Ianuarii ou Iunii : un mot sépare les deux dates, et le copiste s’est trompé. La recension du Nord de la Chronique anglo-saxonne, celle des manuscrits D et E, place le raid de Lindisfarne au sixième jour avant les ides de janvier, ce qui donne le 8 janvier 793. Personne ne retient cette date. On n’arme pas une flotte pour la mer du Nord en plein hiver, et les éditeurs corrigent depuis longtemps en ides de juin : le 8 juin. La journée la plus célèbre du monde viking repose sur une conjecture portant sur une syllabe.
Trois lignes d’annale et quatre lettres
Cette annale n’appartient pas au fonds commun de la Chronique, compilé au Wessex en 892, comme Peter Sawyer l’a établi dès 1962. Le fonds commun, lui, ne retient avant 835 qu’un seul épisode de piraterie, et il se passe au Wessex. Le récit de référence a donc un point de vue, et il est méridional.
Le texte dit peu. Des présages, une famine, un pillage, du meurtre. Le récit long, celui qu’on cite partout, vient de l’Historia Regum, une compilation attribuée à Syméon de Durham dont la section 732-802 dérive d’annales northumbriennes perdues, et qui n’est conservée que par un manuscrit unique de la fin du XIIᵉ siècle, à Cambridge, Corpus Christi College, MS 139. Les païens y arrivent comme des frelons, les frères y sont tués, emmenés enchaînés, chassés nus, noyés. Trois siècles et demi séparent la plume de l’événement. Le récit peut être exact dans le détail. Il n’est pas un témoignage.
Restent les lettres. Alcuin d’York, alors à la cour de Charlemagne, écrit au roi de Northumbrie Æthelred, aux moines de Wearmouth-Jarrow, à l’évêque Higbald et à un prêtre de l’île nommé Cudrad, qui a survécu. Ce sont les lettres 16, 19, 20 et 22 de l’édition Dümmler. Elles sont contemporaines et elles ne valent pas témoignage non plus : Alcuin écrit depuis le continent, à partir d’une lettre de Higbald aujourd’hui perdue. Sa lettre 20 contient d’ailleurs le détail le plus utile de tout le dossier, et le moins spectaculaire : il ira demander à Charlemagne son appui pour récupérer les jeunes gens emmenés en captivité. Des canaux de négociation existent donc, avec des gens qu’on décrit par ailleurs comme une irruption venue de nulle part.
Une cinquième lettre traîne dans les dossiers de l’île et n’y a pas sa place. En 797, Alcuin demande à un destinataire nommé Speratus ce qu’Ingeld, héros païen, a à voir avec le Christ. On identifiait ce Speratus à Higbald, ce qui faisait de la phrase la preuve qu’on récitait de la poésie héroïque à la table des moines de Lindisfarne. Donald Bullough a rouvert le dossier en 1993 : l’identification n’est plus tenue pour acquise.
Le péché des Northumbriens
Alcuin ne cherche pas des Scandinaves : il cherche une faute. Sa lettre à Æthelred passe en revue le vêtement, la coiffure, les mœurs des grands, et lui reproche de tailler barbe et cheveux à la manière des païens dont il redoute maintenant les navires. Le malheur n’est pas arrivé par hasard, écrit-il, il est le signe d’une grande faute.
Les chroniqueurs northumbriens fournissent un coupable plausible. Le noble Sicga avait conduit le complot qui assassina le roi Ælfwald le 23 septembre 788 ; en février 793, il périt de sa propre main ; le 23 avril, son corps est porté à Lindisfarne pour y être enterré. Un régicide suicidé inhumé en terre sainte, six semaines avant l’attaque. Pour un lecteur du VIIIᵉ siècle, la démonstration est faite.
Cette grammaire n’a rien de nouveau et ne vise pas que les païens. Bède, au livre IV, chapitre 26 de son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, raconte comment le roi Ecgfrith de Northumbrie envoya en 684 une flotte ravager la plaine de Brega, en Irlande, pillant des églises et emmenant des captifs, chez un peuple qu’il qualifie d’inoffensif et de toujours ami des Angles. Bède lit la mort d’Ecgfrith devant les Pictes l’année suivante comme le châtiment de cette impiété. Un siècle plus tard, la même mécanique tourne dans l’autre sens, contre les Northumbriens. Lucie Malbos a suivi le trajet de ce discours monastique, de la dénonciation à l’instrumentalisation de la violence. Les clercs subissent le raid et s’en servent.
