Plus de cinquante mille kilos de grain. L’estimation, tirée des premiers rapports de fouille, figure en 2009 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, au début d’un article consacré à Cishan, dans le Hebei, l’un des sites clés de la domestication du millet en Chine du Nord. Qiao Dengyun ne l’accepte pas. Responsable du terrain lors de la deuxième campagne de fouilles, en 1985, il rappelait dans un entretien publié en 2020 que les fosses de Cishan, plus d’un millier pour trois campagnes, contenaient d’ordinaire une couche de grain épaisse de dix à trente centimètres, que chacune était abandonnée après deux ou trois ans d’usage à cause des moisissures, et qu’elles s’étaient accumulées sur cinq ou six siècles, creusées puis délaissées par des générations successives. Additionner les fosses pour en tirer une réserve de plusieurs centaines de milliers de jin, la livre chinoise d’un demi-kilo, n’a rien de scientifique à ses yeux, puisque le grain stocké devait seulement nourrir la communauté jusqu’à la récolte suivante.
Quatre-vingt-huit fosses sur la Nanming
À la fin de l’automne 1972, les paysans de la deuxième brigade de production de Cishan creusent des canaux d’irrigation sur une terrasse de la rive nord de la Nanming, une rivière qui sort des monts Taihang à environ neuf kilomètres en amont. À un mètre sous le sol cultivé, ils trouvent des tessons, des plaques de pierre et des rouleaux, de plus en plus nombreux à mesure qu’ils creusent. Liu Yong, alors en poste au bureau des antiquités de Handan, a gardé le souvenir d’une dalle en forme de semelle, longue d’une quarantaine de centimètres et large d’une vingtaine, dressée sur quatre pieds de deux centimètres, et d’un rouleau plus épais au milieu qu’aux extrémités, une meule et sa molette. Les fouilles ne commencent qu’en novembre 1976.
Entre 1976 et 1978, la première campagne vide quatre-vingt-huit fosses encore chargées de grain, environ 109 mètres cubes en tout, en couches de 0,3 à 2 mètres prises dans le lœss entre trois et cinq mètres de profondeur. Ce grain s’oxyde et tombe en cendre peu après sa mise à l’air. Qiao Dengyun a décrit ce qu’il a vu en juillet 1985. Sous la terre jaune et les déchets de l’habitat apparaît une terre d’un gris verdâtre, qui sèche en quelques instants et blanchit, et dans cette poudre se devinent encore des grains ronds d’environ deux millimètres, à peu près la taille du millet actuel. Deux datations au radiocarbone, sur des charbons des fosses H145 et H48, donnent 7 355 et 7 235 ans radiocarbone, à une centaine d’années près, soit un peu plus de 8 000 ans une fois étalonnées. La culture de Yangshao, la plus ancienne que l’on connaissait alors dans la région, ne dépassait pas 6 500 ans, et Cishan vieillit d’un coup de plus d’un millénaire l’agriculture de la Chine du Nord.
Quel millet, au juste ? Deux espèces se partagent la Chine du Nord, que l’on appellera ici millet commun pour Panicum miliaceum et millet des oiseaux pour Setaria italica, leurs noms français usuels, plutôt que de calquer les noms anglais de broomcorn et de foxtail, qui ne disent rien au lecteur francophone. Les échantillons de Cishan arrivent en poudre chez les botanistes. D’après le récit recueilli dans le Hebei, une méthode d’analyse des cendres végétales introduite en Chine en 1982 permet ensuite à l’Institut d’archéologie de l’Académie chinoise des sciences sociales de reconnaître du millet des oiseaux, le su, dans un échantillon de la fosse 65. L’équipe qui a repris le site en 2009 raconte l’affaire autrement. Selon elle, l’identification tenait surtout à la petite taille des grains de cendre, souvent moins de 2 ou 3 millimètres, et aucune image des silhouettes de silice de ce grain n’avait été publiée.
