« Mon travail se compose de deux parties, celle qui est présentée ici et tout ce que je n’ai pas écrit. » Ludwig Wittgenstein adresse cette phrase à Ludwig von Ficker, qui dirige à Innsbruck la revue Der Brenner, dans une lettre que les éditeurs de sa correspondance placent à la fin de 1919. Il cherche alors à faire imprimer un manuscrit achevé pendant la guerre, et il précise aussitôt que la seconde partie, celle qui manque, est justement la plus importante (traduction de la rédaction, d’après la version anglaise publiée par Brian McGuinness). Ficker connaissait la générosité de son correspondant. En juillet 1914, Wittgenstein lui avait confié cent mille couronnes à répartir entre des artistes autrichiens dans le besoin. Le projet de publication aux éditions du Brenner échoue, le livre paraît ailleurs deux ans plus tard, et sa partie écrite s’arrête sur neuf mots allemands.
Logisch-philosophische Abhandlung
Le titre original dit simplement « traité logico-philosophique ». Wittgenstein signe la préface à Vienne en 1918, quelques mois avant d’être fait prisonnier, en novembre, par l’armée italienne. Pendant les neuf mois de captivité qui suivent, il écrit à Bertrand Russell, le 19 août 1919, que le point principal du livre est la théorie de ce qui peut être dit (gesagt) par des propositions et de ce qui ne peut pas l’être, mais seulement montré (gezeigt), et qu’il y voit le problème cardinal de la philosophie. Le texte allemand paraît en 1921 dans les Annalen der Naturphilosophie de Wilhelm Ostwald. L’année suivante, à Londres, Kegan Paul publie une édition bilingue sous le titre latin de Tractatus logico-philosophicus, et une note de l’éditeur de la collection, C. K. Ogden, signale que l’auteur a revu lui-même les épreuves de la traduction, avant de remercier un étudiant de Trinity College, Frank Ramsey, pour son aide.
Chaque phrase porte un numéro décimal, et une note placée sous la première explique le système. Les propositions 2,1, 2,2 commentent la proposition 2, les propositions 2,11, 2,12 commentent 2,1, et le nombre indique le poids logique de chacune dans l’exposé. Sept propositions principales portent l’ensemble. Les six premières reçoivent des commentaires, parfois sur des dizaines de pages, et la septième n’en reçoit aucun, Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen. Pierre Klossowski l’a rendue en 1961 par « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », Gilles-Gaston Granger en 1993 par « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ». La préface l’annonçait déjà. On pourrait, y écrit Wittgenstein, résumer tout le sens du livre en disant que ce qui peut se dire peut se dire clairement, et que de ce dont on ne peut parler il faut se taire, avec cette fois le verbe reden à la place de sprechen. Les deux se traduisent par « parler », et rien dans les textes connus n’indique si la substitution signifie quelque chose. La même préface précise que le livre trace une limite à l’expression des pensées plutôt qu’à la pensée elle-même, parce qu’il faudrait, pour limiter la pensée, pouvoir penser les deux côtés de la limite, et que ce qui se trouve au-delà sera simplement du non-sens (Unsinn). En tête du volume, une épigraphe empruntée à l’écrivain autrichien Ferdinand Kürnberger affirme que tout ce que l’on sait « se laisse dire en trois mots » (trad. Granger).