Sept hommes armés sur une pierre du IXᵉ siècle
Le musée de Lindisfarne Priory conserve un marqueur de tombe qu’on appelle la pierre du Jugement. Sur une face, sept hommes en rang brandissent haches et épées. Sur l’autre, deux personnages agenouillés au pied d’une croix, sous un soleil et une lune : le Jugement dernier. La pierre a longtemps servi d’illustration au raid de 793, comme si un survivant l’avait fait graver. English Heritage la date du IXᵉ siècle et lit les deux faces ensemble. Les sept hommes en armes appartiennent à l’iconographie de la fin des temps.
Elle n’est pas seule. Les fouilles du prieuré ont livré 51 pierres sculptées anglo-saxonnes, entières ou fragmentaires, dont au moins 23 se datent de la fin du VIIIᵉ à la fin du Xᵉ siècle, et 21 portent un nom, en runes ou en lettres latines. C’est le dossier le plus solide de l’île, et ce qu’il documente est un cimetière en activité.
Le grand manuscrit de la maison pose un problème du même ordre. Les Évangiles de Lindisfarne, à la British Library sous la cote Cotton MS Nero D IV, portent au folio 259r un colophon, cette note finale par laquelle un copiste signe son travail, ajouté vers 970 par Aldred, prévôt de Chester-le-Street. Il attribue l’écriture à Eadfrith, la reliure à Æthelwald, et à l’ermite Billfrith les ornements d’or, de gemmes et d’argent doré posés sur le plat. Cette couverture d’orfèvrerie a disparu. On lit souvent qu’elle est partie dans les mains des pillards de 793 : le colophon la décrit près de deux siècles après.
Ce que la truelle n’a pas trouvé
Les ruines qu’on visite sont celles d’un prieuré du XIIᵉ siècle, dont l’église était bâtie vers 1150. Du monastère fondé en 635 par Aidan, venu d’Iona à la demande du roi Oswald, on ne connaît toujours pas l’emplacement exact.
Depuis 2016, DigVentures et le département d’archéologie de l’université de Durham, avec David Petts, y conduisent un programme de dix ans dont 2025 était la dernière campagne. Le bilan ne va pas dans le sens attendu. Une centaine de sépultures dégagées, plus de 20 000 fragments osseux épars, du VIIᵉ au XIᵉ siècle, un cimetière dont on estime qu’il pourrait contenir de l’ordre de 3 000 individus et qui descend jusqu’au rivage du port ancien. Des hommes, des femmes, des enfants, donc pas seulement des moines. Un tronçon du vallum, le fossé qui délimitait l’enclos monastique. Des galets de quartz blanc ramassés à marée basse et déposés dans les tombes.
Aucune couche de destruction. Aucun charnier. Aucun objet qu’on puisse rattacher à juin 793. Les fouilleurs posent eux-mêmes la question de savoir si certains traumatismes relevés sur les squelettes tiennent au raid, et ils la laissent ouverte, faute de datation assez fine. Ce qu’on tient en revanche est net : on continue d’enterrer sur l’île après l’attaque, et pendant deux siècles.
Ce que 793 ne commence pas
Quatre ans plus tôt, trois navires abordent la côte du Wessex. La Chronique note l’épisode sous l’année 787, qu’on rectifie en 789, et précise dans les versions du Nord qu’ils venaient du Hordaland, en Norvège. Le reeve du roi, l’officier chargé de conduire les étrangers jusqu’à la résidence royale, les prend pour des marchands et se fait tuer sur place. Il s’appelait Beaduheard : le nom ne figure que chez Æthelweard, qui écrit son chronicon en latin entre 975 et 983 environ. Alban Gautier a posé la question du trajet lui-même, par la Manche ou par la mer d’Irlande, avec quelles escales et quels renseignements préalables sur les côtes.
Le document suivant pèse plus lourd, parce qu’il s’agit d’un acte. En 792, au concile de Clofesho, Offa de Mercie confirme les libertés des églises du Kent et les exempte de diverses charges, mais il réserve expressément le service militaire contra paganos marinos cum classis migrantibus, contre des païens de mer venus avec des flottes en mouvement, ainsi que la construction de ponts et de fortifications contre les païens. L’acte n’est connu que par deux cartulaires du XIIIᵉ siècle, ces registres où les établissements recopiaient leurs titres, et Susan Kelly l’a tenu pour authentique en l’éditant. Clare Downham en tire la conséquence : on organise la défense côtière du Kent un an avant Lindisfarne.
