La feuille ne porte aucune signature. Datée du vendredi 26 février 1616 et reliée dans le volume que le Saint-Office consacre à Galilée, elle rapporte qu’au palais du cardinal Robert Bellarmin, devant un notaire et des témoins, le commissaire général de l’Inquisition romaine, le dominicain Michelangelo Segizzi, a enjoint au mathématicien du grand-duc de Toscane d’abandonner l’opinion de Copernic, « nec eam de caetero, quovis modo teneat, doceat aut defendat, verbis aut scriptis », c’est-à-dire de ne plus la tenir, l’enseigner ni la défendre, de quelque manière que ce soit, oralement ou par écrit. Galilée n’a rien paraphé. Pendant seize ans, personne ne lui oppose ce texte, et lorsqu’un décret du Saint-Office du 23 septembre 1632 le mentionne enfin, le cardinal-neveu Francesco Barberini demande deux jours plus tard au nonce de Florence de faire guetter les ballots d’un livre que son auteur voudrait, dit-on, répandre hors d’Italie.
« Vel quovis modo docere »
Deux jours avant la scène, le 24 février 1616, les théologiens consulteurs du Saint-Office avaient rendu leur avis sur deux propositions tirées de la doctrine copernicienne. Le Soleil immobile au centre du monde est jugé absurde en philosophie et formellement hérétique ; la Terre qui se meut, absurde aussi, et au moins erronée dans la foi. Le 25, Paul V fixe la marche à suivre, en deux temps : Bellarmin avertira Galilée, et si celui-ci refuse d’obéir, le commissaire lui signifiera un précepte devant notaire et témoins. En droit canonique, le précepte (praeceptum) est un ordre individuel qu’un supérieur doté de juridiction impose sans jugement préalable, et qui s’applique d’avance à tout ce que son destinataire voudra publier sur le sujet.
Le 3 mars, devant le pape, Bellarmin rend compte. La relation consignée ce jour-là dit que Galilée, averti, « acquievit », qu’il s’est soumis, et elle ne mentionne aucun précepte. Deux jours plus tard, la congrégation de l’Index suspend jusqu’à correction le De revolutionibus de Copernic et le commentaire sur Job de Diego de Zúñiga, et interdit entièrement la lettre du carme Paolo Antonio Foscarini, imprimée à Naples par Lazzaro Scoriggio en 1615, sans nommer aucun ouvrage de Galilée ; les corrections exigées pour Copernic paraîtront en 1620.
Une rumeur court ensuite, selon laquelle Galilée aurait abjuré entre les mains de Bellarmin et reçu des pénitences. Le 26 mai 1616, à sa demande, le cardinal lui remet une attestation écrite et signée de sa main. Galilée n’a abjuré aucune opinion, n’a subi aucune pénitence, et on lui a seulement notifié la déclaration selon laquelle la doctrine attribuée à Copernic est « contraria alle Sacre Scritture, et però non si possa difendere né tenere ». Enseigner n’y figure pas. La minute autographe du certificat, conservée aux archives romaines de la Compagnie de Jésus, garde les mots que Bellarmin a barrés en écrivant (il avait d’abord précisé la doctrine du mouvement de la Terre que Galilée était censé avoir abjurée, avant de la rayer et de s’en tenir à « alcuna sua opinione »), trace d’une rédaction pesée mot à mot.
Depuis que les actes ont été publiés, à la fin du XIXᵉ siècle, la feuille du 26 février a été lue comme un faux, fabriqué en 1616 ou au moment du second procès pour perdre Galilée, ou comme l’œuvre d’un commissaire mécontent de la douceur de Bellarmin et qui aurait fait dresser un procès-verbal plus sévère que la scène. En 2010, dans le British Journal for the History of Science, Thomas F. Mayer a confronté les sept textes qui touchent à cette journée. Tous sauf un, et avec eux la première déposition de Galilée en 1633, s’accordent tant bien que mal sur un précepte donné dans sa forme la plus forte ; le texte isolé lui paraît le moins fiable, et la thèse du faux ne résiste pas à l’examen. On ne saura jamais avec certitude, ajoute-t-il, ce qui s’est dit ce jour-là. La discussion s’est fixée sur trois mots latins, successive ac incontinenti, qui enchaînent dans la minute l’avertissement de Bellarmin et le précepte de Segizzi. Une lecture proposée en 1987 leur prête un sens causal, qui supposerait que Galilée a regimbé ; la traduction temporelle, « à la suite et sans désemparer », nous paraît préférable, parce que Mayer relève la même formule dans d’autres actes du Saint-Office où elle enchaîne simplement deux opérations, et que les juristes du temps admettaient qu’incontinenti souffre un court intervalle.