Le grain n’est pas l’essentiel du mobilier. Des jarres cylindriques appelées yu, calées au-dessus du feu par trois supports en forme de botte renversée, forment plus de 70 % de la céramique du site, et Qiao Dengyun a observé que la surface d’appui de ces supports se réduit dans les niveaux les plus récents, ce qu’il interprète comme un moyen d’exposer au feu une plus grande part du fond de la jarre.
Un phytolithe en forme d’êta
En 2009, Lu Houyuan et douze collègues, de l’Institut de géologie et de géophysique de l’Académie chinoise des sciences, reviennent à Cishan avec une autre méthode. La plupart des graminées déposent dans leurs tissus de minuscules corps de silice, les phytolithes, qui survivent au feu et à la décomposition, et ceux des enveloppes du grain gardent le dessin des cellules qui les ont formés. Sur des millets actuels, les auteurs mesurent 3 303 cellules de millet commun et 2 774 de millet des oiseaux. Chez le premier, la paroi des longues cellules ondule en forme de lettre grecque êta, chez le second en oméga, et le rapport entre deux mesures de la cellule vaut en moyenne 0,79 d’un côté et 0,33 de l’autre. Ils appliquent ces critères à 46 échantillons tirés de cinq fosses nouvelles, numérotées CS-I à CS-V et ouvertes au bord de la terrasse, ainsi qu’à un échantillon conservé dans un flacon au musée de la culture de Cishan. Des biomarqueurs, molécules propres à chaque espèce, complètent l’examen.
Les 27 échantillons des fosses CS-I, CS-III et CS-IV, que les auteurs datent d’environ 10 300 à 8 700 ans avant le présent, ne contiennent que du millet commun. Dans les 20 échantillons plus récents, jusque vers 7 500 ans, le millet des oiseaux apparaît, sans jamais dépasser 2,8 % des phytolithes d’enveloppe. La fosse CS-I conserve sur un mètre et demi trois couches d’enveloppes de millet commun alternant avec trois lits de glumes et de feuilles de roseau, qui tapissaient le fond, selon les auteurs, à la manière d’une natte épaisse. Gary Crawford, de l’université de Toronto, salue dans le même numéro de la revue un résultat qui place pour la première fois l’origine de l’agriculture de la Chine du Nord à la charnière du Pléistocène et de l’Holocène, comme en Asie du Sud-Ouest, au Mexique ou en Amérique du Sud.
Ces dates n’ont pas convaincu tout le monde, et l’objection porte sur un point de laboratoire. En 2021, Chris Stevens, Dorian Fuller et trois coauteurs rappellent qu’aucun grain carbonisé n’est jamais sorti de Cishan. Les âges les plus anciens, qui remontent jusque vers 8000 avant notre ère, porteraient selon eux sur un carbone de source inconnue, contrairement à ce que répètent les citations courantes, et ils contredisent les charbons du site, datés de 6000 à 5500 avant notre ère environ, en accord avec la chronologie culturelle de la région. Ils les tiennent donc pour peu fiables, à la suite de l’archéobotaniste Zhao Zhijun en 2011 et du manuel de Li Liu et Xingcan Chen en 2012. Lu et ses collègues avaient pourtant marqué d’un G, pour grain, les échantillons datés tirés des dépôts de céréales, et Crawford écrivait que les neuf dates obtenues par accélérateur portaient directement sur le millet. Le camp de Lu peut faire valoir la cohérence de son matériel, quarante-sept échantillons dans lesquels les phytolithes du millet des oiseaux n’apparaissent que dans les dépôts postérieurs à 8 700 ans, des biomarqueurs qui désignent la même espèce que la silice, et des fosses neuves fouillées hors de l’ancien chantier. Les publications consultées ne permettent pas de dire quel carbone a été mesuré au juste, et l’âge des premières récoltes stockées à Cishan dépend de ce seul détail.
Le millet commun de Cishan, lui, n’est guère contesté.
