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La taille de Napoléon : 1,⁠686 m et la fabrique de « Little Boney »

Debunk5 septembre 202625 sources vérifiées
James Gillray / Wikimedia Commons
8 min de lecture25 sources vérifiées
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Pour servir au 1er régiment de grenadiers à pied de la vieille Garde, il fallait cinq ans de service, deux campagnes et dépasser cinq pieds cinq pouces. Le relevé pris sur Napoléon après sa mort donne cinq pieds deux pouces quatre lignes. Les deux chiffres sont écrits dans la même unité et l’écart entre eux fait sept centimètres. Toute l’affaire tient à ce qu’on a fait du premier nombre une fois sorti de son système.

Ce que vaut un pouce avant le mètre

Le pied de roi mesure 32,48 cm. Il se divise en douze pouces de 2,⁠706 cm, eux-mêmes divisés en douze lignes de 2,26 mm environ. Ces valeurs sont des unités de travail : dans les registres de recrutement de l’armée royale, la taille de chaque homme est portée en pieds, pouces et lignes, et l’étude anthropométrique publiée en 2003 par John Komlos, Michel Hau et Nicolas Bourguinat les emploie telles quelles sur 38 700 fiches conservées à Vincennes.

Cinq pieds, deux pouces, quatre lignes font donc 1,⁠686 m. Le calcul est celui de Marcel Dunan, publié en octobre 1963 dans la Revue de l’Institut Napoléon, d’après les Mémoires de Marchand, tome II, page 338 : la hauteur totale du sommet de la tête aux talons. Dunan précise que la mesure a été prise par Antommarchi, aidé de Marchand, au lendemain du décès. Le médecin corse publiera ses propres souvenirs en 1825, chez Barrois l’aîné.

Un second témoignage existe, et il vient de l’autre camp. Andrew Darling, tapissier anglais chargé de prendre des mesures exactes à Longwood, note dans son journal cinq pieds sept inches, soit 1,70 m en mesure anglaise. Deux relevés, deux systèmes métrologiques, un écart d’un centimètre et demi. Dunan en tire une conclusion qu’aucun travail n’a démentie depuis : la taille n’était pas inférieure à 1,⁠686 m.

L’idée que Napoléon aurait été un homme de petite taille, restée dans les manuels et dans le langage courant, est fausse. Le degré de fausseté à retenir est celui du vrai déformé : un relevé authentique, exact, rendu méconnaissable par le passage d’un système de mesure à un autre. À quoi s’ajoute une seconde couche, celle-là fabriquée, avec des auteurs, des dates de publication et une adresse commerciale.

Le 24 mai 1803, dans une boutique de St James’s Street

La planche s’appelle « Maniac-raving’s, or, Little Boney in a strong fit ». Gillray la grave, la publie lui-même et la met en vente le 24 mai 1803. Le sous-titre renvoie au récit fait par Lord Whitworth d’une visite aux Tuileries, incident diplomatique réel dont la gravure tire son ressort. Bonaparte y trépigne au milieu d’une table renversée, d’un fauteuil consulaire à terre et d’un globe percé d’un trou à l’emplacement de l’Europe, les îles Britanniques restant intactes. Le catalogue des satires politiques du British Museum l’enregistre sous le numéro 9998.

Un mois plus tard, le 26 juin, Hannah Humphrey publie au 27 St James’s Street « The King of Brobdingnag and Gulliver », eau-forte et aquatinte coloriées de 30,6 sur 24,4 centimètres, aujourd’hui au Metropolitan Museum sous le numéro 17,3.888-313. George III, énorme, tient au creux de la main un Bonaparte long comme un doigt et l’observe à la longue-vue. La feuille porte la signature de Gillray, mais elle suit un dessin du lieutenant Thomas Braddyll, officier des Coldstream Guards. Le procédé se répète pendant douze ans : Dunan signale une planche de Cruikshank de 1814 où le personnage est posé comme un oiseau sur le doigt d’un Blücher géant.

Le catalogue Bonaparte and the British, publié par le British Museum en 2015 pour l’exposition du bicentenaire de Waterloo, replace ces feuilles dans une production de guerre organisée, avec ses graveurs, ses éditrices et ses circuits de copie sur le continent. Tim Clayton, coauteur de ce catalogue et spécialiste des estampes de la période, situe en 1803 le basculement : avant cette date, Bonaparte figurait dans les gravures anglaises à taille ordinaire.

