Quelqu’un vous demande d’apprendre un jeu à des enfants. Vous leur apprenez à jouer aux dés pour de l’argent, et la personne vous dit qu’elle ne pensait pas à ce genre de jeu. Wittgenstein, qui rapporte la scène en trois phrases dans les Recherches philosophiques (Philosophische Untersuchungen), demande si l’exclusion du jeu de dés devait flotter dans l’esprit de celui qui a donné l’ordre, au moment où il le donnait. La remarque ne porte pas de numéro. Dans l’édition allemande de la Werkausgabe de Suhrkamp, elle est imprimée entre deux filets, après le § 70, au milieu de paragraphes consacrés au mot « jeu ». Le texte précise um Geld würfeln, jouer aux dés pour de l’argent, et la question finale ne retient plus que le jeu de dés (der Ausschluß des Würfelspiels). Le volume qui la contient a paru chez Blackwell, à Oxford, en 1953, deux ans après la mort de son auteur.
Confessions, livre I, chapitre 8
Le livre commence par une page de latin. Augustin y raconte, au chapitre 8 du premier livre des Confessions, comment il a appris à parler. Quand les grands nommaient un objet et se tournaient vers lui, il comprenait que le son désignait la chose, et leurs gestes, cette langue naturelle de tous les peuples, lui apprenaient ce qu’ils voulaient. Wittgenstein en tire au § 1 une image de l’essence du langage humain, dans laquelle les mots nomment des objets et les phrases combinent ces noms, si bien que chaque mot a une signification, attachée à lui, qui est l’objet dont il tient lieu. La même page oppose une scène de commerce. On envoie quelqu’un acheter quelque chose avec un billet où l’on a écrit « cinq pommes rouges ». Le marchand ouvre le tiroir marqué « pommes », cherche « rouge » dans un tableau où un échantillon de couleur fait face au mot, puis récite les noms de nombres jusqu’à « cinq » en sortant à chacun une pomme de la bonne couleur. Le paragraphe demande alors quelle est la signification du mot « cinq », et répond qu’il n’en a pas du tout été question, seulement de la manière dont le mot est employé. Les explications, dit-il un peu plus haut, ont quelque part une fin.
L’image augustinienne avait reçu une version savante dans le premier livre de Wittgenstein. La préface du Tractatus, signée à Vienne en 1918, tenait la vérité des pensées communiquées pour « intangible et définitive » (unantastbar und definitiv), et la proposition 4,5 donnait la forme générale de la proposition, « il en est ainsi et ainsi » (Es verhält sich so und so). La préface des Recherches, datée de Cambridge en janvier 1945, reconnaît de « graves erreurs » (schwere Irrtümer) dans ce premier livre. Le § 114 recopie la proposition 4,5 pour observer qu’on croit suivre la nature quand on ne fait que longer la forme à travers laquelle on la regarde, et le § 23 range parmi les logiciens qu’il conteste, entre parenthèses, l’auteur du Tractatus lui-même. Revenu à Cambridge en 1929, comme le rappelle Anat Matar dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, Wittgenstein y avait trouvé deux critiques, que la préface nomme, Frank Ramsey et surtout l’économiste italien Piero Sraffa, à qui il dit devoir les idées les plus riches en conséquences du livre. Norman Malcolm a rapporté dans ses souvenirs, parus en 1958, une scène souvent reprise. Wittgenstein soutenait qu’une proposition et ce qu’elle décrit doivent avoir la même forme logique, et Sraffa se passa le bout des doigts sous le menton, d’un geste que les Napolitains comprennent comme du mépris, en demandant quelle était la forme logique de cela. Matthias Unterhuber note que les lectures de l’anecdote divergent fortement, et l’on ne sait pas mesurer la part exacte de ces conversations dans le tournant.
Le mot de jeu de langage est plus ancien que le livre. Dans les notes dictées à ses étudiants de Cambridge en 1933-1934, le Cahier bleu, nommé d’après la couleur de la chemise qui les contenait, Wittgenstein annonce qu’il attirera sans cesse l’attention sur ce qu’il appelle des language games, des manières d’utiliser les signes plus simples que celles de la langue quotidienne, par lesquelles l’enfant commence à se servir des mots. A. J. Ayer, qui en rendit compte dans The Spectator à leur publication en 1958, conteste qu’elles aient été largement lues avant cette date.