Galilée, lui, s’en tiendra au certificat.
Maculano négocie un aveu
Le Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo sort des presses de Giovanni Battista Landini, à Florence, le 21 février 1632, avec l’imprimatur de l’inquisiteur florentin donné dès septembre 1630. Urbain VIII avait posé ses conditions (pas de marées dans le titre, un traitement mathématique de l’hypothèse, l’argument de la toute-puissance divine pour conclure). Galilée met cet argument dans la bouche de Simplicio, le péripatéticien du dialogue. À Rome, on soupçonne même la marque de l’imprimeur, trois poissons et la devise grandior ut proles, de moquer le népotisme du pape ; c’était l’enseigne habituelle de Landini.
Une commission particulière examine le livre pendant l’été 1632, puis le Saint-Office convoque l’auteur à Rome pour octobre. Retards et longue quarantaine à la frontière toscane repoussent le voyage. Logé d’abord à la villa Médicis chez l’ambassadeur de Toscane, Francesco Niccolini, Galilée comparaît le 12 avril 1633 devant le commissaire, le dominicain Vincenzo Maculano. Personne ne lui dit de quoi il est accusé. On lui demande s’il devine pourquoi il a été appelé à Rome.
Interrogé sur 1616, il admet qu’un précepte a pu lui être fait. Le 27 avril, Maculano obtient des cardinaux l’autorisation de traiter avec lui hors procédure, va le voir l’après-midi même dans la chambre qu’on lui a assignée au palais du Saint-Office, lui explique qu’il a « erré » et « excédé » dans son livre et le presse d’en faire l’aveu en justice. Trois jours plus tard, Galilée demande à être entendu et confesse qu’un lecteur « non consapevole dell’intrinseco mio », qui ne connaîtrait pas le fond de sa pensée, pourrait prendre ses arguments pour la défense du parti faux qu’il entendait réfuter. Le 10 mai, Maculano lui accorde huit jours pour présenter sa défense ; Galilée la remet sur-le-champ, avec l’original du certificat de Bellarmin, et déclare ne pas se souvenir des mots « vel quovis modo docere » qu’on lui dit contenus dans l’ordre de 1616. Pour Henry Ansgar Kelly, qui a relu l’affaire en 2016 sous l’angle du droit canonique, c’est ce jour-là, en une heure peut-être, que se tient le procès au sens strict, les interrogatoires d’avril relevant d’une enquête où l’on fait parler un suspect sans l’avoir inculpé. Les chefs d’accusation du procureur fiscal Carlo Sincero n’ont pas été conservés, selon l’usage du tribunal, et on les reconstitue d’après la sentence.
Le 16 juin, Urbain VIII ordonne qu’on interroge Galilée sur son intention, autrement dit sur ce qu’il croit en conscience, avec menace de torture. Cet examen dit rigoureux était devenu obligatoire au Saint-Office vers le tournant du siècle pour tout accusé qui avouait un acte hétérodoxe en niant l’intention hérétique. Le 21 juin, on lui demande à quatre reprises s’il tient ou a tenu que le Soleil est au centre du monde, la dernière fois en l’avertissant qu’on en viendra à la torture ; il répond qu’il est là pour obéir et qu’il n’a plus tenu cette opinion depuis la décision de 1616. On le fait signer. On le renvoie. La menace, consignée au procès-verbal, était formelle, et c’est probablement une exemption ordinaire pour l’âge et l’infirmité, selon Kelly, qui épargna la torture effective à un homme de soixante-neuf ans en mauvaise santé.