Reste un point de méthode que la satire impose. Une caricature ne prétend pas mesurer. Elle n’est pas un faux document, elle est un genre reconnu par ses acheteurs comme tel, et Gillray déforme le nez de Pitt avec la même liberté. La fabrication porte sur une image, pas sur une preuve. Ce qui est faux, c’est la lecture documentaire qu’on en a faite plus tard.

Des grenadiers à 1,76 m et un colonel de chasseurs

L’impression des contemporains a une base matérielle, et la reconnaître fait partie du travail. Pour entrer au 1er régiment de grenadiers à pied de la Garde, la condition de stature est de plus de cinq pieds cinq pouces, soit 1,76 m, comme le rappelle la fiche que le musée de l’Armée consacre à la tenue conservée sous l’inventaire Ga 27, habit et gilet ayant appartenu au grenadier Simplet. Ajoutez le bonnet à poil et le plumet rouge. Les effectifs de la Garde passent de 9 798 hommes en 1804 à 56 169 en 1812.

Au milieu de cet appareil, l’Empereur porte l’uniforme sobre de colonel de chasseurs et le petit chapeau à simple cocarde. Dunan écrivait déjà en 1963 que l’impression des contemporains avait été essentiellement relative, et le mot est juste : un homme de 1,⁠686 m entouré d’hommes recrutés au-dessus de 1,76 m paraît petit à tout le monde, y compris à ceux qui l’admirent.

Le surnom a suivi le même chemin. Après le pont de Lodi, le 10 mai 1796, les soldats de l’armée d’Italie décernent à leur général un grade de caporal. La Fondation Napoléon rattache à cette bataille le sobriquet de « Petit Caporal ». Ce qui est petit dans l’expression, c’est le grade offert par plaisanterie affectueuse, et le mot a fini par se lire comme une description physique.

Ce que donnent les registres de recrutement

Le chiffre de comparaison se calcule, et le calcul est délicat. Les armées d’Ancien Régime imposaient une taille minimale à l’engagement, ce qui coupe la distribution par le bas : la moyenne des soldats n’est pas la moyenne des hommes. Komlos, Hau et Bourguinat contournent l’obstacle par régression tronquée, en écartant les observations inférieures au seuil puis en reconstituant la population d’origine.

Les résultats font une échelle. Les Français adultes du XVIIᵉ siècle plafonnent autour de 1,⁠617 m. Pour les conscrits de vingt et vingt et un ans nés à la fin du XVIIIᵉ siècle, la moyenne relevée est de 1,⁠636 m, et les auteurs estiment la taille adulte des cohortes suivantes à environ 1,⁠646 m, la croissance n’étant pas achevée à vingt ans. Dans le même échantillon, les compagnies de grenadiers de l’armée royale dépassent les autres de 34,6 mm en moyenne. Un homme de 1,⁠686 m se situe donc quatre centimètres au-dessus de la moyenne estimée de sa génération, à peu près à la hauteur d’un grenadier de l’ancienne infanterie.

La prudence s’impose sur un point précis, et les auteurs le disent eux-mêmes : les données manquent pour les cohortes nées dans les années 1770, celle de Napoléon. L’écart de quatre centimètres repose sur une estimation encadrée par les cohortes voisines, pas sur un recensement. La littérature médicale reste plus prudente encore : l’étude publiée en 2007 par Alessandro Lugli et ses coauteurs dans Nature Clinical Practice Gastroenterology and Hepatology, qui reprend les rapports d’autopsie pour établir le stade du cancer gastrique, parle d’une stature ordinaire pour l’époque. Selon la population de référence retenue, on obtient la moyenne ou un peu au-dessus. On n’obtient jamais un homme petit.

Le point faible de la correction courante

Une explication s’est imposée depuis une vingtaine d’années dans les articles de vulgarisation : la légende viendrait d’une conversion ratée, les Britanniques ayant lu « cinq pieds deux » en pouces anglais. L’explication est séduisante, arithmétiquement exacte, et elle bute sur un calendrier.

Les gravures qui installent le personnage sont de mai et juin 1803. Le relevé de Sainte-Hélène est du 6 mai 1821. Dix-huit ans séparent l’image de la mesure, et la seconde ne peut donc pas avoir produit la première. Le chiffre précis, celui qui comporte les quatre lignes, sort d’un manuscrit resté inédit : les Mémoires de Marchand ne sont publiés qu’en 1952 et 1955, chez Plon, par Jean Bourguignon puis par le commandant Lachouque. Quant à Dunan, en 1963, il n’invoque aucune confusion d’unités. Il explique la légende par la propagande britannique et par l’effet de comparaison.

