Une main ouverte, les doigts écartés. Puis les doigts à demi repliés. Puis le poing fermé. Puis la main gauche qui vient serrer ce poing de toutes ses forces. Cicéron rapporte que Zénon enseignait ainsi les quatre états par lesquels on passe d’une apparence à un savoir, et qu’il tira du geste le nom du troisième, katalêpsis, la prise (Académiques, II, 145). Voilà à peu près ce qui subsiste en propre de sa théorie de la connaissance. Une chorégraphie de la main, décrite deux siècles après sa mort par un Romain de l’école adverse.
Trois récits du naufrage, dont un qui le nie
Zénon, fils de Mnaséas, vient de Kition, ville grecque de Chypre où s’était installée une colonie phénicienne (Diogène Laërce, VII, 1). Sur son arrivée à Athènes, son biographe aligne des versions sans les départager. Hécaton et Apollonios de Tyr, deux auteurs perdus, racontent l’oracle : à qui demandait comment vivre au mieux, le dieu aurait répondu de prendre le teint des morts, ce que Zénon comprit comme l’ordre de lire les anciens (VII, 2). Vient ensuite le naufrage. Une cargaison de pourpre venue de Phénicie, la côte du Pirée, la boutique d’un libraire à Athènes, le deuxième livre des Mémorables de Xénophon, et Cratès le cynique qui passe dans la rue au bon moment (VII, 2-3).
Puis le texte se dédouble. Zénon aurait dit avoir fait bonne traversée le jour de son naufrage, mot que d’autres rapportent plutôt à sa rencontre avec Cratès ; certains racontent qu’il était déjà installé à Athènes quand il apprit la nouvelle ; d’autres affirment qu’il n’y eut aucun naufrage, qu’il vendit sa cargaison sur place et se tourna vers la philosophie (VII, 4-5). Le même livre le dit prêteur à la grosse aventure pour plus de mille talents (VII, 13). Le marchand ruiné du récit courant tient à un seul des trois états de la tradition.
Il enseigne debout, en marchant, sous un portique du côté nord de l’agora, le Peisianakteion, que les peintures de Polygnote faisaient appeler poikilè, le Bariolé. Le lieu était désert : sous les Trente, près de quatorze cents citoyens y avaient été massacrés (VII, 5). Une vingtaine de titres a circulé sous sa signature, du traité Sur la vie conforme à la nature aux cinq livres de Problèmes homériques (VII, 4). Aucun n’a survécu, et ce qu’on lit de Zénon tient dans des citations dispersées, rassemblées entre 1903 et 1924 par Hans von Arnim dans le premier volume des Stoicorum Veterum Fragmenta, recueil qui sépare chaque témoignage de son contexte polémique. Sa mort elle-même résiste au comptage : Diogène Laërce lui donne quatre-vingt-dix-huit ans sans maladie, puis cite Persée, qui vivait sous son toit, pour soixante-douze (VII, 28).
Une cité sans temples ni monnaie
Son premier livre date des années cyniques, et l’Antiquité plaisantait en disant qu’il l’avait écrit sur la queue du chien (VII, 4). La République n’est connue que par ceux qui la citaient pour l’accabler. Cassius le Sceptique en tire un réquisitoire : Zénon y condamne dès l’ouverture l’éducation grecque ordinaire ; il ne reconnaît comme citoyens, amis et hommes libres que les vertueux, de sorte qu’un père et un fils qui ne sont pas sages sont ennemis ; il pose la communauté des femmes ; il écrit qu’une cité n’a besoin ni de temples, ni de tribunaux, ni de gymnases ; il refuse qu’on frappe monnaie pour le commerce ou pour le voyage ; il veut le même vêtement pour les hommes et pour les femmes (VII, 32-33). Chrysippe garantissait l’authenticité du livre, et le même passage rapporte qu’Athénodore, stoïcien et bibliothécaire à Pergame, avait retranché des rouleaux les propositions gênantes avant d’être pris sur le fait (VII, 34).
Le second témoin est un adversaire déclaré : le traité de Philodème de Gadara Sur les stoïciens, conservé par deux rouleaux carbonisés d’Herculanum, les PHerc. 155 et 339 édités par Tiziano Dorandi en 1982, charge épicurienne qui insiste sur tout ce que Zénon devait aux cyniques.