Nanzhuangtou, Donghulin, Shizitan
Bien avant les fosses, on broyait déjà des graines de graminées sauvages. Sur le site de Shizitan, dans le Shanxi, la localité 14 a livré trois pierres à moudre utilisées entre 23 000 et 19 500 ans avant le présent, en plein dernier maximum glaciaire, quand les glaces atteignaient leur plus grande extension. En 2013, Li Liu, de l’université Stanford, et quatre coauteurs y reconnaissent par les traces d’usure et les résidus des graminées de la tribu des Paniceae, celle des millets, avec des haricots du genre Vigna, l’igname de Chine et des racines de Trichosanthes, une plante de la famille des courges. Ces graminées, concluent-ils, étaient exploitées quelque 12 000 ans avant leur domestication. Dans une autre localité du même site, Sheahan Bestel et ses collègues ont retrouvé des grains carbonisés de sétaire sauvage.
Vers 11 500 ans avant le présent, des groupes qui fabriquent déjà des poteries vivent au pied des monts Taihang, en bordure de la plaine du Nord. Nanzhuangtou se trouve à 21 mètres d’altitude, à 35 kilomètres à l’ouest du lac Baiyangdian, et Donghulin sur un piémont, vers 400 mètres, non loin de Pékin. En 2012, Xiaoyan Yang, de l’Institut des sciences géographiques de l’Académie chinoise des sciences, et ses coauteurs y extraient des grains d’amidon des sédiments, des outils de mouture et des résidus carbonisés collés à un tesson. Nanzhuangtou est daté de 11 500 à 11 000 ans environ, Donghulin de 11 000 à 9 500. Les auteurs en concluent que l’on moulait et cuisait des millets dès 10 000 ans environ, ce qui allonge d’un millénaire l’histoire connue de leur usage, et proposent une domestication du millet des oiseaux étalée sur deux millénaires ou davantage.
Stevens et ses coauteurs demandent de la circonspection devant ces amidons dits de type domestique, puisque l’on ne connaît pas avec certitude les formes sauvages auxquelles les comparer. Pour eux, ces sites prouvent la récolte de millets sauvages, sans plus. Chez le blé et l’orge du Proche-Orient, on reconnaît la forme domestique à l’axe de l’épi qui ne se brise plus de lui-même à maturité, mais les petites pièces qui portent cette trace chez les millets brûlent presque toujours, si bien qu’il ne reste que la taille du grain pour juger. À Donghulin, des grains carbonisés des deux millets, petits mais d’allure domestique selon Zhao Zhijun, attendaient encore en 2021 une étude détaillée.
Les chiens de Dadiwan mangeaient du millet
À Dadiwan, dans le comté de Qin’an, au Gansu, à l’ouest du plateau de lœss, les grains carbonisés de millet commun sont rares dans les niveaux les plus anciens, occupés entre 7 900 et 7 200 ans environ, et n’apprennent presque rien de son importance. Loukas Barton, Robert Bettinger et leurs collègues ont donc mesuré en 2009 les isotopes du carbone et de l’azote dans des os conservés au musée du Gansu et à l’université de Lanzhou. Les millets suivent une voie de photosynthèse, dite en C4, qui laisse dans les tissus de leurs consommateurs une signature riche en carbone 13, et dans le nord de la Chine ce sont pratiquement les seules plantes de ce type à avoir retenu l’attention des hommes. La plupart des chiens de la première phase portent cette signature. Les porcs de la même phase ne la portent pas, et il s’agissait sans doute de sangliers chassés. Aucun os humain de cette phase n’a pu être analysé. Les auteurs en déduisent que l’on récoltait et stockait assez de millet commun pour nourrir les gens et leurs chiens de chasse toute l’année, et qu’une agriculture plus intensive, avec les deux millets et des porcs nourris de grain, était en place vers 5 900 ans. Bettinger, Barton et Christopher Morgan ont soutenu l’année suivante que la transition s’était déroulée à Dadiwan tout autrement que dans les foyers agricoles mieux connus, et vite.