Ce que personne n’a établi, c’est le circuit intermédiaire. Aucun travail publié ne montre qu’un journal, une biographie ou un manuel du XIXᵉ siècle ait repris le chiffre de l’autopsie en le convertissant à l’anglaise. Le degré de fausseté n’est donc pas le même de part et d’autre de la démonstration : sur la taille, l’affaire est réglée, et le chiffre est solide ; sur la cause de la croyance, on tient une affirmation non établie, répétée d’un site à l’autre exactement comme se répète ce qu’elle prétend corriger.

Un détail relevé par Dunan montre à quel point les nombres voyagent mal. Sa note de 1963 commence par corriger une coquille parue dans la même revue quelques mois plus tôt, où un article donnait « plutôt petit, 1 m 64 » quand il fallait lire 1 m 68. Il cite par ailleurs une lettre du 6 avril 1802 d’un jeune Anglais, John Leslie Foster, reçu aux Tuileries, qui attribue au Premier Consul « environ 5 pieds, 7 pouces » sans indiquer dans quel système il compte. L’ambiguïté est dans les sources elles-mêmes, avant d’être dans leurs lecteurs.

Le mot, lui, a survécu à la chose. En 2018, Psychological Science publie « The Napoleon Complex : When Shorter Men Take More », qui teste par des jeux économiques l’hypothèse d’une compensation comportementale chez les hommes de petite taille. Les auteurs gardent l’étiquette et signalent en note que Napoléon était en réalité de stature ordinaire pour son temps. Une expression peut donc rester en usage dans une revue à comité de lecture après le retrait de son référent.

Ce qu’il faudrait pour trancher la question de transmission tient en un protocole : dépouiller la presse britannique et française de l’été 1821, puis les éditions anglaises des comptes rendus d’autopsie, et vérifier si le chiffre y figure, dans quelle unité, et avec quelle mention du système employé. Tant que ce dépouillement n’a pas été fait, la phrase honnête est qu’on sait de combien Napoléon mesurait et qu’on ignore comment le contraire s’est écrit.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise la question plus large des mots prêtés à Napoléon et de leur traçabilité, où le même mécanisme opère à partir de sources plus minces encore. Il rejoint aussi l’histoire de l’adoption du système métrique et la longue survie des anciennes mesures dans les usages administratifs et militaires, ainsi que le fonctionnement de la caricature de guerre comme instrument d’État, dont les gravures de 1803 restent l’exemple le mieux documenté.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. James Gillray, « Maniac-raving’s, or, Little Boney in a strong fit vide Lord W-, account of a visit to [the] Thuilleries », eau-forte, publiée à Londres le 24 mai 1803 par Js. Gillray, St James’s Street, catalogue des satires politiques du British Museum n° 9998 exemplaire de la Lewis Walpole Library, université Yale
  2. James Gillray d’après Thomas Braddyll, « The King of Brobdingnag and Gulliver », eau-forte et aquatinte coloriées, 30,6 × 24,4 cm, publiée à Londres le 26 juin 1803 par Hannah Humphrey, 27 St James’s Street Metropolitan Museum of Art, New York, n° 17,3.888-313
  3. Tenue de grenadier à pied de la Garde impériale, habit et gilet ayant appartenu au grenadier Simplet, 1er régiment de grenadiers à pied Musée de l’Armée, Paris, inv. Ga 27
Voir les 22 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. François Antommarchi, Mémoires du docteur F. Antommarchi, ou Les derniers momens de Napoléon, Paris, Barrois l’aîné, 1825, 2 vol. exemplaire numérisé de la Bibliothèque nationale de France
  2. Louis-Joseph Marchand, Mémoires de Marchand, premier valet de chambre et exécuteur testamentaire de l’empereur Napoléon, t. II, Sainte-Hélène, Paris, Plon, 1955, p. 338 : relevé de la hauteur totale du sommet de la tête aux talons, cité par Marcel Dunan en 1963
  3. Journal d’Andrew Darling, tapissier anglais chargé des mesures à Longwood, publié dans le Bulletin trimestriel d’informations des domaines français de Sainte-Hélène, n° 8, janvier 1963, cité par Marcel Dunan
  4. Lettre de John Leslie Foster, 6 avril 1802, publiée par Pierre Schommer dans la Revue de l’Institut Napoléon, n° 71, avril 1959, p. 90-91, citée par Marcel Dunan