Sept signatures pour dix juges
Le 22 juin 1633, au couvent dominicain de Santa Maria sopra Minerva, devant les cardinaux inquisiteurs et les consulteurs, on lit la sentence. Galilée est déclaré « veementemente sospetto d’eresia », véhémentement suspect d’hérésie, pour avoir tenu et cru que le Soleil est le centre immobile du monde et que la Terre se meut, et pour avoir jugé qu’on pouvait défendre comme probable une opinion déclarée contraire à l’Écriture. Le Dialogo est interdit. La peine associe la prison formelle du Saint-Office, pour une durée laissée à l’arbitre des juges, et la récitation hebdomadaire des sept psaumes de la pénitence pendant trois ans. Agenouillé, Galilée lit l’abjuration qu’on lui a préparée et la signe ; d’après le récit de Buonamici, qui le fréquentait durant ces semaines, il avait supplié qu’on ne lui fasse dire ni qu’il n’était pas catholique ni qu’il avait trompé quiconque en publiant son livre, et la formule qu’il prononce ne contient aucune de ces deux déclarations.
L’en-tête de la sentence nomme dix cardinaux ; sept signent. Manquent Gaspar Borgia, Laudivio Zacchia et Francesco Barberini, le neveu du pape, et l’on a longtemps lu dans ces trois absences un désaveu, voire un vice de forme. Mayer y a répondu en 2009 à partir du fonctionnement du tribunal. Le pape ne signait jamais les sentences, rendues au nom des cardinaux, et seuls signaient ceux qui siégeaient, deux signatures suffisant à valider un jugement. Ce matin-là, Barberini présidait la congrégation de la Santé, qui publia onze ordonnances contre la peste, puis se trouvait en audience chez son oncle pendant la séance, tandis que Zacchia était hors de Rome pour tout le mois de juin.
La publicité donnée à la sentence mesure sa gravité : par ordre du pape, sentence et abjuration sont largement diffusées, ce qui s’écartait de l’usage d’un tribunal voué au secret. Dès le lendemain, la prison est commuée en séjour au palais du grand-duc à Rome. Galilée part ensuite pour Sienne, chez l’archevêque, frère du général Ottavio Piccolomini, puis pour sa maison d’Arcetri, près de Florence, où il meurt assigné à résidence le 8 janvier 1642. Il n’a connu ni le cachot ni la torture, et il ne risquait pas le bûcher. Une abjuration pour suspicion véhémente portait pourtant sa propre menace, puisqu’une seconde condamnation aurait fait de lui un relaps livré au bras séculier, et l’interdiction de « traiter » du mouvement de la Terre, de vive voix ou par écrit, visait jusqu’à la simple discussion. Le Dialogo entre à l’Index par décret du 23 août 1634, et Landini, lourdement perdant après la saisie des exemplaires, cherchera à se faire dédommager par Galilée devant la justice.
Sint-Niklaas
La phrase la plus célèbre du procès n’apparaît dans aucune des pièces du tribunal. Elle surgit à Londres en 1757, à la page 52 de The Italian Library, un répertoire des auteurs italiens que Giuseppe Baretti fait imprimer pour le libraire A. Millar. Galilée, écrit Baretti, resta six ans dans l’Inquisition, y fut mis à la torture, et une fois libéré regarda le ciel, puis le sol, frappa du pied et dit « Eppur si muove ». La même phrase invente deux faits avant d’inventer la réplique.
En 1911, Antonio Favaro, l’éditeur des œuvres complètes de Galilée, reçoit une lettre d’un collectionneur de Roulers (aujourd’hui Roeselare), Jules Van Belle, qui dit posséder un tableau daté de 1643 ou 1645 où Galilée, en prison, tient un clou devant un mur portant la Terre en orbite autour du Soleil et les mots « E pur si move ». Van Belle l’attribue à Murillo sur la foi d’une signature peu lisible. La nouvelle fait le tour des journaux, et plusieurs biographes de Galilée concluent au XXᵉ siècle que le mot circulait dès la mort du savant, prononcé hors du tribunal devant un ami.