Plus à l’est, autour de Peiligang, près de Xinzheng, dans le Henan, les paysans rapportaient chez eux dès les années 1950 des meules trouvées dans les champs, et le musée de Xinzheng en avait reçu plus de vingt en 1969 sans savoir, selon son conservateur Du Ping’an, d’où ni de quand elles venaient. Leur lien avec le millet ne va pas de soi. En 2010, Li Liu et ses collègues ont surtout reconnu des glands sur les meules de Shigu et d’Egou, deux sites de la même culture. À Tanghu, le plus grand village de la culture de Peiligang connu à ce jour, une analyse des phytolithes avait livré en 2012 du millet commun associé au riz vers 7 800 ans, et Li Weiya et ses coauteurs concluent en 2020 que les céréales dominaient sur les meules, broyées à sec sur une peau posée sous la dalle, à côté de glands et d’organes souterrains. À Cishan, où les fouilles ont livré environ 120 meules avec leurs molettes, Qiao Dengyun les interprète comme des outils à décortiquer le grain par frottement, d’après l’usure concentrée sur une seule face de la molette. Le responsable des fouilles actuelles de Peiligang, Li Yongqiang, affirmait en 2026 que millet des oiseaux, millet commun et riz y étaient cultivés ensemble il y a plus de 8 000 ans, et les données détaillées de cette affirmation n’apparaissent pas dans les publications consultées.
Tanghu et Peiligang, que les publications rangent dans la région du moyen fleuve Jaune, se trouvent dans le haut bassin de la Huai, sur la rivière Shuangji pour le second, et Nanzhuangtou comme Donghulin bordent la plaine du Nord. Le fleuve Jaune du titre désigne donc une région culturelle aux limites larges, celle du lœss et de la plaine qu’il domine, dont plusieurs rivières appartiennent à d’autres bassins.
Quelques dixièmes de millimètre
Pour savoir quand une plante a changé, il faut mesurer ses grains sur une longue durée. Chris Stevens, Gideon Shelach-Lavi, Hai Zhang, Mingyu Teng et Dorian Fuller l’ont fait en 2021 pour le millet commun, sur des grains carbonisés de 43 sites répartis dans dix provinces, de 7000 à 1500 avant notre ère. Les plus anciens grains datés directement et acceptés par tous viennent de Yuezhuang, au Shandong, entre 5880 et 5710 avant notre ère, puis de Zhuzhai, au Henan, de Xinglonggou, en Mongolie-Intérieure, et de Baijia, dans la vallée de la Wei, tous antérieurs à 5550. Vers 6000 avant notre ère, la largeur moyenne d’un grain tourne autour de 1,1 à 1,2 millimètre. Elle augmente ensuite lentement, partout à peu près au même rythme, puis se stabilise entre 1,5 et 1,7 millimètre après 3300 avant notre ère, quand les populations de millet commencent à diverger. Les auteurs en tirent une domestication encore en cours entre 6000 et 3300 avant notre ère, une culture continue peu probable avant 6500 et des formes pleinement domestiques entre 4000 et 3300, soit une durée de deux à trois millénaires comparable à celle que l’on a mesurée pour le blé, l’orge et le riz. Ils admettent qu’une longue période de récolte et de soins à petite échelle a pu précéder, et lisent dans la dispersion de ces premiers villages la marque de plusieurs foyers, nés d’une même tradition de cueillette répandue dans tout le nord de la Chine depuis le début de l’Holocène.
Le millet des oiseaux a un ancêtre sauvage connu, la sétaire verte, Setaria viridis. Le millet commun n’a pas d’ancêtre identifié avec certitude. La forme que l’on propose le plus souvent, Panicum ruderale, regroupe probablement pour une bonne part des plantes échappées des champs ou croisées avec la plante cultivée, même si une étude génétique de 2019 y voit aussi des descendants de l’ancêtre perdu. Les parents vivants les plus proches du millet commun poussent en Amérique, et la séparation remonterait à quelque sept millions d’années. Faute d’ancêtre de référence, on ne sait pas si les plus anciens grains connus étaient déjà transformés ou s’ils ressemblaient encore à la plante sauvage, et Stevens et ses coauteurs n’excluent pas la seconde hypothèse.