Würfel, Säule, Platte, Balken
Au § 2, Wittgenstein fabrique une langue pour laquelle la description d’Augustin serait juste. Un bâtisseur, A, élève une construction avec des cubes, des colonnes, des dalles et des poutres (Würfel, Säulen, Platten, Balken), et son aide, B, doit les lui passer dans l’ordre où il en a besoin. Leur langue se compose de ces quatre mots. A les crie, B apporte la pierre qu’il a appris à apporter à ce cri, et Wittgenstein demande de tenir cela pour une langue primitive complète. Le § 6 imagine que ce soit la langue entière d’une tribu, apprise par un dressage (Abrichtung) dans lequel le maître montre la pierre en prononçant le mot. Le paragraphe suggère que comprendre le cri « Dalle ! », c’est agir de telle manière après l’avoir entendu, et que le même geste d’enseignement aurait produit une tout autre compréhension s’il avait accompagné un autre apprentissage. Une tige reliée à un levier fait un frein, ajoute le paragraphe, à condition que tout le reste du mécanisme soit donné.
Au § 7, le mot reçoit sa définition. Les jeux par lesquels les enfants apprennent leur langue maternelle s’appelleront des jeux de langage, et Wittgenstein appellera aussi jeu de langage le tout formé par la langue et les activités avec lesquelles elle est tissée (verwoben). Le cri du bâtisseur est-il un mot ou une phrase ? Le § 19 répond qu’on peut l’appeler l’un et l’autre, une phrase dégénérée comme on parle d’une hyperbole dégénérée, et il retourne l’idée d’abréviation en demandant pourquoi « Apporte-moi une dalle ! » ne serait pas plutôt un allongement de « Dalle ! ». Se représenter une langue, ajoute le même paragraphe, c’est se représenter une forme de vie (Lebensform). Matar relève que l’expression n’apparaît qu’environ cinq fois dans le livre et qu’elle reçoit des lectures contradictoires.
Les mots ressemblent aux outils d’une boîte, dit le § 11, où l’on trouve un marteau, une tenaille, une scie, un tournevis, une règle, un pot de colle, de la colle, des clous et des vis. Leurs fonctions diffèrent autant que celles de ces objets, et leur apparence uniforme, une fois écrits ou imprimés, égare surtout celui qui philosophe. Le § 23 compte des espèces de phrases innombrables et en donne une longue liste. On y trouve donner des ordres et agir d’après eux, décrire un objet d’après des mesures, formuler une hypothèse et la mettre à l’épreuve, inventer une histoire, jouer du théâtre, deviner des énigmes, traduire, remercier, jurer, saluer et prier. Le mot « jeu » de jeu de langage, précise le paragraphe, doit faire ressortir que parler une langue fait partie d’une activité.
Le paragraphe qu’on résume par « le sens, c’est l’usage » commence par une restriction que le résumé oublie. Pour une grande classe de cas où l’on se sert du mot « signification », quoique pas pour tous, écrit Wittgenstein au § 43, on peut l’expliquer en disant que la signification d’un mot est son usage dans la langue, et la phrase suivante garde une place au geste d’Augustin, puisqu’on explique parfois la signification d’un nom en montrant son porteur. On rend ici Gebrauch par « usage » et Verwendung, le mot du § 11 et du § 116, par « emploi », pour garder visible une distinction que l’allemand fait, même si Wittgenstein passe souvent de l’un à l’autre. L’argument se refait en trois phrases. Si la signification d’un mot était l’objet qu’il nomme, il faudrait connaître un objet pour comprendre « cinq » ou « Dalle ! », alors que le marchand et l’aide comprennent en agissant comme il faut. Les mots servent à des activités aussi variées que les outils d’une boîte, et chacune de ces activités, avec les mots qui y sont tissés, forme un jeu de langage. Pour une grande classe de mots, demander ce qu’ils signifient revient donc à demander comment on s’en sert, dans quel jeu et pour y faire quoi.
