En 1618, Jan Brożek prend la route de la Varmie pour réunir les matériaux d’une biographie de Copernic qu’il n’écrira jamais. Il en revient avec le texte de l’épitaphe de Frombork, qu’il fait graver sur bois et tirer à Cracovie, et avec des lettres trouvées sur place ou dans sa ville. Trois d’entre elles concernent l’astronome. La deuxième, écrite en juillet 1543 par Tiedemann Giese à Rheticus, est le seul récit contemporain conservé de la mort de Copernic. Tout ce qu’on raconte de la scène tient à ce papier.
Ce que Brożek a rapporté de Varmie
La plaquette imprimée par Brożek fait dix pages, sans titre ni date, et se retrouve reliée plus tard avec d’autres publications du même auteur, entre 1615 et 1620. Jan Chroboczek en a identifié le contenu en 2013 : une lettre de Giese à Georg Donner, une lettre de Giese à Rheticus, une lettre d’Adalbert Caprinus à Samuel Maciejowski. Dans la deuxième, l’évêque de Chełmno annonce la mort, se plaint des altérations subies par le texte imprimé et en rend responsable Petreius, l’imprimeur de Nuremberg. Il se trompe de coupable. Il projette aussi une seconde édition qui rétablirait le texte et l’accompagnerait d’une vie de Copernic écrite par Rheticus ; cette biographie a existé, elle est perdue.
Nous sommes au tout début de l’époque moderne, cette période qui court de la fin du XVᵉ siècle à la Révolution, et l’évêque apprend la nouvelle en rentrant d’un mariage royal : il avait passé le printemps 1543 à Cracovie, aux noces de Sigismond II Auguste et de Catherine d’Autriche. Un détail de calendrier, pour finir. Toutes les dates données ici relèvent du julien, seul en usage en 1543, la réforme grégorienne ne venant qu’en 1582.
Des feuilles imprimées qui remontaient vers la Baltique
Rheticus arrive à Frombork à l’été 1539, avec en cadeau plusieurs volumes récents de mathématiques et de sciences de la nature, dont trois sortis des presses de Johannes Petreius. Le message est clair : voilà ce que Nuremberg sait faire. En septembre, le jeune professeur de Wittenberg passe à Gdańsk surveiller l’impression d’un résumé de la doctrine héliocentrique, la Narratio prima, sortie chez Franciscus Rhodus en 1540. Deux ans plus tard, l’atelier de Petreius met le grand livre sous presse. Les premiers cahiers sont tirés en 1542, le travail s’achève en 1543.
Reste à savoir ce que l’auteur en voyait, loin de l’atelier. La réponse est dans un feuillet, joint à une partie seulement des exemplaires : la liste d’errata porte sur les 146 premiers feuillets du livre, et Copernic a corrigé les mêmes fautes dans son propre manuscrit. Il recevait donc des paquets de feuilles imprimées et les relisait. Owen Gingerich en tire la conséquence : ce qui lui est parvenu le jour de sa mort, ce sont les dernières pages sorties de presse, autrement dit le cahier liminaire de six feuillets, page de titre comprise. La scène du livre déposé dans les mains d’un mourant tient donc, à ceci près qu’elle raconte l’inverse de ce qu’on lui fait dire. Copernic lisait son livre depuis des mois. Ce qu’il a reçu à la fin, c’est le début, et le début n’était plus de lui.
Deux mots au titre, une page devant
Rheticus a quitté Nuremberg à la mi-octobre 1542 pour une chaire de mathématiques à Leipzig, en laissant la suite à Andreas Osiander, prédicateur luthérien de la ville et collaborateur habituel de Petreius. Deux modifications en sont sorties. Le titre devient De revolutionibus orbium coelestium, avec deux mots que Brożek jugeait ajoutés par l’éditeur : dans son exemplaire de 1543, conservé sous la cote BJ St. Dr. Cim. 8288, il les biffe et note en latin que ces deux mots sont également rayés dans l’exemplaire de la bibliothèque de Varmie. La forme courte est celle qu’employait Rheticus dès 1540. Le manuscrit autographe ne tranchera pas : sa page de titre a disparu vers 1600, pendant qu’il circulait non relié entre héritiers allemands.