Les meubles parlent à la place des mots
Le problème vient de Frege et de Russell, dont la préface reconnaît avoir reçu l’essentiel de ses stimulations. Comment un assemblage de signes peut-il dire quelque chose du monde, et même dire quelque chose de faux ? Wittgenstein répond par une comparaison (2,1, 2,12). Nous nous faisons des images des faits, et une image est un modèle de la réalité. La proposition 3,1431 rend l’idée tangible en demandant d’imaginer une phrase composée non de mots écrits, mais d’objets dans l’espace, tables, chaises, livres, dont la position respective exprimerait le sens. Une chaise posée à gauche d’une table dit alors, par sa seule place, que telle chose se trouve à gauche de telle autre, une fois convenu que la chaise vaut pour l’une et la table pour l’autre. Elle peut le dire à tort, puisque l’image représente ce qu’elle représente indépendamment de sa vérité (2,22), et ce qu’elle représente est son sens (2 221). Russell, dans son introduction, donne la version verbale du même mécanisme avec « Platon aime Socrate », où le mot « aime », placé entre les deux noms, établit entre eux une relation, et c’est cette relation entre des mots qui permet à la phrase d’affirmer une relation entre deux hommes. Pour représenter, l’image doit partager avec ce qu’elle représente une forme, que Wittgenstein appelle forme de représentation et, en dernier ressort, forme logique (2,17, 2,18). L’argument se retourne à cet endroit. Cette forme commune, l’image ne peut pas la représenter (2 172), et l’allemand dit qu’elle la fait voir, es weist sie auf. Pour décrire la forme logique, il faudrait une autre proposition, qui devrait à son tour la posséder pour avoir un sens et la présupposerait donc avant même de la décrire ; il faudrait, précise 4,12, pouvoir se placer avec la proposition hors de la logique, c’est-à-dire hors du monde. Nous ne pouvons pas exprimer par le langage ce qui s’exprime en lui (4 121), et 4,1212 condense la conclusion en une ligne, « Ce qui peut être montré ne peut être dit » (trad. Granger). Jacques Bouveresse a cherché chez Frege, dans un article de 1981, les origines de cette distinction entre ce qui se dit et ce qui, selon le verbe qu’il choisit dans son titre, « se voit ».
L’argument tient en trois phrases. Une proposition ne dit quelque chose que parce que l’agencement de ses signes partage une forme avec un agencement possible des choses. Cette forme ne peut pas devenir à son tour le contenu d’une proposition, puisque toute proposition qui la décrirait devrait déjà la posséder. Elle se montre donc dans chaque proposition douée de sens, et aucune proposition ne peut la dire.
La philosophie en sort transformée. La plupart des propositions et des questions écrites sur des sujets philosophiques sont des non-sens, avance 4 003, et l’exemple donné est la question de savoir si le Bien est plus ou moins identique au Beau ; on ne peut pas y répondre, seulement constater qu’elles n’ont pas de sens. La philosophie devient une activité d’éclaircissement (4 112). Encore faut-il distinguer deux manières de manquer de sens. Les tautologies et les contradictions de la logique sont vides de sens, sinnlos, puisqu’elles ne disent rien du monde (4 461), sans être pour autant des non-sens, unsinnig, car elles appartiennent au symbolisme comme le zéro appartient à l’arithmétique (4,4611). On garde ici « vide de sens » et « non-sens », parce que l’anglais d’Ogden, qui rend sinnlos par without sense et unsinnig par senseless, rend la nuance difficile à suivre.
Le tennis et le mensonge
Au-delà de la limite, il n’y a pas que la forme logique. Le sens du monde, écrit Wittgenstein, « doit être en dehors de lui » (6,41, trad. Granger), car dans le monde tout est comme il est et arrive comme il arrive, et il ne s’y trouve aucune valeur. Il ne peut donc pas y avoir de propositions de l’éthique (6,42), et l’éthique, qui ne se laisse pas énoncer, est dite transcendantale (6 421). La même série place le mystique dans le fait même que le monde existe, « Ce n’est pas comment est le monde qui est le Mystique, mais qu’il soit » (6,44, trad. Granger), puis concède en 6 522 qu’il y a bien de l’inexprimable, qui se montre, et qui est le mystique. Dans la lettre à Ficker, Wittgenstein présente son livre comme strictement philosophique et en même temps littéraire, et il explique que l’éthique y est délimitée de l’intérieur, pour ainsi dire, selon la traduction qu’en citent Daniele Vittorio Genner et Ilse Somavilla. Feng-Wei Wu en a tiré, en 2009, l’idée que la partie non écrite du livre serait l’éthique elle-même. La lettre ne va pas jusque-là, et Wittgenstein n’a laissé nulle part l’inventaire de ce que contenait la partie qu’il n’a pas écrite.