En 2020, l’astrophysicien Mario Livio a repris l’enquête. Quatre spécialistes de Murillo, consultés sur photographie, écartent l’attribution, et l’un d’eux situe la toile au XIXᵉ siècle. Livio retrouve surtout au musée municipal de Sint-Niklaas, en Flandre-Orientale, un tableau presque identique, peint en 1837 par Romaan-Eugeen Van Maldeghem et entré dans les collections vers 1904 ou 1905, dont tout indique, selon lui, qu’il est l’original. Prêtée au musée Vleeshuis d’Anvers le 13 septembre 1933, la toile de Van Belle reparaît en 2007 comme lot 213 d’une vente Campo & Campo, à Anvers, décrite comme une œuvre du XIXᵉ siècle, sans date ni signature, puis passe chez un collectionneur privé ; aucun expert indépendant ne l’a jamais examinée.
Rien n’interdit que Galilée ait prononcé ces mots entre amis, à Sienne ou à Arcetri. Leur première trace imprimée date de 1757, cent vingt-quatre ans après la sentence, et le seul témoin plus ancien qu’on ait cru tenir est probablement une copie de la toile de 1837.
Un manuscrit corrigé en silence
Le volume du procès a sa propre histoire. Emporté à Paris sous Napoléon, il n’est rendu à Rome qu’à condition d’être publié intégralement, et la première édition, donnée en 1850 par le préfet des Archives vaticanes, est jugée par Mayer tronquée et orientée. Sergio Pagano, préfet des mêmes archives, en publie une édition en 1984, puis en 2009 une édition augmentée qui intègre la sentence, conservée à part comme toutes celles du tribunal. Quand Mayer écrivait, l’original dormait dans la réserve de l’Archivio Apostolico Vaticano, et l’ouverture des archives de l’ancien Saint-Office, en 1998, n’avait rien apporté de décisif. En 1982, Pietro Redondi avait tiré des archives de l’Index une dénonciation anonyme, cotée G3, qui vise l’atomisme du Saggiatore, pour soutenir qu’un procès en copernicianisme avait couvert une accusation plus grave touchant l’eucharistie ; Francesco Beretta, auteur en 1998 d’une relecture des sources inquisitoriales du procès, juge cette hérésie eucharistique sans fondement.
L’épisode le plus instructif concerne un historien. En novembre 1941, l’Académie pontificale des sciences commande à Pio Paschini une vie de Galilée pour le tricentenaire de sa mort ; le manuscrit, achevé le 23 janvier 1945, est jugé trop favorable à Galilée par le Saint-Office, et Paschini, qui refuse de le remanier, reçoit 20 000 lires de dédommagement en août 1946 et meurt en 1962 sans l’avoir publié. L’Académie le fait paraître en 1964, révisé par le jésuite Edmond Lamalle, qui dit s’être limité à des retouches discrètes. En 1978, au colloque réuni à Udine pour le centenaire de Paschini, la comparaison de l’imprimé avec le manuscrit déposé au séminaire de la ville fait apparaître une centaine de modifications, dont plusieurs renversent le jugement de l’auteur sur la condamnation de 1633.
Le 31 octobre 1992, au terme des travaux d’une commission constituée en 1981 et présentés par le cardinal Paul Poupard, Jean-Paul II tire de l’affaire devant l’Académie pontificale des sciences une leçon sur l’interprétation de l’Écriture. On a parlé de réhabilitation. Beretta rappelle en 2005 qu’aucune cérémonie de ce nom n’a jamais eu lieu, et Maurice Finocchiaro consacre la même année, dans Retrying Galileo, un chapitre sévère à la commission comme à son président.
EL/G1/1
Tout avait commencé par une lettre privée. Le 21 décembre 1613, Galilée écrit à son ancien élève Benedetto Castelli, mathématicien à Pise, que l’Écriture ne fait pas autorité sur le mouvement des astres et que certains de ses énoncés, pris à la lettre, s’écartent du vrai. Une copie parvient au dominicain Niccolò Lorini, qui la transmet au Saint-Office en 1615, et Galilée fait circuler une version adoucie en assurant que la copie de Lorini avait été altérée. Faute d’original, la querelle restait ouverte, et Antonio Favaro avait dû fonder en 1895 son édition critique sur douze copies.
