttps://www.musei.emiliaromagna.beniculturali.it/images/Etruria_Padana-Marzabotto_Bibliografia.pdf
  10. [« Situla della Certosa », notice d’autorité]( IdRef, Agence bibliographique de l’enseignement supérieurhttps://www.idref.fr/280860528
  11. [« Marzabotto : découverte d’un puits rituel étrusque à Kainua »]( Finestre sull’Artehttps://www.finestresullarte.info/fr/archeologie/marzabotto-decouverte-d-un-puits-rituel-etrusque-a-kainua-des-bronzes-votifs-et-des-objets-uniques-mis-au-jour
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