Dix ans plus tard, il donne de cette thèse une version qu’on peut éprouver sans rien savoir de la logique. Le texte connu sous le titre de Conférence sur l’éthique n’a été publié qu’en 1965, dans la Philosophical Review. Ses éditeurs le datent d’entre septembre 1929 et décembre 1930, pensent qu’il fut probablement lu à Cambridge devant la société des Heretics, et le tiennent pour la seule conférence destinée au grand public que Wittgenstein ait écrite. L’exemple central oppose deux reproches. Un spectateur regarde un joueur de tennis et lui dit qu’il joue assez mal ; le joueur répond qu’il le sait, mais qu’il ne tient pas à jouer mieux, et l’autre n’a plus rien à ajouter. Un homme a proféré un mensonge grossier, on lui dit qu’il se conduit comme une brute, il fait la même réponse, et cette fois l’interlocuteur ne peut pas s’en tenir là, il lui dira qu’il devrait vouloir se conduire mieux. Le premier jugement est relatif, il vaut sous condition d’un but que le joueur peut abandonner. Le second prétend valoir sans condition, et Wittgenstein soutient qu’aucune description des faits, aussi complète soit-elle, ne contiendra jamais un jugement de ce genre. N’importe quel reproche reçu se prête au même test, qui consiste à se demander s’il tombe quand on renonce au but dont il dépend. Un livre d’éthique qui en serait vraiment un, poursuit la conférence, détruirait avec une explosion tous les autres livres du monde. Wittgenstein décrit pourtant l’expérience qu’il tient pour éthique par excellence, l’étonnement devant l’existence du monde, qui fait écho à la proposition 6,44. Puis il conclut que se heurter ainsi aux murs de notre cage est parfaitement, absolument sans espoir, avant d’y reconnaître le document d’une tendance de l’esprit humain qu’il dit respecter profondément.
« M. Wittgenstein parvient à dire bon nombre de choses sur ce qui ne peut être dit »
Russell signe son introduction en mai 1922. Après avoir exposé la doctrine, il observe que tout ce qu’il faut dire pour la faire comprendre se trouve condamné par elle comme dépourvu de sens, et que la seule méthode correcte d’enseignement, réfuter un à un les énoncés philosophiques de l’élève, pourrait valoir à celui qui la pratiquerait le sort de Socrate. Son hésitation porte ailleurs. Après tout, écrit-il, M. Wittgenstein parvient à dire bon nombre de choses sur ce qui ne peut être dit, ce qui suggère au lecteur sceptique une échappatoire possible, par une hiérarchie de langages ou par quelque autre issue (traduction de la rédaction). L’éthique en fournit l’exemple. Wittgenstein la range dans la région mystique et inexprimable, et réussit pourtant à communiquer ses opinions éthiques ; il répondrait que le mystique se montre, et Russell avoue que cette défense lui laisse un certain sentiment de malaise intellectuel. Sa contre-proposition est technique. Chaque langage aurait une structure dont il ne peut rien dire, mais un second langage pourrait parler de la structure du premier, un troisième de celle du second, sans limite, et la totalité dont Wittgenstein affirme qu’on ne peut pas parler, et dont il fait la matière de sa mystique, deviendrait une simple fiction. Russell reconnaît voir à cette hypothèse des objections auxquelles il ne sait pas encore répondre. Frank Ramsey, qui avait aidé Ogden à traduire le livre, ramasse l’embarras en une ligne dans un texte de 1929, « General Propositions and Causality », que R. B. Braithwaite publie après sa mort dans The Foundations of Mathematics en 1931. Ce qu’on ne peut pas dire, on ne peut pas le dire, et on ne peut pas non plus le siffler, we can’t whistle it either.
La formule a donné son titre à deux articles, l’un de Peter Hacker, l’autre de Cora Diamond.
Wittgenstein n’avait pas attendu ses lecteurs pour voir la difficulté. La proposition 6,53 décrit la méthode correcte de la philosophie, ne rien dire d’autre que ce qui peut se dire, à savoir les propositions des sciences de la nature, et montrer à quiconque voudrait dire quelque chose de métaphysique qu’il n’a pas donné de signification à certains signes de ses phrases. La méthode serait décevante pour l’interlocuteur, qui n’aurait pas le sentiment qu’on lui enseigne la philosophie, et ce serait pourtant la seule rigoureusement juste. En 6,54, le livre retourne le verdict contre lui-même. Ses propositions éclairent en ceci que celui qui comprend leur auteur finit par les reconnaître comme des non-sens, après être monté sur elles pour aller au-delà, et la parenthèse ajoute qu’il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté (Er muß sozusagen die Leiter wegwerfen, nachdem er auf ihr hinaufgestiegen ist). Alors, conclut la proposition, il voit le monde correctement. La réponse à Russell figure donc dans le texte, et elle concède l’objection, puisque les phrases qui parlent de ce qui ne peut être dit sont déclarées non-sens par leur propre auteur. Pour qui a suivi l’argument jusque-là, une question demeure entière. Si l’on n’a gravi que des non-sens, que voit-on de plus, une fois en haut, qu’avant de monter ?