En août 2018, Salvatore Ricciardo, chercheur à l’université de Bergame, retrouve l’autographe parmi les Early Letters de la Royal Society, où il attendait depuis deux siècles et demi dans des volumes classés par ordre alphabétique. Publiée en 2019 dans Notes and Records par Michele Camerota, Franco Giudice et Ricciardo, la lettre compte sept pages chargées de ratures et d’ajouts. À la deuxième page, à propos de certaines propositions de l’Écriture, Galilée a biffé le mot « false » et écrit à la place « hanno aspetto diverso dal vero », elles ont une apparence différente du vrai, de sorte que la première correction subie par le texte qui a ouvert l’affaire se lit aujourd’hui de la main même de l’accusé, à Londres, dans les archives de la Royal Society, sous la cote EL/G1/1.
Pour aller plus loin
Le procès de 1633 se comprend mieux à côté de la publication du Sidereus nuncius à Venise en 1610, qui a fait de Galilée un personnage public, et du fonctionnement de l’Index des livres prohibés, dont les décrets pesaient sur toute l’imprimerie italienne. Il rejoint aussi l’histoire de l’Inquisition romaine au temps du procès de Giordano Bruno, et celle des académies savantes, des Lincei de Federico Cesi à la Royal Society, où la lettre à Castelli a fini par échouer.
On imagine souvent Galilée torturé, jeté dans un cachot, puis murmurant « Et pourtant elle tourne » en sortant du tribunal. Les documents racontent une histoire plus étroite et plus juridique. Galilée a été condamné en 1633 pour avoir publié un livre qui défendait le mouvement de la Terre, alors qu’on lui avait interdit de le faire en 1616. Toute l’affaire tourne autour de cette interdiction, et d’une feuille qui n’est signée par personne.
Une interdiction de 1616
En février 1616, les théologiens chargés de conseiller le tribunal romain de la foi jugent que l’idée d’un Soleil immobile au centre du monde est contraire à la Bible. Le pape demande au cardinal Bellarmin d’avertir Galilée, et de lui faire un ordre formel s’il refuse d’obéir.
Une feuille des archives raconte que cet ordre a bien été donné, et dans les termes les plus durs : ne plus tenir, enseigner ni défendre cette idée, de quelque manière que ce soit. Mais personne n’a signé cette feuille. Quelques mois plus tard, Bellarmin remet à Galilée un certificat écrit de sa main qui parle seulement de ne pas défendre ni tenir la doctrine. Le mot enseigner n’y figure pas.
Les historiens se sont longtemps demandé si la feuille non signée était un faux. Un spécialiste américain a comparé tous les textes en 2010 et conclu que non, même si l’on ne saura jamais exactement ce qui s’est dit ce jour-là.
Le livre et l’interrogatoire
En février 1632, Galilée publie à Florence un grand dialogue sur les deux manières de voir l’univers. Il a obtenu toutes les autorisations. Mais le pape Urbain VIII y voit une défense de l’idée interdite, d’autant que son propre argument est placé dans la bouche du personnage qui défend les idées anciennes.
Galilée est convoqué à Rome. Au tribunal, personne ne lui dit de quoi il est accusé. Le juge obtient qu’il reconnaisse avoir été trop loin dans son livre. Galilée se défend avec le certificat de Bellarmin et dit ne pas se souvenir du mot enseigner.
Le 21 juin 1633, on l’interroge sur ce qu’il croit vraiment, en le menaçant de la torture. Il répond qu’il obéit et qu’il ne tient plus cette opinion depuis 1616. La menace était réelle, mais il n’est pas torturé, sans doute parce qu’il a presque soixante-dix ans et qu’il est malade.
Une condamnation lourde, sans cachot
Le lendemain, Galilée est déclaré fortement suspect d’hérésie. Il doit renier à genoux ses idées, son livre est interdit, et il est condamné à la prison. Dès le jour suivant, cette prison devient une résidence surveillée, d’abord chez l’archevêque de Sienne, puis dans sa maison près de Florence, où il meurt en 1642.
Sur les dix juges nommés dans la sentence, sept seulement ont signé. On y a vu un désaccord. Un historien a montré que seuls signaient ceux qui étaient présents ce jour-là, et que deux signatures suffisaient.
La peine restait grave. S’il avait recommencé, il aurait été considéré comme un récidiviste, et livré au bras séculier, c’est-à-dire aux autorités civiles.
