« Ego Ruderico »
Au bas d’un parchemin dressé à Valence en 1098 et conservé dans les archives de la cathédrale de Salamanque, une souscription autographe porte le nom de celui qui accorde la donation, Ego Ruderico. Le surnom sous lequel l’Europe entière le connaît n’y figure pas. Aucun document rédigé de son vivant ne l’appelle Cid. Les textes latins de son temps lui donnent le titre de campidoctor, « maître du champ de bataille », que le castillan rendra par Campeador, et les auteurs arabes qui le combattent écrivent Rudriq ou Ludriq al-Qanbiyatur, transcription de ce même titre. Il faut attendre le Poema de Almería, composé vers 1147-1149 à la gloire d’Alphonse VII, pour lire qu’on l’appelait souvent « Meo Cidi », mon seigneur, d’un mot arabe passé dans le parler roman. Le nom de lieu suit le même chemin. Le Cantar de mio Cid, vers 1200, le désigne comme celui de Vivar, village à une dizaine de kilomètres au nord de Burgos, et c’est un poème du XIVᵉ siècle, les Mocedades de Rodrigo, qui le premier le fait naître là.
On retiendra donc la forme Rodrigo Díaz, celle des actes. Aucune source ne donne sa date de naissance, que les biographes modernes placent entre 1043 et 1048 en remontant à partir de sa carrière connue. Son père, Diego Laínez, appartient à la noblesse castillane. La biographie latine anonyme dite Historia Roderici le montre d’abord auprès de Sanche II, roi de Castille (r. 1065-1072), qui le met à la tête de toute sa milice (Historia Roderici, chap. 5, éd. critique, Turnhout, Brepols, 1990).
Quand Sanche est tué devant Zamora en 1072, son frère Alphonse VI réunit León et Castille, et Rodrigo Díaz passe à son service. Le 19 juillet 1074, selon la date que porte l’acte, il dote Jimena Díaz, fille d’un comte Diego d’Oviedo d’après la Historia Roderici, par une carte d’arrhes, l’acte qui fixe les biens assurés à l’épouse, dont l’original est gardé aux archives de la cathédrale de Burgos. En 1081, après une incursion menée sans ordre royal en terre tolédane, le roi l’exile. Rodrigo Díaz offre alors ses services aux souverains musulmans de Saragosse, al-Muqtadir, puis son fils al-Mutamin, puis al-Mustain II, et bat pour eux le comte de Barcelone Bérenger-Raymond II à Almenar en 1082. Une réconciliation le ramène à la cour, où sa présence est attestée en juillet 1087. Elle ne dure pas. En 1089, l’affaire d’Aledo, forteresse assiégée par les Almoravides et que le roi lui a ordonné de secourir, débouche sur une seconde rupture et sur la confiscation de ses biens.
À partir de là, il agit pour son propre compte dans l’est de la péninsule. Il protège puis tient sous tribut al-Qadir, ancien roi de Tolède installé à Valence, et bat de nouveau Bérenger-Raymond II à Tévar en 1090. Le 28 octobre 1092, une faction appuyée par les Almoravides tue al-Qadir et porte au pouvoir le cadi, juge de la communauté musulmane, Ibn Jahhaf. Rodrigo Díaz assiège la ville, qui se rend le 15 juin 1094 après vingt mois de blocus et de famine. À l’automne, il défait devant Cuarte une armée almoravide venue la reprendre, puis fait mettre à mort Ibn Jahhaf. En 1098, après la prise de Murviedro, l’actuelle Sagonte, la grande mosquée devient cathédrale sous un évêque venu du Périgord, Jérôme, et c’est pour elle qu’est dressé le diplôme de la souscription. Rodrigo Díaz meurt à Valence en juillet 1099. Sa veuve tient la ville jusqu’en 1102, quand Alphonse VI la fait évacuer, et le corps est emporté au monastère castillan de San Pedro de Cardeña.
Presque tout ce qui précède repose sur une biographie latine sans auteur ni date, un poème latin mutilé, deux chroniqueurs arabes hostiles et trois chartes. Il faut maintenant reprendre ces textes un à un, dater chacun par rapport à la vie et voir lesquels se recopient, puis examiner les épisodes où ils se contredisent, du mariage au bûcher d’Ibn Jahhaf, avant de suivre comment un monastère, des chroniqueurs royaux et quelques savants du XIXᵉ et du XXᵉ siècle ont fabriqué la figure qu’on appelle le Cid.







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