Jeter l’échelle sans rien emporter
À Vienne, la proposition 7 a d’abord été lue comme une consigne de méthode. Moritz Schlick et Friedrich Waismann discutent avec Wittgenstein en décembre 1929 et en janvier 1930, et Thomas Uebel relève que le principe de vérification qui circule alors dans le Cercle y sert surtout de critère de démarcation contre la métaphysique. En 1931, Rudolf Carnap publie dans la revue Erkenntnis un article intitulé « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage » (Überwindung der Metaphysik durch logische Analyse der Sprache), où les énoncés métaphysiques deviennent des pseudo-propositions. Dans cette lecture, il n’y a rien à taire, seulement du bruit à faire cesser. Paul Engelmann, l’architecte ami de Wittgenstein, a contesté cette annexion dans ses souvenirs de 1967, qui refusent, selon le compte rendu de J. O. Urmson dans The Spectator, de lire le livre comme un exposé positiviste de la logique et de la signification.
La querelle d’interprétation actuelle reprend la même alternative avec plus de précision. Dans un essai de 2000, Peter Hacker défend la lecture qu’on appelle traditionnelle. Le Tractatus avancerait des vérités qu’on ne peut pas énoncer mais qui se montrent, et franchir les bornes du sens reviendrait à proférer des non-sens, si bien que les phrases du livre seraient des non-sens éclairants, qui font voir ce qu’elles ne peuvent pas dire. Cora Diamond, dans « Throwing Away the Ladder », paru en 1988 dans la revue Philosophy, puis James Conant dans le recueil The New Wittgenstein qu’Alice Crary et Rupert Read dirigent en 2000, défendent une lecture dite résolue, selon laquelle il n’y a pas de vérités ineffables et le non-sens n’est que du non-sens. Le livre exercerait son lecteur à reconnaître que des phrases qui semblaient dire quelque chose ne disent rien, et seules quelques remarques, la préface et 6,54, formeraient le cadre qui en donne le mode d’emploi. Hacker s’appuie au contraire sur la lettre de 1919 à Russell, où la distinction entre dire et montrer est présentée comme le problème cardinal de la philosophie, et il juge méthodologiquement incohérent de déclarer non-sens le corps du livre tout en conservant son cadre ; Thomas Wallgren rapporte qu’il y voit une façon de vouloir le beurre et l’argent du beurre. Diamond est revenue en 2011 sur la phrase de Ramsey, dans un article de l’European Journal of Philosophy dont le titre, « We Can’t Whistle It Either : Legend and Reality », oppose la légende à la réalité.
Les deux traductions françaises de la proposition 7 penchent peut-être, sans le dire, d’un côté de cette querelle. « Il faut le taire », chez Klossowski, donne au verbe un complément, comme s’il y avait une chose à garder pour soi, et « garder le silence », chez Granger, ne désigne plus rien. Arnaud Rykner, qui reprend volontairement en 2008 la version de Klossowski, reconnaît qu’elle tord le mot à mot, lequel dirait plutôt « sur cela on doit se taire ». L’allemand darüber, « là-dessus », ne décide pas.
Une difficulté touche enfin la proposition 7 elle-même. Si elle est un non-sens comme les autres, l’injonction de se taire ne dit rien ; si elle a un sens, elle est la seule phrase du livre qui parle de la limite sans passer de l’autre côté, et il faudrait expliquer ce qui la distingue de 6,41 ou de 6 522. Le texte ne porte aucune marque typographique qui sépare le cadre du corps, et c’est à cet endroit que Hacker juge la lecture résolue incohérente.
Pour aller plus loin
La théorie de l’image du Tractatus éclaire la notion de forme logique, que les Recherches philosophiques remettent en cause. Le principe de vérification du Cercle de Vienne montre l’usage que d’autres ont fait de la proposition 7, et la théorie des types de Russell, que Wittgenstein discute en 3,33, touche au problème d’une proposition qui voudrait parler d’elle-même.
En 1929, le philosophe Frank Ramsey écrit une formule restée célèbre. Selon lui, l’indicible ne se dit pas, et il ne se siffle pas davantage. Ramsey vise un livre qu’il a aidé à traduire en anglais quelques années plus tôt. Ce livre, le Tractatus de Ludwig Wittgenstein, se termine par un ordre étrange. Il demande de se taire sur ce dont on ne peut pas parler.