On se rend la tâche facile
Wittgenstein se fait l’objection lui-même, au § 65. Un interlocuteur lui reproche de se rendre la tâche facile, de parler de toutes sortes de jeux de langage sans jamais dire ce qu’ils ont d’essentiel, et d’éviter ainsi la partie de la recherche qui lui avait autrefois donné le plus de mal, la forme générale de la proposition. « Et cela est vrai », répond-il. Ces phénomènes n’ont rien en commun qui justifie un seul mot pour tous, ils sont apparentés de bien des manières, et c’est à cause de cette parenté qu’on les appelle tous des langages. Le § 66 en donne l’épreuve sur les jeux, jeux de plateau, de cartes, de balle et de combat, et il interdit de répondre d’avance qu’ils doivent avoir quelque chose en commun, sans quoi ils ne s’appelleraient pas des jeux. Denk nicht, sondern schau !, ne pense pas, regarde. Les réussites qu’on fait seul ne connaissent pas de rivalité entre joueurs, l’enfant qui lance sa balle contre un mur et la rattrape ne gagne ni ne perd, l’habileté aux échecs ressemble peu à l’habileté au tennis, et les rondes gardent l’amusement en perdant presque tout le reste. On voit, conclut le paragraphe, un réseau compliqué de ressemblances qui se recouvrent et s’entrecroisent. Le § 67 les appelle des ressemblances de famille (Familienähnlichkeiten), comme celles qui se croisent entre les membres d’une famille, la stature, les traits du visage, la couleur des yeux, la démarche et le tempérament. Selon la même remarque, la force d’un fil ne tient pas à ce qu’une fibre unique le parcourt d’un bout à l’autre, mais à ce que beaucoup de fibres se chevauchent. Le Cahier bleu disait déjà, en 1933-1934, que les membres d’une famille ont les uns le même nez, d’autres les mêmes sourcils, d’autres encore la même démarche.
L’essai se refait sans livre.
Il suffit de prendre une partie d’échecs, une réussite, une balle lancée contre un mur et une ronde, puis de chercher un trait que les quatre partagent et que n’ont pas les activités qu’on ne nomme pas des jeux.
Le concept ainsi obtenu n’a pas de bord net, et Wittgenstein l’accepte. Au § 69, on explique ce qu’est un jeu en décrivant des jeux et en ajoutant « ceci, et ce qui lui ressemble », et l’on n’en sait pas davantage soi-même. Wittgenstein refuse d’y voir de l’ignorance, puisque aucune frontière n’a été tracée. On peut en tracer une pour un but particulier, comme celui qui décréterait qu’un pas mesure 75 cm, sans avoir rendu pour autant la mesure utilisable, puisqu’elle l’était déjà. Frege comparait le concept à une région et jugeait qu’une région mal délimitée n’en est pas une. Le § 71 lui oppose une photographie floue, qui reste le portrait de quelqu’un, et la consigne « tiens-toi à peu près ici », qu’on donne en faisant un geste de la main sans tracer de limite. Imprimée juste avant ce paragraphe, la remarque sur le jeu de dés y trouve probablement sa réponse. La personne qui demandait un jeu pour des enfants n’avait pas à exclure en pensée les dés, l’argent ni rien d’autre, et l’on peut supposer qu’elle attendait qu’on se serve de ses exemples d’une certaine manière, ce que le § 71 dit de toute explication par l’exemple.
Wittgenstein n’a pas vu son livre imprimé. Selon Matar, la première partie, 693 paragraphes, était prête pour l’imprimeur en 1946, et Wittgenstein la retira. Les éditeurs, G. E. M. Anscombe et Rush Rhees, y ajoutèrent une seconde partie, que la quatrième édition anglaise, établie par Peter Hacker et Joachim Schulte en 2009, présente à part sous le titre Philosophy of Psychology. A Fragment. En français, on lira les Recherches philosophiques traduites par Françoise Dastur, Maurice Élie, Jean-Luc Gautero et d’autres (Gallimard, 2004), qui ont pris la suite des Investigations philosophiques de Pierre Klossowski (1961) ; les citations données ici sont traduites par la rédaction sur l’allemand. Le livre porte en épigraphe une phrase du dramaturge viennois Johann Nestroy, selon laquelle le progrès a ceci de propre qu’il paraît beaucoup plus grand qu’il n’est réellement.
« A slight help to lexicographers »
Russell avait connu l’auteur du Tractatus de près, et il ne reconnut pas le second. Dans My Philosophical Development, en 1959, au chapitre 18, il oppose le premier Wittgenstein, homme voué à une pensée passionnément intense, au second, qui semble s’être lassé de la pensée sérieuse et avoir inventé une doctrine qui rendrait cette activité inutile. Il dit n’avoir rien trouvé d’intéressant dans les Recherches. Si la doctrine est vraie, conclut-il, la philosophie est au mieux une modeste aide aux lexicographes, et au pire un passe-temps oiseux de salon de thé. La même année, Ernest Gellner publie Words and Things, sous-titré « examen critique de la philosophie linguistique », avec une préface de Russell. Selon un compte rendu de la Partisan Review en 1960, la charge du livre tient à ce que cette méthode finit par accepter les valeurs reçues et la vision triviale du monde déposée dans la langue ordinaire, et Gilbert Ryle refusa d’en faire rendre compte dans Mind, qu’il dirigeait, parce que le livre accusait de malhonnêteté des philosophes nommés, ce dont Russell se plaignit dans The Times. En 1964, Herbert Marcuse consacre le chapitre 7 de L’Homme unidimensionnel (One-Dimensional Man) au triomphe de la pensée positive en philosophie, cite la phrase selon laquelle la philosophie laisse tout en l’état et y lit un sado-masochisme académique, une humiliation que l’intellectuel s’inflige à lui-même.