Surtout, un avis anonyme s’installe devant le texte, l’Ad lectorem de hypothesibus huius operis. Il explique que les hypothèses d’un astronome n’ont pas à être vraies ni même vraisemblables, pourvu qu’elles donnent le bon calcul. Cela contredit les six livres qui suivent. Brożek raye la préface entière dans son exemplaire et ajoute, en haut du verso de la page de titre, qu’elle est également rayée dans les exemplaires de Lidzbark et de Braniewo. Le nom de l’auteur circulait chez les astronomes, écrit à la main dans les marges, avant d’être imprimé : Kepler le publie au verso de la page de titre de son Astronomia nova, à Prague en 1609, dans une lettre adressée à Petrus Ramus. Sa preuve est une note manuscrite portée sur son propre exemplaire du De revolutionibus par Hieronymus Schreiber, de Nuremberg. Giese, lui, avait écrit dès 1543 au conseil de la ville de Nuremberg pour réclamer une réimpression des pages liminaires. Il n’a rien obtenu.
Ce qu’Osiander avait à dire pour sa défense
Le personnage a mauvaise presse, et le réduire à un faussaire arrange tout le monde. Sa position se défend pourtant. L’argument n’a rien d’une invention de dernière minute : Osiander l’avait soumis par lettre à Copernic en 1541, et Kepler écrit tenir sa conviction des lettres qu’Osiander avait envoyées à l’auteur. La question avait donc été posée du vivant de l’intéressé, qui ne l’a pas retenue.
Le mot lui-même figure d’ailleurs sur la page de titre, qui vante des mouvements stellaires « ornés d’hypothèses nouvelles et admirables », avant l’injonction commerciale de l’imprimeur : achète, lis, profite. La prudence n’était pas seulement celle du théologien. Reste l’anonymat, qui a sa raison d’être : un prédicateur qui avait imprimé que le pape était l’Antichrist ne pouvait pas signer une préface sans faire condamner le livre à Rome le jour même, et Michel-Pierre Lerner et Alain-Philippe Segonds y voient la vraie raison du silence, plutôt qu’une volonté de faire passer le texte pour celui de Copernic. Le résultat se mesure au calendrier. Le livre a circulé soixante-treize ans dans toute l’Europe catholique avant que l’Index ne s’en occupe.
Lu, annoté, puis expurgé
Arthur Koestler a lancé en 1959, dans The Sleepwalkers, la formule du livre que personne n’avait lu. Owen Gingerich a passé trente ans à la vérifier exemplaire par exemplaire, à partir d’un volume annoté par Erasmus Reinhold repéré à Édimbourg en 1970. Son recensement, publié chez Brill en 2002, décrit 276 ou 277 exemplaires de la première édition selon le décompte retenu, et un peu plus de 320 de la seconde, celle de Bâle en 1566 ; un exemplaire de 1543 et cinq de 1566 sont réapparus depuis, et la méthode même du comptage a été discutée par Neil Harris en 2006. Le chiffre n’est donc pas figé. Le tirage initial ne l’est pas davantage : on ne sait pas combien Petreius en a tiré, et l’estimation courante de quatre à cinq cents exemplaires reste une estimation.
Les marges, elles, sont couvertes d’écriture, et les annotations se répondent d’un exemplaire à l’autre : Gingerich y a lu le tracé d’un réseau de maîtres et d’élèves qu’il appelle un collège invisible. Tous les acheteurs n’étaient pas des lecteurs. Deux exemplaires de Cracovie donnent la mesure de l’écart : celui de Brożek est saturé de notes, celui du marchand Melchior Krupka, relié à la manière royale sous la cote Cim. 8436, ne porte aucune trace de lecture. Le 5 mars 1616, la congrégation de l’Index suspend le livre jusqu’à correction, en même temps que le commentaire sur Job de Diego de Zúñiga, la lettre de Foscarini étant purement et simplement interdite. Les retouches exigées sont publiées en 1620. Elles visent les passages où le mouvement de la Terre est affirmé comme certain, et elles se voient encore : sur un exemplaire de 1566 conservé à Rochester, les noms de Rheticus et de Johann Schöner ont été à demi effacés sur la page de titre, et sur un exemplaire de l’Astronomia nova, un censeur a supprimé les lignes où Kepler dénonçait Osiander. Le retrait s’est fait en deux temps, partiel en 1757, achevé en 1833-1835.