Sept phrases principales
Le livre paraît en allemand en 1921, puis en anglais l’année suivante. Wittgenstein l’a terminé pendant la Première Guerre mondiale. Chaque phrase y porte un numéro, et ce numéro indique son importance dans l’ensemble. Sept phrases principales soutiennent tout l’édifice.
Les six premières sont suivies de longs commentaires numérotés. La septième reste seule, sans un mot d’explication. En 1961, un traducteur français la rend par une phrase brève, qui ordonne de taire ce dont on ne peut pas parler.
Wittgenstein annonçait déjà cette phrase dans sa préface. Il y explique qu’il veut tracer une limite. Cette limite ne porte pas sur la pensée, car il faudrait alors penser les deux côtés de la frontière. Elle porte sur ce que l’on peut exprimer. Au-delà se trouvent seulement des suites de mots qui ne disent rien, ce qu’il appelle du non-sens.
Une chaise à gauche d’une table
Pour comprendre cet ordre, il faut partir d’une idée simple. Selon Wittgenstein, une phrase fonctionne comme une image du monde. Il propose d’imaginer une phrase faite de meubles plutôt que de mots. Une chaise placée à gauche d’une table dirait alors qu’une chose se trouve à gauche d’une autre.
Cette image peut se tromper. Elle garde pourtant un sens, puisqu’elle décrit une situation possible. Pour y arriver, la disposition des meubles doit partager quelque chose avec la disposition des choses. Wittgenstein appelle ce point commun la forme logique.
Ce point commun crée une difficulté. Pour le décrire, il faudrait une nouvelle phrase, qui le posséderait déjà elle-même. Aucune phrase ne peut donc l’énoncer. Il se voit seulement dans toutes les phrases qui ont un sens.
Le joueur et le menteur
Le même raisonnement touche la morale. Pour Wittgenstein, le monde contient des faits, et aucun fait ne dit ce qui est bien. Il en donne un exemple dans une conférence plus tardive.
Un joueur de tennis s’entend dire qu’il joue mal. Il répond qu’il ne cherche pas à mieux jouer, et la discussion s’arrête là. Un menteur fait la même réponse quand on lui reproche sa conduite. Cette fois, on lui rétorque qu’il devrait vouloir mieux faire.
Ce second reproche vaut sans condition, pour tout le monde. Wittgenstein pense qu’aucune description du monde ne contient un jugement de ce genre. La morale échappe donc aux phrases, comme la forme logique. Elle se montre sans pouvoir se dire.
Wittgenstein décrit pourtant une expérience qu’il juge morale par excellence. Il s’agit de l’étonnement devant le simple fait que le monde existe. Vouloir en parler revient, selon lui, à se cogner aux murs d’une cage. Il avoue cependant respecter profondément ce penchant de l’esprit humain.
L’échelle qu’on jette
Bertrand Russell présente le livre aux lecteurs anglais en 1922. Il s’inquiète aussitôt d’un paradoxe. Wittgenstein parle longuement de ce dont il déclare qu’on ne peut pas parler. La formule de Ramsey vise le même point.
Wittgenstein avait prévu le coup. Vers la fin du livre, il compare ses propres phrases à une échelle. Le lecteur monte dessus pour voir plus loin. Arrivé en haut, il doit la jeter et reconnaître que ces phrases n’avaient pas de sens.
À Vienne, d’autres philosophes ont d’abord lu la dernière phrase comme une règle de méthode. Pour eux, la métaphysique ne disait rien, et il n’y avait donc rien à taire. Un ami de Wittgenstein, l’architecte Paul Engelmann, a contesté cette lecture.
Le passage de l’échelle partage encore les spécialistes. Peter Hacker pense que l’échelle fait voir des vérités impossibles à formuler. Cora Diamond lui répond qu’il n’y a rien derrière la limite. Pour elle, une phrase privée de sens ne cache aucun secret.
Une question n’a toujours pas de réponse. Le texte ne permet pas de dire si la toute dernière phrase du livre appartient elle aussi à l’échelle qu’il faut jeter.