Bibliographie

  1. Marcel Dunan, « La taille de Napoléon », Revue de l’Institut Napoléon, n° 89, octobre 1963, p. 178-179 Institut Napoléon
  2. Tim Clayton et Sheila O’Connell, Bonaparte and the British. Prints and Propaganda in the Age of Napoleon, Londres, 2015, 256 p., ISBN 978-0-7141-2693-7 British Museum Press
  3. John Komlos, Michel Hau et Nicolas Bourguinat, « An anthropometric history of early-modern France », European Review of Economic History 7 (2), 2003, p. 159-189 Cambridge University Press
  4. Jill E. P. Knapen, Nancy M. Blaker et Mark Van Vugt, « The Napoleon Complex : When Shorter Men Take More », Psychological Science 29 (7), 2018, p. 1134-1144, DOI 10,1177/0956797618772822 SAGEhttps://doi.org/10.1177/0956797618772822
  5. Alessandro Lugli, Inti Zlobec, Gad Singer et alii, « Napoleon Bonaparte’s gastric cancer : a clinicopathologic approach to staging, pathogenesis, and etiology », Nature Clinical Practice Gastroenterology and Hepatology 4 (1), 2007, p. 52-57, DOI 10,1038/ncpgasthep0684 Nature Publishing Grouphttps://doi.org/10.1038/ncpgasthep0684

Sources en ligne

  1. « La taille de Napoléon », par Marcel Dunan napoleon.org, Fondation Napoléonhttps://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/la-taille-de-napoleon/
  2. « La tenue de grenadier à pied de la Garde impériale », fiche-objet du département « de Louis XIV à Napoléon III » Musée de l’Armée, hôtel des Invalideshttps://www.musee-armee.fr/fileadmin/user_upload/Documents/Support-Visite-Fiches-Objets/Fiches-periode-napoleon/MA_grenadier-garde-imperiale.pdf
  3. « Maniac-raving’s-or-Little Boney in a strong fit / Js. Gillray inv. & fect. » Library of Congress, Prints and Photographs Divisionhttps://www.loc.gov/item/94509079/
  4. « Maniac-raving’s, or, Little Boney in a strong fit vide Lord W-, account of a visit to [the] Thuilleries / [graphic] » Lewis Walpole Library, Yale Universityhttps://collections.library.yale.edu/catalog/15813655
  5. « The King of Brobdingnag and Gulliver.–Vide. Swift’s Gulliver : Voyage to Brobdingnag » The Metropolitan Museum of Arthttps://www.metmuseum.org/art/collection/search/391822
  6. « The king of Brobdingnag and Gulliver » Library of Congress, Prints and Photographs Divisionhttps://www.loc.gov/item/95501581/
  7. « Mémoires du docteur F. Antommarchi, ou Les derniers momens de Napoléon. T. 2 » Gallica, Bibliothèque nationale de Francehttps://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k204910m
  8. « Pages napoléoniennes : Mémoires de Marchand : premier valet et exécuteur testamentaire de l’empereur Napoléon, Plon, 1952, 1955 » napoleon.org, Fondation Napoléonhttps://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/pages-napoleoniennes-memoires-de-marchand-premier-valet-et-executeur-testamentaire-de-lempereur-napoleon-plon-1952-1955/
  9. « Lodi » napoleon.org, Fondation Napoléonhttps://www.napoleon.org/magazine/lieux/lodi/
  10. « The Anthropometric History of Early-Modern France » dépôt de l’auteur, université de Munichhttps://econhist.userweb.mwn.de/france.pdf
  11. « An anthropometric history of early-modern France » European Review of Economic History, Cambridge Corehttps://www.cambridge.org/core/journals/european-review-of-economic-history/article/abs/an-anthropometric-history-of-earlymodern-france/09DC824C2D2FF40CCA1DC1ED7C0C1A67
  12. « The Napoleon Complex : When Shorter Men Take More » PubMed, National Library of Medicinehttps://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29746217/
  13. « Napoleon Bonaparte’s gastric cancer : a clinicopathologic approach to staging, pathogenesis, and etiology » Nature Reviews Gastroenterology and Hepatologyhttps://www.nature.com/articles/ncpgasthep0684
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