Dans les premières cultures villageoises, entre 6000 et 5000 avant notre ère, le millet commun domine presque partout et le millet des oiseaux reste rare ou absent. Le rapport s’inverse avec la culture de Yangshao, où le millet des oiseaux devient le millet dominant. En 2005, E. A. Pechenkina et ses collègues ont étudié quatre sites des bassins de la Wei et du fleuve Jaune. À Jiangzhai et à Shijia, les os humains donnent une valeur moyenne de carbone 13 de moins 10 pour mille, à 0,8 près, qui fait du millet l’aliment de base, et les porcs comme les chiens en consommaient une part plus grande encore que les hommes. À Xipo, entre 5 800 et 5 000 ans, l’alimentation des porcs domestiques était dominée par le millet.
Le millet commun a fini par traverser l’Eurasie, et sa chronologie européenne a subi l’épreuve que celle de Cishan attend encore. Des grains signalés dans des contextes du VIᵉ millénaire avant notre ère faisaient croire à des contacts très anciens entre la Chine et l’Europe. En 2013, Giedre Motuzaite-Matuzeviciute et ses collègues datent directement dix de ces grains, qui se révèlent nettement plus jeunes que les couches qui les contenaient, où ils étaient descendus, selon l’université de Kiel, par les galeries des racines et des vers de terre. En 2020, Dragana Filipović et une quarantaine de chercheurs datent des grains de 75 sites et placent les débuts de cette culture en Europe au XVIᵉ siècle avant notre ère au plus tôt, suivis d’une diffusion rapide aux XVᵉ et XIVᵉ siècles.
« Nous recevrons la récolte de shu »
Les plus anciens textes chinois parlent déjà du millet commun. Un plastron de tortue de la fin de la dynastie Shang, mis au jour dans la fosse YH127 de Xiaotun, à Anyang, mesure 21,1 centimètres sur 14,2. Il est conservé au musée de l’Institut d’histoire et de philologie de l’Academia Sinica, à Taipei, sous le numéro R044295. Un jour bingchen du quatrième mois, le devin Que y pose une question en deux formules opposées, « nous recevrons la récolte de shu » et « nous ne recevrons peut-être pas la récolte de shu ». Au revers est noté le pronostic du roi, favorable, qui annonce une bonne récolte. Le shu des devins est le millet commun.
L’ancêtre que les Zhou honorent dans le poème « Sheng min » s’appelle Hou Ji, et son nom porte le mot ji, que le traducteur James Legge rend ailleurs par « millet des sacrifices ». Le poème appartient aux Grandes odes du Shijing, que le jésuite Séraphin Couvreur traduisit en français en 1896. Hou Ji y arrache les herbes épaisses et sème des céréales jaunes et vigoureuses, puis le ciel lui accorde de bonnes semences, quatre sortes de millet que Legge rend par le noir, celui à double grain, le rouge et le blanc, que l’on moissonne, que l’on entasse sur le champ et que l’on porte à dos d’homme pour les sacrifices qu’il a fondés. Dans « Bi gong », un hymne de l’État de Lu, Hou Ji sait quand mûrissent le shu et le ji.
Devant le site de Cishan se dresse depuis 1990 une stèle gravée en écriture sigillaire, qui proclame le lieu « berceau du su », le millet des oiseaux, pour honorer les anciens habitants qui l’auraient mis en culture. Les phytolithes de 2009 ont rendu le premier rang à l’autre millet, celui que les devins Shang appelaient shu. Le rapport des campagnes de 1985 à 1998, préparé sous la direction de Qiao Dengyun et de Gao Jianqiang, a paru aux éditions Wenwu en septembre 2025, et les présentations publiées à sa sortie ne disent pas s’il apporte enfin, de l’une des quelque mille fosses vidées sur la terrasse de la Nanming, un grain carbonisé que l’on pourrait dater.