La version complète donne la lettre de 1919 où Wittgenstein évoque la partie de son livre qu’il n’a pas écrite, et la parade imaginée par Russell, une hiérarchie de langages sans fin.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Ludwig Wittgenstein, « Logisch-philosophische Abhandlung », *Annalen der Naturphilosophie*, XIV (3/4), 1921, première publication du texte allemand Annalen der Naturphilosophie
- Ludwig Wittgenstein, *Tractatus Logico-Philosophicus*, texte allemand et traduction anglaise de C. K. Ogden avec l’aide de F. P. Ramsey, Londres, 1922 ; note de l’éditeur (épreuves revues par l’auteur, aide de Ramsey) ; épigraphe empruntée à Kürnberger ; préface signée « Wien, 1918 » (résumé du sens du livre avec le verbe *reden*, limite tracée à l’expression des pensées, *Unsinn*) ; note sur la numérotation décimale sous la proposition 1 ; propositions 2,1, 2,12, 2,17, 2 172, 2,18, 2,22, 2 221, 3,1431, 3,33, 4 003, 4 112, 4,12, 4 121, 4,1212, 4 461, 4,4611, 6,41, 6,42, 6 421, 6,44, 6 522, 6,53, 6,54 et 7 Kegan Paul, Trench, Trubner & Co.
- Bertrand Russell, « Introduction », datée de mai 1922, dans Ludwig Wittgenstein, *Tractatus Logico-Philosophicus*, Londres, 1922 (exemple « Plato loves Socrates », méthode d’enseignement et sort de Socrate, objection sur ce qui ne peut être dit, « intellectual discomfort », hiérarchie de langages) Kegan Paul, Trench, Trubner & Co.
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Sources primaires (suite)
- Ludwig Wittgenstein, *Tractatus logico-philosophicus*, trad. Pierre Klossowski, Paris, 1961 ; rééd. « Idées », n° 264, 1972, 176 p., proposition 7 Gallimard
- Ludwig Wittgenstein, *Tractatus logico-philosophicus*, traduction, préambule et notes de Gilles-Gaston Granger, Paris, 1993, « Bibliothèque de philosophie », 121 p. ; épigraphe, propositions 4,1212, 6,41, 6,44 et 7 Gallimard
- Ludwig Wittgenstein, lettre à Bertrand Russell du 19 août 1919 (distinction entre ce qui peut être dit et ce qui peut seulement être montré, « cardinal problem of philosophy »), citée sous le numéro CL 124 par Oskari Kuusela correspondance de Cambridge
- Ludwig Wittgenstein, lettre à Ludwig von Ficker, fin 1919 selon la datation des éditeurs (les deux parties de l’œuvre, livre strictement philosophique et littéraire, éthique délimitée de l’intérieur), dans *Briefe an Ludwig von Ficker*, éd. G. H. von Wright et Walter Methlagl, Salzbourg, 1969, p. 33-35 ; traduction anglaise en appendice de Paul Engelmann, *Letters from Ludwig Wittgenstein with a Memoir*, 1967 Otto Müller Verlag
- Ludwig Wittgenstein, lettre à Ludwig von Ficker du 14 juillet 1914 (don de 100 000 couronnes à répartir entre des artistes autrichiens dans le besoin), fac-similé publié par le Brenner-Archiv, Innsbruck, 2000 Universität Innsbruck
- Ludwig Wittgenstein, « A Lecture on Ethics », rédigée entre septembre 1929 et décembre 1930, probablement lue devant la société des Heretics à Cambridge, *The Philosophical Review* 74 (1), janvier 1965, p. 3-12 (exemple du tennis et du mensonge, livre d’éthique et explosion, étonnement devant l’existence du monde, « running against the walls of our cage ») The Philosophical Review
- Frank P. Ramsey, « General Propositions and Causality », manuscrit de 1929, dans *The Foundations of Mathematics and Other Logical Essays*, éd. R. B. Braithwaite, Londres, 1931, p. 237-255 (« what we can’t say we can’t say, and we can’t whistle it either ») Kegan Paul
- Rudolf Carnap, « Überwindung der Metaphysik durch logische Analyse der Sprache », *Erkenntnis* 2, 1931, p. 219-241, DOI 10,1007/BF02028153 Erkenntnishttps://doi.org/10.1007/BF02028153
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Sources en ligne
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- « Wittgenstein and the Unwritten Part of the Tractatus » ALWS Archives, Universitetet i Bergenhttps://wab.uib.no/ojs/index.php/agora-alws/article/view/2785/3294
- « 2001 Kuusela Saying Showing offprint » Center for German Philosophy, University of Chicagohttps://centerforgermanphilosophy.uchicago.edu/wp-content/uploads/2023/06/2001-Kuusela-Saying-Showing-offprint.pdf
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