Le monde scandinave, lui, n’attendait pas 793 pour prendre la mer en armes. À Salme, sur l’île estonienne de Saaremaa, deux navires à clins de 11,5 et 17 mètres ont été dégagés entre 2008 et 2012 avec sept et trente-quatre hommes à l’intérieur, morts violemment vers 750. Les rapports isotopiques du strontium mesurés dans leurs dents, qui enregistrent la géologie des lieux où l’on a grandi, désignent la Suède centrale. Plus de quarante ans avant la Northumbrie, une troupe scandinave meurt en armes sur une île de la Baltique orientale. Pierre Bauduin préfère pour cette raison parler de mouvement viking : le mot évite le modèle de l’irruption.
Reste le pourquoi, et il n’est pas tranché. James Barrett a passé en revue en 2008 les causes habituelles, technique navale, climat, démographie, économie, politique, religion, pour les écarter une à une, avant d’avancer une explication démographique qu’il présente lui-même comme une hypothèse difficile à saisir archéologiquement. Steven Ashby a déplacé la question en 2015 vers ce que le raid rapportait socialement à celui qui en revenait, en réputation autant qu’en métal.
La suite immédiate ne ressemble pas à une marée montante. En 794, à Donemuthan, un site que nous ne savons pas localiser et que Syméon de Durham identifiait à Jarrow, l’affaire tourne mal pour les assaillants : chefs tués, navires brisés par le mauvais temps, naufragés abattus à l’embouchure.
Quatre-vingt-deux ans avant le départ
L’idée que le monastère meurt en 793 ne tient pas devant les dates. Les sources documentaires font reculer les moines vers l’intérieur, à Norham, dans les années 830. La décision d’abandonner l’île est prise en 875. La communauté marche sept ans avec le cercueil de Cuthbert avant de s’installer à Chester-le-Street, puis les reliques gagnent Durham en 995, où elles sont toujours. Entre le raid et le départ, quatre-vingt-deux ans.
Quand les moines de Durham rebâtissent une église sur l’île, vers 1150, ils installent devant le maître-autel un cénotaphe, une tombe vide, à l’endroit où Cuthbert avait d’abord été enseveli. Le corps était à Durham depuis un siècle et demi. Les pèlerins sont venus quand même.
Pour aller plus loin
Ce dossier touche à la tombe-navire d’Oseberg et aux sépultures de bateau scandinaves, où l’archéologie du VIIIᵉ et du IXᵉ siècle se lit sans le filtre des clercs. Il rejoint la question de la Grande Armée païenne des années 865-878 et de la conquête danoise du nord de l’Angleterre, qui est d’une autre nature que les raids côtiers. Il croise enfin l’art insulaire des évangéliaires enluminés, d’Iona à Lindisfarne, et la fabrique du culte de saint Cuthbert à Durham.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Chronique anglo-saxonne, années 793 et 794, recension du Nord : présages, famine, pillage de l’église de Lindisfarne, puis pillage du monastère d’Ecgfrith à Donemuthan et destruction de la flotte assaillante éd. S. Irvine, *The Anglo-Saxon Chronicle : A Collaborative Edition*, VII, *MS E*, Cambridge, 2004
- Chronique anglo-saxonne, année 787 (pour 789), arrivée de trois navires et meurtre du prévôt royal éd. J. Bately, *The Anglo-Saxon Chronicle : A Collaborative Edition*, III, *MS A*, Cambridge, 1986
- *Chronicon Æthelweardi*, notice de l’arrivée des trois navires à Portland et nom du prévôt Beaduheard, rédigé entre 975 et 983 environ éd. et trad. A. Campbell, Londres, 1962, p. 27
- Alcuin, lettre 16 à Æthelred, roi de Northumbrie, 793 : vêtement, coiffure et faute des grands MGH, *Epistolae* IV, *Epistolae Karolini Aevi* II, éd. E. Dümmler, Berlin, 1895
- Alcuin, lettre 19 aux moines de Wearmouth-Jarrow même édition
- Alcuin, lettre 20 à Higbald, évêque de Lindisfarne : le sang répandu autour de l’autel et le projet de solliciter Charlemagne pour la libération des captifs même édition