Une phrase inventée plus tard
La fameuse réplique « Et pourtant elle tourne » ne figure dans aucun document du procès. On la trouve pour la première fois dans un livre publié à Londres en 1757, plus d’un siècle après, qui invente aussi six ans de prison et la torture. Au début du XXᵉ siècle, un tableau qui semblait dater des années 1640 a fait croire que la phrase était plus ancienne. Une enquête récente montre que ce tableau date sans doute du XIXᵉ siècle.
Les documents du procès ont eux-mêmes voyagé : emportés à Paris sous Napoléon, rendus à Rome, publiés plusieurs fois. Au XXᵉ siècle, une biographie de Galilée commandée par le Vatican a même été modifiée en secret par son éditeur après la mort de l’auteur.
Tout avait commencé en 1613 par une lettre de Galilée à un ancien élève. L’original, retrouvé à Londres en 2018, montre que Galilée avait lui-même corrigé ses phrases les plus osées, en remplaçant le mot « fausses » par une formule plus prudente.
Le détail de la feuille de 1616, les trois signatures manquantes et l’enquête sur le tableau de Sint-Niklaas occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Censure des théologiens consulteurs du Saint-Office sur deux propositions coperniciennes, 24 février 1616, et décision pontificale du 25 février 1616 volume du procès de Galilée, Archivio Apostolico Vaticano ; texte latin dans l’édition Pagano et Luciani, 1984
- Minute notariale du vendredi 26 février 1616 relatant l’avertissement de Bellarmin et le précepte du commissaire Michelangelo Segizzi, sans signature volume du procès de Galilée, Archivio Apostolico Vaticano, cote [À VÉRIFIER] ; texte latin dans l’édition Pagano et Luciani, 1984, p. 101
- Relation du cardinal Bellarmin à la congrégation du Saint-Office réunie devant Paul V, 3 mars 1616 (« acquievit ») archives de l’ancien Saint-Office, Decreta S. O. 1616 ; éd. Pagano et Luciani, 1984, p. 223
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Sources primaires (suite)
- Décret de la congrégation de l’Index du 5 mars 1616 suspendant le De revolutionibus de Copernic et le commentaire sur Job de Diego de Zúñiga, et interdisant la lettre de Paolo Antonio Foscarini, Naples, Lazzaro Scoriggio, 1615 texte analysé dans Kelly, 2016
- Robert Bellarmin, certificat autographe remis à Galilée le 26 mai 1616 et produit par lui le 10 mai 1633 volume du procès ; éd. Pagano et Luciani, 1984, p. 138 ; minute autographe raturée, Archivum Romanum Societatis Iesu, Opera nostrorum 243 I, fo 243r
- Décret du Saint-Office du 23 septembre 1632 convoquant Galilée et mentionnant le précepte de 1616 archives de l’ancien Saint-Office, Decreta 1632, fo 145r ; éd. Pagano et Luciani, 1984, p. 225
- Francesco Barberini au nonce de Florence, 25 septembre 1632, sur l’expédition des exemplaires du Dialogo Biblioteca Apostolica Vaticana, Barb. lat. 7310, fos 34r-35r
- Galilée, Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo, Florence, Giovanni Battista Landini, achevé d’imprimer le 21 février 1632 ; exemplaire numérisé consulté, Smithsonian Libraries, DOI 10,5479/sil.77185,39088015628373 https://doi.org/10.5479/sil.77185.39088015628373
- Dépositions de Galilée devant le commissaire Vincenzo Maculano, 12 avril, 30 avril, 10 mai et 21 juin 1633, et décret pontifical du 16 juin 1633 ordonnant l’examen sur l’intention volume du procès ; éd. Pagano, 2009
- Sentence du 22 juin 1633 et abjuration de Galilée, couvent de Santa Maria sopra Minerva, Rome éd. Favaro, Le Opere di Galileo Galilei, XIX, p. 406 pour l’abjuration ; sentence dans l’édition Pagano, 2009
- Relation de Buonamici sur la phase finale du procès, 1633 éd. Favaro, Le Opere di Galileo Galilei, XIX, p. 411