Puis vient Plutarque, quatre siècles plus tard. Dans la première conférence Sur la fortune ou la vertu d’Alexandre, il ramène la République à une thèse unique : ne pas vivre séparés en cités réglées par des justices distinctes, mais tenir tous les hommes pour membres d’un même ordre, comme un troupeau qui paît un pâturage commun ; Zénon en a rêvé l’image, ajoute-t-il, et Alexandre l’a réalisée (329a-b). Le texte, on ne l’a pas. Ce que ses ennemis lui reprochaient, on l’a. Ce que Plutarque en a tiré, on l’a aussi, et le cosmopolitisme stoïcien dont on parle aujourd’hui descend de ce paragraphe. Malcolm Schofield a reconstitué l’ouvrage à partir de ces débris dans The Stoic Idea of the City (1991). Que le vieux Zénon ait renié le livre de sa jeunesse, on le suppose souvent ; la gêne des stoïciens tardifs est rapportée par un épicurien, et aucune source ne dit que l’auteur l’ait désavoué.
Ce que Zénon appelait prendre
Reprenons le geste, il porte toute la doctrine. La main ouverte figure la phantasia, l’impression : les choses se présentent d’une certaine façon, et cela ne dépend pas de nous. Les doigts qui se replient figurent l’assentiment, synkatathesis, l’acte par lequel on tient l’impression pour vraie, et celui-là dépend de nous. Le poing figure la prise, katalêpsis, mot dont Cicéron précise qu’il n’existait pas avant ce geste. La main gauche qui serre le poing figure la science, que seul le sage possède (Académiques, II, 145).
Reste à savoir à quelles impressions on peut donner son assentiment sans risque. Zénon isole une classe d’impressions dites compréhensives : celles qui viennent de ce qui est, qui sont imprimées et scellées exactement d’après cela même, et qui sont telles qu’elles ne pourraient pas venir de ce qui n’est pas (Sextus Empiricus, Contre les logiciens, I, 248). Le modèle est le sceau dans la cire.
L’objection est venue vite, et de l’Académie voisine. Arcésilas soutient qu’aucune impression vraie n’est telle qu’il ne puisse en exister une fausse exactement semblable (Cicéron, Académiques, II, 77). Prenez deux jumeaux. Persée, l’élève de Zénon, a monté l’épreuve pour de bon contre un contradicteur : il fit déposer une somme chez lui par l’un des frères, puis la fit réclamer par l’autre (Diogène Laërce, VII, 162). L’homme à qui l’on réclame voit quelqu’un d’identique à celui qui a déposé. Rien, dans l’impression, ne dit lequel des deux se tient devant lui.
Zénon a répondu en ajoutant à sa définition la troisième clause, celle qui exclut par construction la fausse jumelle : Cicéron le dit expressément (II, 77), Sextus le confirme (I, 252), et Diogène Laërce transmet encore la version courte, à deux clauses (VII, 46). Ce que fait cette clause se discute toujours, préciser la définition ou lui ajouter une propriété que rien ne permet de reconnaître de l’intérieur, et les académiciens y voyaient une pétition de principe. Le témoin principal du dossier, Cicéron, écrit d’ailleurs depuis leur camp. Le Portique avait sa parade. Sphaïros soutenait devant Ptolémée Philopator que le sage ne se contente jamais d’une opinion ; le roi fit servir des grenades en cire et cria victoire quand la main se tendit. Réponse de l’accusé : il avait donné son assentiment non à « ce sont des grenades », mais à « il est raisonnable que ce soient des grenades » (VII, 177). La Souda raconte la même scène avec Cléanthe (notice ε 3569).
Les deux mots que Cléanthe aurait ajoutés
Stobée, qui recopie un manuel d’Arius Didyme, écrit ceci : Zénon présentait la fin comme homologoumenôs zên, vivre en accord, c’est-à-dire vivre selon une raison unique et concordante, parce que ceux qui vivent en conflit avec eux-mêmes sont malheureux ; et Cléanthe, son premier successeur, y ajouta tê physei, avec la nature (texte 63B de Long et Sedley). Diogène Laërce écrit autre chose : Zénon fut le premier à poser comme fin « vivre en accord avec la nature », et il le fit dans un traité que Diogène nomme, Sur la nature de l’homme (VII, 87).
Deux mots, et l’écart n’est pas d’ornement. Sans le datif, la formule reste formelle : elle exige d’une vie qu’elle soit cohérente avec elle-même, et un homme parfaitement conséquent dans le crime y satisfait. Avec le datif, l’exigence de cohérence devient une thèse de physique, puisque le monde est gouverné par une raison que les stoïciens identifient à Zeus et que bien vivre consiste à accorder la sienne à celle-là (VII, 88). Le mot grec dit déjà la moitié du problème : homologoumenôs est fait de homos, le même, et de logos, parler d’une seule voix.