- Alcuin, lettre 22 au prêtre Cudrad de Lindisfarne, survivant du raid même édition
- Alcuin, lettre 124 à Speratus, 797 : la question sur Ingeld et le Christ même édition
- *Historia Regum*, année 793, attribuée à Syméon de Durham, section 732-802 issue d’annales northumbriennes perdues manuscrit unique de la fin du XIIᵉ siècle, Cambridge, Corpus Christi College, MS 139
- Bède le Vénérable, *Histoire ecclésiastique du peuple anglais*, IV, 26 : expédition d’Ecgfrith contre la plaine de Brega en 684 et lecture de sa mort en 685 comme châtiment
- Privilège d’Offa de Mercie aux églises du Kent, concile de Clofesho, 792, réservant le service militaire *contra paganos marinos cum classis migrantibus*, connu par deux cartulaires du XIIIᵉ siècle *Electronic Sawyer* n° 134 ; éd. S. E. Kelly, *Charters of St Augustine’s Abbey, Canterbury and Minster-in-Thanet*, Anglo-Saxon Charters 4, Oxford, 1995, n° 15
- Évangiles de Lindisfarne, colophon d’Aldred au folio 259r, ajouté vers 970 à Chester-le-Street, nommant Eadfrith, Æthelwald et l’ermite Billfrith British Library, Cotton MS Nero D IV
- Pierre du Jugement, marqueur de tombe du IXᵉ siècle, sept hommes armés sur une face, scène du Jugement dernier sur l’autre, dégagé lors des fouilles de la fin du XIXᵉ siècle Lindisfarne Priory Museum, English Heritage
- Sépultures de bateau de Salme I et Salme II, Salme, île de Saaremaa (Estonie) : deux navires à clins de 11,5 et 17 mètres, sept et trente-quatre individus, vers 750 fouilles de 2008-2012
Bibliographie
- Pierre Bauduin, *Histoire des vikings. Des invasions à la diaspora*, Paris, 2019, 672 p. Tallandier
- Lucie Malbos, « Les raids vikings à travers le discours des moines occidentaux. De la dénonciation à l’instrumentalisation de la violence (fin VIIIᵉ-IXᵉ siècle) », *Hypothèses* 16 (1), 2013, p. 315-325, DOI 10,3917/hyp.121,0315 Hypothèses
- Alban Gautier, « La piraterie dans les mers du Nord au haut Moyen Âge », dans Gilbert Buti et Philippe Hrodej (dir.), *Histoire des pirates et des corsaires, de l’Antiquité à nos jours*, Paris, 2016, p. 77-90 CNRS Éditions
- Clare Downham, « The Earliest Viking Activity in England ? », *The English Historical Review*, 2017, DOI 10,1093/ehr/cex066 Oxford University Press
- Peter H. Sawyer, *The Age of the Vikings*, Londres, 1962 Edward Arnold
- Donald A. Bullough, « What Has Ingeld to Do with Lindisfarne ? », *Anglo-Saxon England* 22, 1993, p. 93-125, DOI 10,1017/S0263675100004336 Cambridge University Press
- James H. Barrett, « What Caused the Viking Age ? », *Antiquity* 82 (317), 2008, p. 671-685 Antiquity
- Steven P. Ashby, « What Really Caused the Viking Age ? The Social Content of Raiding and Exploration », *Archaeological Dialogues* 22 (1), 2015, p. 89-106 Archaeological Dialogues
- T. Douglas Price, Jüri Peets, Raili Allmäe, Liina Maldre et Ester Oras, « Isotopic Provenancing of the Salme Ship Burials in Pre-Viking Age Estonia », *Antiquity* 90 (352), 2016, p. 1022-1037, DOI 10,15184/aqy.2016 106 Antiquity
Sources en ligne
- « History of Lindisfarne Priory », par Joanna Story English Heritage
- « The Viking Raid on Lindisfarne », par Joanna Story English Heritage
- « Significance of Lindisfarne Priory » English Heritage
- « Sources for Lindisfarne Priory » English Heritage
- « Cotton MS Nero D IV » British Library, Archives and Manuscripts Catalogue
- « Lindisfarne » université de Durham, département d’archéologie
- « 8 Early Medieval burial types we’ve found on Lindisfarne » DigVentures
- « The Earliest Viking Activity in England ? », texte intégral de l’article de Clare Downham University of Liverpool Repository
- « Isotopic provenancing of the Salme ship burials in Pre-Viking Age Estonia » Antiquity, Cambridge Core
- « Les raids Vikings à travers le discours des moines occidentaux » Cairn.info
- « What caused the Viking Age ? » Antiquity, Cambridge Core