La tombe de Vix : une princesse celte et le plus grand vase grec connu
En janvier 1953, sous un champ de Bourgogne, on exhume une femme parée d’or et un cratère de bronze de 208 kg. Le plus grand vase grec jamais retrouvé.

Vers 52 avant notre ère, dans son camp d’hiver, Jules César dicte le sixième livre de la Guerre des Gaules. Il y consacre plusieurs chapitres à une catégorie d’hommes qu’il appelle les druides : juges, éducateurs, maîtres du sacrifice, dispensés d’impôt et de service militaire. C’est le texte le plus développé que l’Antiquité nous ait laissé sur eux. Et c’est aussi un texte de général en campagne, rédigé pour un public romain, au beau milieu d’une guerre de conquête. Toute l’enquête sur les druides commence par ce paradoxe.
Le tableau de César (Guerre des Gaules, VI, 13-14) est précis. La société gauloise compterait deux ordres dominants, les druides et les chevaliers. Les druides tranchent presque tous les litiges, publics et privés ; celui qui refuse leur sentence est exclu des sacrifices, la peine la plus grave qui soit. Ils obéissent à un chef unique, se réunissent à une certaine époque de l’année « en un lieu consacré, aux confins du pays des Carnutes », région tenue pour le centre de la Gaule. Où situer ce lieu ? Personne ne le sait vraiment. Les érudits ont proposé Chartres, Orléans, Saint-Benoît-sur-Loire ; le dossier n’est pas tranché, et l’image romantique d’une « forêt des Carnutes » remonte surtout au XIXe siècle. César ajoute que la doctrine druidique serait née en Bretagne insulaire, où les plus zélés vont encore se former, et que leur enseignement, entièrement oral, peut durer jusqu’à vingt ans, car il est interdit de le confier à l’écriture, alors même que les Gaulois utilisent l’alphabet grec pour leurs comptes.
Faut-il le croire ? En partie, sans doute. César a fréquenté de près au moins un notable que la tradition rattache aux druides : l’Éduen Diviciacos, son allié politique. C’est Cicéron, et non César, qui le présente comme un druide versé dans la divination et la connaissance de la nature (De la divination, I, 41, 90), l’ayant reçu comme hôte de son frère Quintus. Diviciacos reste le seul druide dont le nom nous soit historiquement parvenu. Mais César a aussi des raisons de grossir le trait. Décrire une Gaule tenue par une caste sacerdotale puissante, avec des sacrifices humains spectaculaires, ces mannequins d’osier remplis de victimes qu’on livre aux flammes, c’est justifier la conquête auprès du Sénat. On a souvent noté que César n’attribue aux druides aucun rôle dans la révolte de Vercingétorix : dans le récit même de la guerre, ils disparaissent. Curieux, pour la classe dirigeante d’un pays en armes.
Un siècle plus tard, Pline l’Ancien fixe pour longtemps l’image du druide. Dans l’Histoire naturelle (XVI, 249-251), il décrit une cérémonie : quand on découvre du gui sur un chêne rouvre, chose rare, un druide vêtu de blanc monte dans l’arbre le sixième jour de la lune, coupe la plante avec une faucille d’or, la recueille dans un linge blanc, puis on immole deux taureaux blancs. Le gui, bu en potion, rendrait fécond tout animal stérile et servirait de remède contre les poisons.
La scène est célèbre. Elle est aussi problématique. Pline écrit dans les années 70 de notre ère, en Italie, à propos de rites qu’il n’a jamais vus, et il glisse lui-même une étymologie douteuse en rattachant le mot druide au grec drus, le chêne. La linguistique moderne préfère une racine celtique, quelque chose comme dru-wid-, « celui qui sait fortement » ou « le très savant », mais le dossier reste discuté. Surtout, aucun autre auteur antique ne mentionne cette cérémonie du gui. On tient peut-être un rite réel, peut-être une curiosité de compilateur. Impossible de trancher.
Avant César, des auteurs grecs avaient déjà parlé des druides, et sur un tout autre ton. La plupart de ces textes dérivent, semble-t-il, du philosophe stoïcien Posidonios d’Apamée, qui avait voyagé en Gaule au début du Ier siècle avant notre ère et dont l’œuvre est perdue, mais que Strabon, Diodore de Sicile et d’autres ont abondamment repris. Strabon (Géographie, IV, 4) distingue trois catégories de savants chez les Gaulois : les bardes, poètes et chanteurs, les vates, devins et sacrificateurs, et les druides, qui s’occupent de la philosophie de la nature et de la philosophie morale. Diogène Laërce, plus tard, va plus loin encore : dans le prologue de ses Vies des philosophes, il rapporte que certains faisaient des druides, aux côtés des mages perses et des gymnosophistes indiens, des inventeurs de la philosophie elle-même.