Ce que sont devenus les papiers
Les livres de Copernic ont pris le chemin de la bibliothèque du chapitre de Frombork, puis celui de la Suède : les troupes de Gustave-Adolphe et de Charles XII ont vidé les collections de Varmie au XVIIᵉ siècle et au début du XVIIIᵉ. C’est ainsi qu’un Calendarium Romanum magnum de Johannes Stoeffler, imprimé à Oppenheim en 1518 et couvert de ses annotations, se trouve aujourd’hui au Museum Gustavianum d’Uppsala. Neuf cheveux y ont été prélevés. En 2005, l’équipe de Jerzy Gąssowski dégageait sous le dallage de la cathédrale de Frombork le squelette incomplet d’un homme mort entre soixante et soixante-dix ans. En 2009, une équipe polono-suédoise publiait dans les PNAS la comparaison des profils : sur quatre cheveux exploitables, deux donnent le même profil mitochondrial que les dents et le fémur. L’identification n’est pas admise par tous. Michał Kokowski a soutenu, dans le volume d’actes qu’il a dirigé en 2015, que l’argumentation reste incomplète, notamment parce que les équipes présentées comme indépendantes se connaissaient et que la probabilité d’une coïncidence n’a pas été traitée comme elle aurait dû l’être.
Le manuscrit autographe, lui, n’a jamais servi à l’atelier. Il ne porte aucune des marques que les typographes laissaient sur leur copie, et ce qui est parti pour Nuremberg était selon toute vraisemblance une mise au net. Ses 213 feuillets de papier, 28 centimètres sur 19, sont passés de Giese à Rheticus, puis à Valentin Otho, puis au professeur de langues orientales Jakob Christmann, à Heidelberg. Le 14 janvier 1614, un étudiant morave de vingt et un ans l’achète à la veuve de Christmann, à bon prix, et note l’affaire au dos de la deuxième garde. Il s’appelle Jan Amos Komenský, l’Europe le connaîtra sous le nom de Comenius, et il tient le mouvement de la Terre pour incompatible avec l’Écriture.
Pour aller plus loin
Ce dossier touche au procès de Galilée de 1633, qui prolonge le décret de 1616 sur un autre terrain et avec d’autres pièces, et à la réforme grégorienne du calendrier de 1582, qui touche à la mesure de l’année tropique dont le troisième livre du De revolutionibus discute la valeur. Il croise aussi l’histoire de l’imprimerie savante de Nuremberg, où Petreius avait fait des mathématiques et de l’astronomie sa spécialité, et celle des bibliothèques de Varmie emportées comme butin de guerre pendant le Déluge suédois.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Nicolas Copernic, De revolutionibus orbium coelestium libri VI, Nuremberg, Johannes Petreius, 1543, exemplaire de Jan Brożek : deux mots biffés au titre, préface anonyme entièrement rayée, notes marginales Biblioteka Jagiellońska, Cracovie, BJ St. Dr. Cim. 8288
- Nicolas Copernic, De revolutionibus orbium coelestium libri VI, Nuremberg, Johannes Petreius, 1543, exemplaire du marchand Melchior Krupka, reliure d’apparat, sans aucune trace de lecture Biblioteka Jagiellońska, BJ St. Dr. Cim. 8436
- Manuscrit autographe du De revolutionibus, 213 feuillets de papier de 28 × 19 cm, écriture humanistique de Copernic, page de titre perdue, reliure du début du XVIIᵉ siècle portant au dos de la deuxième garde la note d’achat de Comenius datée du 14 janvier 1614 Biblioteka Jagiellońska, BJ Rkp. 10000 III, numérisé
- Georg Joachim Rheticus, De libris revolutionum Nicolai Copernici narratio prima, Gdańsk, Franciscus Rhodus, 1540 Biblioteka Jagiellońska, BJ St. Dr. Cim. 5855
- Nicolas Copernic, De lateribus et angulis triangulorum, Wittenberg, Johannes Lufft, 1542 Biblioteka Jagiellońska, BJ St. Dr. Cim. 5103
- Épitaphe de Copernic à Frombork, posée en 1581 par Martin Kromer, évêque de Varmie, feuillet imprimé unique reproduisant le texte de la plaque disparue, avec la date du 24 mai 1543, Cracovie, après 1618 Biblioteka Jagiellońska, BJ St. Dr. Cim. 1321
- Trois lettres sur Copernic éditées par Jan Brożek, dont celle de Tiedemann Giese à Rheticus de juillet 1543, plaquette de dix pages sans titre ni date, Cracovie, vers 1618, reliée dans un recueil de publications de Brożek Biblioteka Jagiellońska
