« Nunc advocatus »
En septembre 1099, une lettre part de Laodicée, sur la côte syrienne, à l’adresse du pape Pascal II. Elle s’ouvre sur les noms de ses expéditeurs, l’archevêque Daimbert de Pise, le comte Raymond de Saint-Gilles et, placé entre les deux, le duc Godefroy, « par la grâce de Dieu désormais avoué de l’église du Saint-Sépulcre ». La formule se lit dans l’édition que Heinrich Hagenmeyer a donnée des lettres de la première croisade (Die Kreuzzugsbriefe aus den Jahren 1088-1100, Innsbruck, 1901, n° XVIII, p. 168), où l’éditeur recensait dix-sept copies manuscrites de ce seul texte.
Aucune autre source du vivant de Godefroy ne lui applique ce titre sous cette forme.
Le nom retenu ici est Godefroy de Bouillon, forme de l’usage savant français. L’usage belge écrit Godefroid, les textes latins Godefridus, et l’historiographie allemande le compte parmi les ducs de Basse-Lotharingie sous le nom de Gottfried IV. Aucun document ne donne sa date de naissance. Celle qu’on lit partout, vers 1060, se déduit de sa carrière, et le lieu n’est pas mieux connu, probablement Boulogne, dont son père Eustache II était comte, à moins qu’il ne faille suivre un chroniqueur du XIIIᵉ siècle qui le fait naître à Baisy, en Brabant. Sa mère, Ide, est la fille du duc Godefroy le Barbu, et c’est par elle que passent les droits lotharingiens. La mort, le 18 juillet 1100 à Jérusalem, est datée de façon concordante par les chroniqueurs latins qui écrivent dans les années suivantes.
En 1076, l’oncle maternel, Godefroy le Bossu, qui l’avait désigné pour héritier, meurt assassiné. Henri IV confie alors le duché de Basse-Lotharingie à son propre fils Conrad et ne laisse au neveu que la marche d’Anvers, à côté des biens familiaux groupés autour du château de Bouillon, sur la Semois. Une dizaine d’années de conflits avec les voisins qui contestent cet héritage s’ouvre, et c’est en 1087 seulement que Godefroy reçoit le duché. Au printemps 1096, il aliène Bouillon à l’évêque Otbert de Liège contre une somme d’argent, puis prend la route en août avec ses frères Eustache et Baudouin, par la Hongrie, jusqu’à Constantinople, atteinte en décembre.
Au printemps 1097, après un hiver de tensions avec l’empereur Alexis Comnène, il lui prête serment. Viennent ensuite le siège de Nicée, la bataille de Dorylée le 1ᵉʳ juillet 1097, les huit mois passés devant Antioche, puis la marche vers le sud à partir de la fin de février 1099. Le 15 juillet 1099, ses hommes passent le rempart nord de Jérusalem depuis une tour de siège. Une semaine plus tard, le 22 juillet, Raymond de Saint-Gilles ayant décliné l’offre, les chefs le désignent pour gouverner la ville, et le 12 août il est à la tête des contingents qui battent l’armée fatimide devant Ascalon. Son gouvernement dure moins d’un an. Albert d’Aix-la-Chapelle rapporte qu’il tombe malade en juin 1100, près de Césarée, et qu’il meurt à Jérusalem le mois suivant (Historia Ierosolimitana, livre VII, éd. et trad. Susan B. Edgington, Oxford, Clarendon Press, 2007).
Le second témoin de cette élection appartient au camp adverse. Raymond d’Aguilers, chapelain du comte de Toulouse, écrit vers 1101 qu’il a lui-même plaidé pour qu’on élise un avoué à la place d’un roi, et que ses avertissements sont restés sans effet (Le « Liber » de Raymond d’Aguilers, éd. John Hugh et Laurita L. Hill, Paris, Geuthner, 1969, p. 143-144 et 152). Les rares actes attribués à Godefroy, que Hans Eberhard Mayer a rassemblés en tête de son édition des diplômes des souverains latins de Jérusalem (Monumenta Germaniae Historica, 2010), y sont rangés sous le nom de duc, choix d’éditeur qui ne dit pas à lui seul comment Godefroy se faisait appeler à Jérusalem.
Il faut donc reprendre une à une les chroniques dont dépend ce récit, celle d’Albert, écrite à Aix-la-Chapelle, celle du chapelain toulousain, les Gesta Francorum et la chronique de Guillaume de Tyr, de trois quarts de siècle postérieure, puis rouvrir trois questions disputées, le titre, l’aliénation de Bouillon et la mort de juillet 1100, et suivre enfin la figure jusqu’aux Neuf Preux, à la Jérusalem délivrée et à la statue de la place Royale de Bruxelles.






.jpg?width=500)