On voit le mécanisme. Pour un lettré grec, le druide devient une figure du sage barbare, miroir flatteur ou inquiétant selon les besoins du texte. La croyance en l’immortalité de l’âme, que César et Diodore leur attribuent, est aussitôt comparée à la doctrine de Pythagore. Le druide réel s’efface derrière un type littéraire. Déjà.
Et l’archéologie ? Elle est d’un silence remarquable sur les druides eux-mêmes : aucune inscription gauloise ne mentionne clairement un druide, aucune tombe n’est identifiable comme telle. En revanche, elle a transformé notre image de la religion gauloise. Les grands sanctuaires fouillés en Picardie, Gournay-sur-Aronde et Ribemont-sur-Ancre, ont révélé des enclos rituels utilisés pendant des siècles, des milliers d’armes pliées et offertes, des ossements humains manipulés selon des règles strictes. Voilà des rites organisés, durables, qui supposent un personnel religieux compétent.
Et puis il y a le calendrier de Coligny. Découvert en 1897 dans un champ de l’Ain, avec les fragments d’une statue de bronze identifiée à Mars, il se présente sous la forme d’une grande table de bronze très lacunaire. Sa reconstitution a révélé un calendrier luni-solaire couvrant cinq années, en langue gauloise notée en caractères latins, avec des mois de 29 ou 30 jours et des mois intercalaires pour rattraper le décalage entre lune et soleil. On y lit aussi la mention « mat » ou « anmat », lue comme faste ou néfaste. L’objet date de la fin du IIe siècle de notre ère, en pleine époque romaine, mais le savoir qu’il encode rejoint ce que César attribuait aux druides, qui « discutent sur les astres et leurs mouvements ». Un morceau de science calendaire indigène, gravé dans le bronze, dont on ignore qui le tenait précisément.
Sous l’Empire, les druides deviennent indésirables. Pline affirme que Tibère fit interdire leurs druides et cette engeance de devins et de médecins, et Suétone attribue à Claude l’abolition complète de leur religion d’une atroce cruauté (Vie de Claude, 25). En 60 ou 61, Tacite raconte l’assaut romain contre l’île de Mona, l’actuelle Anglesey au pays de Galles : sur le rivage, des druides levant les mains au ciel maudissent les légionnaires, avant que les bois sacrés ne soient abattus (Annales, XIV, 30). Après cela, le mot druide ne désigne plus, dans les textes tardifs, que des devineresses de village.
Le druide moderne naît quinze siècles plus tard, et il naît d’une erreur. Au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, des antiquaires anglais, John Aubrey puis William Stukeley, attribuent aux druides les monuments mégalithiques de Stonehenge et d’Avebury. L’attribution est fausse, ces pierres précèdent de très loin les Celtes, mais l’image s’impose : le druide devient un patriarche en robe blanche au milieu des menhirs. En 1792, à Londres, le poète gallois Edward Williams, dit Iolo Morganwg, fonde une assemblée bardique, le Gorsedd, en s’appuyant sur des manuscrits qu’il a en grande partie forgés lui-même, faux qui ont pesé sur l’érudition galloise pendant un siècle. Le druidisme romantique, puis le néodruidisme contemporain, descendent de cette invention, non des sanctuaires picards.
Reste la question de fond : les druides formaient-ils une puissante caste panceltique, ou César a-t-il systématisé des réalités locales ? Deux lectures s’affrontent. Certains chercheurs, dans la lignée des travaux de Françoise Le Roux et Christian-Joseph Guyonvarc’h, prennent au sérieux la cohérence des sources et rapprochent les druides des brahmanes indiens, au nom d’un héritage indo-européen commun. D’autres, comme l’historien britannique Ronald Hutton dans Blood and Mistletoe (2009), insistent sur le fait que chaque texte antique construit son druide selon ses propres besoins et que l’historien travaille sur des représentations plus que sur des hommes. Entre les deux, la documentation reste ce qu’elle est : mince, indirecte, entièrement écrite par d’autres. Les druides, gardiens d’un savoir oral, ont tenu leur règle jusqu’au bout. Ils ne nous ont rien laissé d’eux-mêmes.
On peut toutefois s’approcher d’eux. Au musée Lugdunum de Lyon, les fragments du calendrier de Coligny sont exposés, remontés sur un panneau : des colonnes de mois gaulois, Samonios, Giamonios, séparées en deux quinzaines par le mot atenoux. Quelqu’un, un jour, savait lire tout cela.
La religion gauloise et ses sanctuaires, de Gournay-sur-Aronde aux dépôts d’armes, mérite un article à part entière, tout comme la langue gauloise et ses rares inscriptions. Le regard de César sur les peuples qu’il combat se retrouve aussi dans nos pages sur la guerre des Gaules et sur Vercingétorix.
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En janvier 1953, sous un champ de Bourgogne, on exhume une femme parée d’or et un cratère de bronze de 208 kg. Le plus grand vase grec jamais retrouvé.