Rien ne permet de trancher. Les deux traités ont disparu, Arius Didyme et Diogène Laërce écrivent longtemps après d’après des manuels perdus, et aucun manuscrit ne fait pencher la balance.
Un seul bien, et l’élève qui a rompu
La thèse centrale tient en une phrase : la vertu est le seul bien, le vice le seul mal, tout le reste est indifférent. Difficulté immédiate. Si la santé et la maladie sont indifférentes, sur quoi le sage règle-t-il ses choix ? Zénon répond par un vocabulaire qu’il fabrique. Certains indifférents ont une valeur, axia, et se disent proêgmena, promus au premier rang ; les autres sont apoproêgmena. Cicéron lui attribue la création des deux termes (Des termes extrêmes des biens et des maux, III), Diogène Laërce le premier emploi de kathêkon, ce qu’il convient de faire (VII, 25). Le bien porte alors sur l’acte et non sur son objet : la santé reste indifférente, la rectitude de la sélection qui la choisit est bonne. Zénon définissait de même la passion comme un mouvement de l’âme irrationnel et contraire à la nature, ou comme une impulsion excessive (VII, 110), et c’est ce mouvement-là que vise l’apatheia. La thèse célèbre qui fait des passions des jugements, Diogène Laërce l’attribue à Chrysippe (VII, 111).
Ariston de Chios, formé par Zénon, a refusé la distinction et l’a payée d’une rupture. Il soutenait que la fin consiste à vivre dans l’indifférence à tout ce qui se tient entre la vertu et le vice, sans y reconnaître le moindre écart, et comparait le sage au bon acteur, également juste qu’il joue Agamemnon ou Thersite (VII, 160). L’argument tient en une ligne : dire d’une chose qu’elle est promue au premier rang, c’est la dire bonne sous un autre nom. Il quitta le Portique pour Polémon pendant une longue maladie de Zénon (VII, 162). N’importe quel lecteur formulera de lui-même le cas gênant : si un tyran enrôle les hommes valides et renvoie les malades, que devient la santé comme chose promue ? Caton, dans la bouche de qui Cicéron met l’exposé stoïcien, répond que supprimer toute hiérarchie entre les indifférents rend la délibération impossible et prive la prudence de son objet (livre III).
Reste que la réponse pourrait être plus jeune que Zénon. Anna Maria Ioppolo soutient que l’identification de la vertu à la sélection raisonnable des choses conformes à la nature, telle que Caton la formule au livre III, chapitre 31, est un développement tardif, forgé pour parer la critique d’Ariston reprise par Carnéade (dans Cicero’s De Finibus : Philosophical Approaches, 2016). La thèse a été jugée convaincante et discutée sur le détail. Pour la vérifier, il faudrait un témoignage sur la doctrine zénonienne de la sélection antérieur à la Nouvelle Académie. Aucun n’est conservé.
Pour aller plus loin
Ce dossier touche au cynisme de Cratès de Thèbes et de Diogène de Sinope, dont Zénon retient l’exigence et refuse l’impudeur. Il croise le scepticisme d’Arcésilas et de la Nouvelle Académie, qui a fabriqué ses armes contre la définition zénonienne de la représentation compréhensive. Il conduit enfin à Chrysippe, troisième chef de l’école, dont le système a recouvert celui du fondateur au point qu’on lit encore ses thèses sous le nom de Zénon.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, VII, 1-5 origine de Zénon, l’oracle rapporté par Hécaton et Apollonios de Tyr, les trois versions du naufrage, le portique dit *poikilè* et les quatorze cents citoyens tués sous les Trente
- Diogène Laërce, VII, 4 catalogue des ouvrages de Zénon et la *République* « écrite sur la queue du chien » ; VII, 13, les prêts à la grosse aventure
- Diogène Laërce, VII, 25 premier emploi du terme *kathêkon* ; VII, 28, les deux âges incompatibles, quatre-vingt-dix-huit ans ou soixante-douze selon Persée
- Diogène Laërce, VII, 32-34 griefs de Cassius le Sceptique contre la *République*, Chrysippe garant de l’authenticité, les coupes d’Athénodore à la bibliothèque de Pergame
