Vingt mille pour [Kankan Moussa](/article/mansa-moussa-homme-plus-riche-histoire), cent mille pour l’askia
Vingt mille pièces d’or distribuées en aumônes dans les deux villes saintes par Kankan Moussa, le souverain du Mali parti en pèlerinage en 1324, et cent mille par Askia Mohammed. Le rapprochement se lit au troisième chapitre du Tarikh al-Sudan (trad. O. Houdas, Paris, 1900, p. 14), où l’auteur, Abd al-Rahman al-Sa’di, s’en sert pour expliquer que les chroniqueurs d’Orient n’ont pas tenu le roi malien pour un homme généreux. Les deux chiffres sont ronds, ils viennent d’un lettré de Tombouctou qui écrit vers 1652, à plus d’un siècle du second voyage et à plus de trois siècles du premier, et leur fonction est de classer deux rois selon leur piété.
Ce roi s’appelle Muhammad ibn Abi Bakr. Le Tarikh al-Sudan lui donne aussi les surnoms d’al-Turi et d’al-Sillanki, où l’on reconnaît d’ordinaire les noms de clan soninké Ture et Sila, et c’est de là que vient la forme moderne Mohammed Touré. Askia est un titre dont l’origine reste inconnue. Le chroniqueur lui invente une étymologie de circonstance, une exclamation que les femmes de la famille de Sonni Ali auraient poussée en apprenant la prise du pouvoir, alors que l’autre chronique de Tombouctou fait le titre plus ancien. Après le pèlerinage, les textes l’appellent Askia al-Hajj Muhammad, et al-Sa’di le nomme « prince des Croyants ». On écrit ici Askia Mohammed, de préférence à l’Askiya Muhammad de l’édition anglaise, parce que c’est la forme de la traduction française de 1900 et de la notice de l’UNESCO, celle que le lecteur retrouvera dans les catalogues.
Aucune source ne donne sa date ni son lieu de naissance. L’année 1443 que reprennent les notices remonte à une annotation d’Octave Houdas et de Maurice Delafosse, qui lui prêtent vingt-cinq ans en 1468 dans leur traduction du Tarikh al-fattash parue en 1913. C’est un calcul moderne appliqué à une chronique dont la composition est aujourd’hui contestée.
Sous Sonni Ali (r. 1464-1492), il compte parmi les chefs de l’armée. Le souverain meurt en 1492 et les commandants reconnaissent son fils, Sonni Baro. Muhammad ibn Abi Bakr prend les armes contre lui et le défait à Anfao, près de Gao, en 898 de l’hégire (avril 1493). Il gouverne dès lors depuis Gao un ensemble de provinces et de tributaires que Sonni Ali avait réunis par la guerre, de Djenné et Tombouctou jusqu’aux abords du désert.
Quatre séries d’actes lui donnent sa place dans l’histoire de la boucle du Niger. En 902 (1496-1497), il part pour La Mecque et revient près de deux ans plus tard avec le titre d’al-hajj et, selon les chroniques, une investiture de khalifa, c’est-à-dire de lieutenant, reçue en Orient. Il confie la justice à des cadis pris parmi les lettrés, et le Tarikh al-Sudan précise qu’au retour du pèlerinage il installe à Djenné Foudiya Mohammed Sanou, le premier juge de la ville à trancher les litiges selon la loi musulmane, alors qu’auparavant le prédicateur de la mosquée conciliait les parties (chap. VI, p. 32-33). Il interroge par écrit le juriste maghrébin Muhammad ibn Abd al-Karim al-Maghili, mort en 1503 ou 1504, sur la manière de gouverner un pays où l’islam de la cour côtoie des cultes anciens, et les réponses, qui reprennent ses questions mot pour mot, ont été éditées et traduites par John Hunwick (Sharīʿa in Songhay, Oxford, 1985, p. 60-95). Il fait la guerre, surtout, et al-Sa’di écrit qu’il combat sans relâche les gens du Mali (chap. IV, p. 21).
Devenu aveugle, l’askia est déposé par son fils Moussa en 1528, ou en 1529 selon la conversion retenue de l’année hégirienne. Un neveu, Mohammed Benkan, qui règne ensuite, le relègue sur une île du fleuve. En 1537, un autre fils, Ismaïl, le ramène à Gao. Il meurt en 944 (1537-1538), et la tradition le place dans le monument pyramidal de terre crue que l’UNESCO a inscrit en 2004 sur la Liste du patrimoine mondial.
Pour trente-cinq ans de règne, on ne possède aucun acte de sa chancellerie, aucune image contemporaine, aucune inscription à son nom publiée à ce jour. Les seuls textes écrits de son vivant sont des réponses de juristes et la relation d’un voyageur, al-Hasan al-Wazzan, dit Léon l’Africain, passé dans la région entre 1510 et 1515. Il faut maintenant examiner qui a écrit les deux chroniques de Tombouctou dont dépend tout le reste, à quelle distance du règne et par quelles copies elles sont arrivées jusqu’à l’imprimerie ; reprendre ensuite trois épisodes discutés, le coup de 1493, le titre de calife et le monument de Gao ; puis suivre ce que le califat peul de Hamdallahi, au XIXᵉ siècle, et l’édition française de 1913 ont fait de ce roi.






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