Pour aller plus loin
La domestication du millet se lit avec celle du riz dans le bas Yangzi, autre foyer chinois d’une agriculture indépendante, et avec la culture de Yangshao, dont les villages de la vallée de la Wei vivaient de millet et de porc. Elle conduit aussi vers les inscriptions oraculaires des Shang à Anyang et vers l’arrivée du millet commun en Europe à l’âge du Bronze.
En Chine du Nord, le mot millet recouvre deux plantes différentes. Ce sont deux herbes aux grains minuscules, le millet commun et le millet des oiseaux. Pendant des millénaires, elles ont nourri les villages du fleuve Jaune et des plaines voisines. Les spécialistes cherchent depuis longtemps à savoir quand on a commencé à les semer, et à quelle vitesse elles ont changé entre les mains des paysans.
La cendre de Cishan
Tout commence en 1972, dans une province du nord appelée le Hebei. Des paysans du village de Cishan y creusent un canal pour arroser leurs champs. Sous la terre, ils trouvent des tessons et de lourdes pierres à moudre. Quelques années plus tard, les archéologues dégagent des fosses creusées dans la terre jaune, encore remplies de grain.
Ce grain ne supporte pas l’air libre. À peine dégagé, il sèche et tombe en poudre. Les fouilleurs le datent d’un peu plus de huit mille ans. Pour l’époque, c’est le plus vieux témoin connu de la culture du millet en Chine.
Pendant longtemps, on y voit du millet des oiseaux. Une stèle dressée devant le site célèbre même l’endroit comme son berceau. L’enquête reprend en 2009 avec une équipe chinoise. Elle s’intéresse à ce qui reste de l’enveloppe du grain, devenu poussière.
Les herbes fabriquent dans leurs tissus de minuscules grains de silice, une matière proche du verre. Ces grains résistent au feu et conservent la forme exacte des cellules d’origine. Chez chaque millet, les parois de ces cellules ondulent d’une façon différente. D’après ces dessins, le grain le plus ancien de Cishan est du millet commun.
Une date qui divise
La même équipe date aussi les fosses les plus anciennes. Elle obtient environ 10 300 ans, bien plus que les anciennes mesures. Un chercheur de l’université de Toronto salue aussitôt le résultat. Selon lui, l’agriculture du nord de la Chine commencerait alors à la même époque qu’au Proche-Orient.
D’autres spécialistes refusent cette date. À Cishan, on n’a jamais retrouvé un seul grain noirci par le feu, qui aurait pu être daté directement. Selon eux, le carbone mesuré par le laboratoire ne vient peut-être pas du grain. Les charbons du même site donnent d’ailleurs des âges plus récents.
Le désaccord porte donc sur un détail de laboratoire. Les publications ne permettent pas de savoir qui a raison. Sur l’espèce, en revanche, presque personne ne discute. Le grain de Cishan est bien du millet commun.
Avant les premiers champs
Bien avant ces fosses, des chasseurs broyaient déjà des graines sauvages. Dans le Shanxi, des pierres à moudre ont servi il y a environ 23 000 ans, au plus froid de la dernière période glaciaire. Des restes de graines de la famille du millet y sont restés accrochés. Ces herbes étaient donc récoltées bien avant d’être semées.
Plus à l’ouest, à Dadiwan, ce sont les chiens qui parlent. Les os gardent une trace chimique de ce que l’on a mangé, et le millet y laisse une marque particulière. Les plus anciens chiens du village portent cette marque. Selon les chercheurs, leurs maîtres récoltaient et stockaient assez de millet pour les nourrir toute l’année.
Un grain qui grossit lentement
Pour reconnaître une plante cultivée, on regarde d’habitude l’épi. Chez le blé, il ne se casse plus tout seul quand il mûrit. Chez le millet, les petites pièces qui le montreraient brûlent presque toujours. Les chercheurs mesurent donc la taille des grains.