- Diogène Laërce, VII, 46 définition courte, à deux clauses, de la représentation compréhensive ; VII, 87-88, la fin attribuée à Zénon dans *Sur la nature de l’homme* ; VII, 110-111, définition zénonienne de la passion, et attribution à Chrysippe de la passion comme jugement
- Diogène Laërce, VII, 160-162 thèse d’Ariston de Chios, comparaison de l’acteur, épreuve des jumeaux montée par Persée, départ d’Ariston chez Polémon ; VII, 177, Sphaïros et les grenades de cire à la cour de Ptolémée Philopator
- Cicéron, *Academica* (*Lucullus*), II, 145 les quatre positions de la main et la création du mot *katalêpsis* ; II, 77, l’objection d’Arcésilas et l’ajout de la troisième clause par Zénon
- Cicéron, *De finibus bonorum et malorum*, livre III exposé stoïcien mis dans la bouche de Caton : création par Zénon des termes *proêgmenon* et *apoproêgmenon*, réfutation d’Ariston, formule de la fin au chapitre 31
- Sextus Empiricus, *Contre les logiciens*, I (*Adversus mathematicos*, VII), 248 définition à trois clauses de la représentation compréhensive ; 252, la troisième clause ajoutée après l’attaque d’Arcésilas
- Stobée, *Anthologie*, extrait d’Arius Didyme Zénon donne *homologoumenôs zên*, Cléanthe ajoute *tê physei* (texte 63B du recueil de Long et Sedley)
- Plutarque, *Sur la fortune ou la vertu d’Alexandre*, première conférence, 6, 329a-b résumé de la *République* de Zénon et attribution de sa réalisation à Alexandre
- Philodème de Gadara, *Sur les stoïciens*, PHerc. 155 et 339, rouleaux carbonisés d’Herculanum, édition avec traduction italienne par Tiziano Dorandi, 1982 polémique épicurienne sur les origines cyniques de Zénon et sur la *République*
- *Souda*, notice ε 3569 la scène des grenades de cire attribuée à Cléanthe et non à Sphaïros
Bibliographie
- Hans von Arnim (éd.), *Stoicorum Veterum Fragmenta*, 4 volumes, Leipzig, 1903-1924 ; le tome I rassemble Zénon et ses premiers disciples Teubner
- Anthony A. Long et David N. Sedley, *Les Philosophes hellénistiques*, tome II, *Les Stoïciens*, traduit de l’anglais par Jacques Brunschwig et Pierre Pellegrin, Paris, 2001, 570 p., GF nº 642 Flammarion
- Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, traduction française sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé, Paris, 1999, 1398 p., « La Pochothèque » Le Livre de Poche
- Diogène Laërce, *Vies et doctrines des Stoïciens*, traduction de Richard Goulet, Paris, 2006, 192 p. Le Livre de Poche
- Malcolm Schofield, *The Stoic Idea of the City*, Cambridge, 1991 ; réédition avec préface de Martha C. Nussbaum et épilogue de l’auteur, 190 p. University of Chicago Press
- Anna Maria Ioppolo, contribution sur le *telos* stoïcien et la doctrine de la sélection, dans *Cicero’s De Finibus : Philosophical Approaches*, Cambridge, 2016 Cambridge University Press
- Cicéron, *On Academic Scepticism*, traduction, introduction et notes de Charles Brittain, Indianapolis, 2006 Hackett
Sources en ligne
- « Diogenes Laertius, Lives of Eminent Philosophers, BOOK VII, Chapter 1. ZENO » Perseus Digital Library, Tufts University
- « Diogenes Laertius : Life of Zenon (Zeno of Citum) » Attalus
- « Diogenes Laertius : Stoic Philosophers (Cleanthes, Sphaerus, Chrysippus) » Attalus
- « Philodemus : Stoics, Academics, Philonides » Attalus
- « Stoicism » Stanford Encyclopedia of Philosophy
- « Arcesilaus » Stanford Encyclopedia of Philosophy
- « Cicero : Academic Skepticism » Internet Encyclopedia of Philosophy
- « Stoicism, section Cognitive certainty » Routledge Encyclopedia of Philosophy
- « Plutarch, On the Fortune of Alexander, First Oration » LacusCurtius, University of Chicago
- « Suda On Line, epsilon 3569 » Suda On Line, University of Kentucky
- « Cicero’s 'De finibus' : Philosophical Approaches » Bryn Mawr Classical Review
- « The Stoic Idea of the City, Schofield » University of Chicago Press
- « Long (A.) - Sedley (D.), Les philosophes hellénistiques, traduction par Jacques Brunschwig et Pierre Pellegrin » Revue des Études Grecques, Persée
- « Marie-Odile Goulet-Cazé (Dir.), Diogène Laërce. Vies et Doctrines des Philosophes illustres » L’Antiquité classique, Persée