- Nicolas Copernic, De revolutionibus orbium coelestium libri sex, Bâle, Heinrich Petri, 1566, exemplaire censuré : noms de Rheticus et de Johann Schöner à demi effacés sur la page de titre University of Rochester, Department of Rare Books, Special Collections and Preservation
- Johannes Kepler, Astronomia nova, Prague, 1609, lettre à Petrus Ramus au verso de la page de titre, exemplaire dont le censeur a supprimé les lignes visant Osiander University of Michigan Library
- Johannes Stoeffler, Calendarium Romanum magnum, Oppenheim, 1518, exemplaire de travail annoté par Copernic, où neuf cheveux ont été prélevés pour l’analyse génétique Museum Gustavianum, Uppsala
Bibliographie
- Nicolas Copernic, De revolutionibus orbium coelestium / Des révolutions des orbes célestes, édition critique, traduction et notes par Michel-Pierre Lerner, Alain-Philippe Segonds et Jean-Pierre Verdet, 3 vol., Paris, 2015, coll. « Science et humanisme » Les Belles Lettres
- Zdzisław Pietrzyk, « A History of the Autograph Manuscript of Nicolaus Copernicus’s De revolutionibus », Polish Libraries 9, 2021, p. 6-23, DOI 10,36155/PLib.9,00001 Biblioteka Narodowa
- Jan Chroboczek, « Three Letters on Copernicus published by Joannes Broscius in 1618 », Sudhoffs Archiv 97 (1), 2013, p. 1-20, DOI 10,25162/sudhoff-2013-0001 Franz Steiner Verlag
- Michel-Pierre Lerner et Alain-Philippe Segonds, « Sur un “avertissement” célèbre : l’Ad lectorem du De revolutionibus de Nicolas Copernic », Galilaeana 5, 2008, p. 113-148 Galilaeana
- Owen Gingerich, An Annotated Census of Copernicus' De revolutionibus (Nuremberg, 1543 and Basel, 1566), Studia Copernicana, Brill’s Series 2, Leyde, 2002, xxxi-402 p. Brill
- Owen Gingerich, Le Livre que nul n’avait lu. À la poursuite du « De revolutionibus » de Copernic, Paris, 2008, 337 p., traduction de The Book Nobody Read, New York, 2004 Dunod
- Neil Harris, « De Revolutionibus in Bibliography : Analysing the Copernican Census », The Library 7 (3), 2006, p. 320-329 The Library
- Arthur Koestler, The Sleepwalkers, Londres, 1959 Hutchinson
- Pierre-Noël Mayaud, La condamnation des livres coperniciens et sa révocation à la lumière de documents inédits des Congrégations de l’Index et de l’Inquisition, Rome, 1997, 352 p., Miscellanea Historiae Pontificiae 64 Editrice Pontificia Università Gregoriana
- Wiesław Bogdanowicz, Marie Allen, Wojciech Branicki et alii, « Genetic identification of putative remains of the famous astronomer Nicolaus Copernicus », Proceedings of the National Academy of Sciences 106 (30), 2009, p. 12279-12282, DOI 10,1073/pnas.0901848106 PNAS
- Owen Gingerich, « The Copernicus grave mystery », Proceedings of the National Academy of Sciences 106 (30), 2009, p. 12215-12216, DOI 10,1073/pnas.0907491106 PNAS
- Michał Kokowski (dir.), The Nicolaus Copernicus grave mystery. A dialog of experts, Cracovie, 2015, 316 p. Polska Akademia Umiejętności
Sources en ligne
- « De revolutionibus libri sex » Jagiellońska Biblioteka Cyfrowa, Biblioteka Jagiellońska
- « Mikołaj Kopernik. Dzieła astronoma i pamiątki po nim w zbiorze starodruków Biblioteki Jagiellońskiej » Biblioteka Jagiellońska
- « A History of the Autograph Manuscript of Nicolaus Copernicus’s De revolutionibus » Polish Libraries, Biblioteka Narodowa
- « De Revolutionibus (1543) » Early Astronomy in the University of Michigan Collections
- « Andreas Osiander » Early Astronomy in the University of Michigan Collections
- « Copernicus Is Canceled » Early Astronomy in the University of Michigan Collections
- « Closure for Copernicus » Sky & Telescope
- « The Copernicus Quest » Harvard Magazine
- « Genetic identification of putative remains of the famous astronomer Nicolaus Copernicus » Proceedings of the National Academy of Sciences
- « The Copernicus grave mystery » Proceedings of the National Academy of Sciences
- « DNA-analysis of hair in project aiming at identification of Copernicus » Uppsala universitet
- « Première édition critique de l’œuvre de Copernic » Observatoire de Paris - PSL
- « Pierre-Noël Mayaud, La condamnation des livres coperniciens et sa révocation à la lumière de documents inédits des Congrégations de l’Index et de l’Inquisition » Revue philosophique de Louvain, Persée