- Décret de la congrégation de l’Index du 23 août 1634 inscrivant le Dialogo parmi les livres prohibés cité d’après la notice du Museo Galileo
- Galilée, lettre autographe à Benedetto Castelli, Florence, 21 décembre 1613, sept pages avec ratures et corrections de l’auteur The Royal Society, Londres, Early Letters, EL/G1/1
- Giuseppe Baretti, The Italian Library. Containing An Account of the Lives and Works of the Most Valuable Authors of Italy, Londres, imprimé pour A. Millar, 1757, p. 52
- Romaan-Eugeen Van Maldeghem, Galilée en prison, 1837 SteM Sint-Niklaas, numéro d’inventaire [À VÉRIFIER]
- Galilée en prison, toile attribuée à Murillo par Jules Van Belle en 1911, prêtée au musée Vleeshuis d’Anvers le 13 septembre 1933, lot 213 de la vente Campo & Campo, Anvers, 2007 collection particulière, localisation actuelle inconnue
- Pio Paschini, manuscrit de la Vita e opere di Galileo Galilei, achevé le 23 janvier 1945 bibliothèque du séminaire d’Udine
- Pio Paschini, Vita e opere di Galileo Galilei, éd. Edmond Lamalle, Miscellanea Galileiana 1-2, Cité du Vatican, 1964 Pontificia Accademia delle Scienze
Bibliographie
- Sergio M. Pagano et Antonio G. Luciani (éd.), I documenti del processo di Galileo Galilei, Cité du Vatican, 1984 Pontificia Academia Scientiarum
- Sergio Pagano (éd.), I documenti vaticani del processo di Galileo Galilei (1611-1741), nouvelle édition augmentée, revue et annotée, Cité du Vatican, 2009, CCLVIII-332 p., Collectanea Archivi Vaticani 69, ISBN 978-88-85042-62-9 Archivio Segreto Vaticano
- Antonio Favaro (éd.), Le Opere di Galileo Galilei, Edizione nazionale, 20 vol., Florence, 1890-1909 G. Barbèra
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- Henry Ansgar Kelly, « Galileo’s Non-Trial (1616), Pre-Trial (1632-1633), and Trial (May 10, 1633). A Review of Procedure, Featuring Routine Violations of the Forum of Conscience », Church History 85 (4), 2016, p. 724-761, DOI 10,1017/S0009640716001190 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S0009640716001190
- Francesco Beretta, Galilée devant le tribunal de l’Inquisition. Une relecture des sources, Fribourg, 1998 Fribourg (Suisse)
- Francesco Beretta (dir.), avec Michel-Pierre Lerner, Luca Bianchi et Annibale Fantoli, Galilée en procès, Galilée réhabilité ?, Saint-Maurice, 2005, 173 p., ISBN 2-88011-369-5 Éditions Saint-Augustin
- Pietro Redondi, Galilée hérétique, traduit de l’italien par Monique Aymard, Paris, 1985, 447 p., « Bibliothèque des Histoires » Gallimard
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- Michele Camerota, Franco Giudice et Salvatore Ricciardo, « The reappearance of Galileo’s original Letter to Benedetto Castelli », Notes and Records. The Royal Society Journal of the History of Science 73 (1), 2019, p. 11-28, DOI 10,1098/rsnr.2018,0053 The Royal Societyhttps://doi.org/10.1098/rsnr.2018.0053
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Sources en ligne
- « Letter from G[alileo] G[alilei] to Padre Benedetto Castelli, dated at Florence », notice EL/G1/1 The Royal Society, Science in the Makinghttps://makingscience.royalsociety.org/items/el_g1_1/letter-from-galileo-galilei-to-padre-benedetto-castelli-dated-at-florence
- « The reappearance of Galileo’s original Letter to Benedetto Castelli » Notes and Records, The Royal Societyhttps://royalsocietypublishing.org/doi/10.1098/rsnr.2018.0053
- « Long lost Galileo letter found at Royal Society library » Phys.orghttps://phys.org/news/2018-09-lost-galileo-letter-royal-society.html
- « The Roman Inquisition’s precept to Galileo (1616) » Cambridge Corehttps://www.cambridge.org/core/journals/british-journal-for-the-history-of-science/article/abs/roman-inquisitions-precept-to-galileo-1616/056497F7D37EDF0BE8096DA87AE73B11
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