Une équipe a mesuré des grains de millet commun venus de dizaines de sites. Leur largeur augmente très lentement, sur deux à trois mille ans. Transformer une plante sauvage en plante des champs, c’est la domestiquer. Pour ces chercheurs, cette domestication a donc pris des millénaires.
Un mystère demeure pourtant. Le millet des oiseaux descend d’une herbe sauvage bien connue, la sétaire verte. Pour le millet commun, personne n’a identifié l’ancêtre avec certitude. On ne sait donc pas si les plus vieux grains retrouvés avaient déjà changé.
Plus tard, dans les grands villages de la culture de Yangshao, le millet des oiseaux prend la première place. Les os des habitants montrent que le millet est alors leur nourriture de base. Les porcs et les chiens en mangeaient plus encore que les hommes.
Bien plus tard encore, les devins des rois Shang demandaient si la récolte de millet commun serait bonne. Le dessous d’une carapace de tortue portant cette question est conservé à Taipei, au musée de l’Academia Sinica.
La version complète détaille la querelle sur le carbone daté à Cishan, et raconte comment dix grains de millet trouvés en Europe se sont révélés bien plus jeunes que leur couche.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Fosses de stockage de la culture de Cishan, terrasse nord de la Nanming, Wu’an (Hebei), 88 fosses à grain fouillées en 1976-1978 (env. 109 m³ de dépôts, de 0,3 à 2 m d’épaisseur), fosses CS-I à CS-V échantillonnées en 2009 et échantillon BWG du musée de la culture de Cishan – site classé au niveau national depuis 1988 [Lu et al., PNAS, 2009, PubMed Central](https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2678631/
- Meule « en semelle » à quatre pieds (env. 40 × 20 cm) et molette de pierre recueillies en 1972 à Cishan – réserve des objets de Cishan, Institut des reliques culturelles de la province du Hebei [Li Dongyun, Hebei xinwen wang, 2020, repris par le CSSN](https://cssn.cn/kgxc/kgxc_kgsb/202207/t20220728_5431321.shtml
- Stèle « 粟发祥地 » (« berceau du su »), écriture sigillaire, dressée en 1990 – près du site de Cishan, Wu’an [Li Dongyun, 2020, CSSN](https://cssn.cn/kgxc/kgxc_kgsb/202207/t20220728_5431321.shtml
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Sources primaires (suite)
- Trois pierres à moudre de Shizitan, localité 14 (Shanxi), env. 23 000-19 500 ans avant le présent, résidus de Paniceae, Triticeae, Vigna, Dioscorea opposita et Trichosanthes kirilowii [résumé de Liu et al. 2013, phys.org](https://phys.org/news/2013-03-stones-ice-age-birth-agriculture.html
- Ossements de chiens, de porcs et d’humains de Dadiwan, phases 1 et 2, comté de Qin’an (Gansu) – collections du musée du Gansu et de l’université de Lanzhou [Barton et al. 2009, PubMed Central](https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2667055
- Plastron de tortue inscrit, Bing Bian 0008, fin de la dynastie Shang, 21,1 × 14,2 cm, fosse YH127, Xiaotun, Anyang, divination du devin Que sur la récolte de shu (黍) – Musée de l’Institut d’histoire et de philologie, Academia Sinica, Taipei, R044295 [fiche de collection](https://museum.sinica.edu.tw/en/collection/7/item/1213/
- Shijing, Grandes odes (Da ya), « Sheng min », strophes 1, 5 et 6 [texte chinois et traduction de James Legge, Chinese Text Project](https://ctext.org/book-of-poetry/sheng-min
- Shijing, Hymnes de Lu (Lu song), « Bi gong », strophe 1 [texte chinois et traduction de James Legge, Chinese Text Project](https://ctext.org/book-of-poetry/bi-gong
Bibliographie
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