Le texte visé, au § 124, pose que la philosophie ne doit en aucune façon toucher à l’usage effectif de la langue, qu’elle ne peut finalement que le décrire, faute de pouvoir le fonder, et qu’elle laisse tout comme il est, y compris la mathématique. Quelques pages plus haut, le § 109 interdit toute théorie et tout ce qui serait hypothétique, demande que la description remplace l’explication, et définit la philosophie comme un combat contre l’ensorcellement de l’entendement par les moyens du langage (die Verhexung unsres Verstandes). Le § 116 ramène les mots de leur emploi métaphysique à leur emploi quotidien, et le § 133 admet plusieurs méthodes de la philosophie, comparables à différentes thérapies. Colin Lyas a répondu à Marcuse en 1982, dans la revue Philosophical Investigations, que la phrase porte sur l’usage de la langue, que la philosophie ne peut pas régenter, et qu’elle ne dit rien de l’ordre social existant. Il ajoute que des formes de vie contingentes laissent place à d’autres possibles. La réponse s’appuie sur la lettre du § 124, qui parle de l’usage de la langue et d’aucune institution. Elle laisse entier le désaccord avec Russell, qui portait sur ce que la philosophie doit produire, des théories ou des éclaircissements, et que le § 109 tranche dans un sens que Russell refusait.
Wittgenstein avait d’ailleurs placé dans son propre texte l’objection la plus difficile. On comprend la signification d’un mot quand on l’entend, d’un seul coup, dit l’interlocuteur du § 138, et ce qu’on saisit ainsi est autre chose que l’usage, qui s’étend dans le temps.
Gepflogenheiten
La réponse passe par la règle. Le § 198 prend l’exemple d’un poteau indicateur, qu’on suit parce qu’on a été dressé à réagir à ce signe, et parce qu’il existe un usage constant, une coutume (Gepflogenheit). Suivre une règle, faire une communication, donner un ordre ou jouer une partie d’échecs sont des coutumes, des usages et des institutions, précise le § 199, et il ne peut pas être arrivé qu’un seul homme, une seule fois, ait suivi une règle. Le § 201 formule le paradoxe qu’aucune règle ne pourrait déterminer une manière d’agir, puisque toute manière d’agir pourrait être mise en accord avec elle, et il le déclare aussitôt fondé sur un malentendu, celui qui place une interprétation derrière chaque interprétation. Suivre une règle est une pratique, conclut le § 202, et croire suivre la règle n’est pas la suivre, de sorte qu’on ne peut pas suivre une règle en privé. Le § 241 ajoute que les hommes s’accordent dans le langage qu’ils emploient, et il appelle cet accord un accord dans la forme de vie.
Saul Kripke a fait de ces paragraphes, en 1982, l’exposé d’un paradoxe sceptique (le livre a paru en français en 1996 sous le titre Règles et langage privé, traduit par Thierry Marchaisse). Gordon Baker et Peter Hacker ont contesté cette lecture dès 1984, et Matar range leur commentaire du côté de la lecture orthodoxe. Pour départager les deux lectures, il faudrait savoir si le § 201 énonce un paradoxe que la suite du texte accepte et contourne, ou un malentendu qu’elle dissipe, et le même paragraphe contient les deux mouvements, puisqu’il formule le paradoxe dans sa première phrase et le déclare fondé sur un malentendu dans son deuxième alinéa.
Pour aller plus loin
La théorie de l’image du Tractatus, déjà traitée dans l’encyclopédie à propos de la proposition 7, donne le point de départ que les Recherches contestent. L’argument contre le langage privé, qui commence au § 243, prolonge les remarques sur la règle, et la philosophie du langage ordinaire de Ryle et d’Austin offre un contrepoint à la conception wittgensteinienne de la philosophie.
On répète volontiers que, pour Ludwig Wittgenstein, le sens d’un mot se confond avec son usage. Le philosophe a bien écrit quelque chose d’approchant, dans un livre publié en 1953, après sa mort. Il en avait achevé la première partie dès 1946, avant de la retirer. Il prenait pourtant soin de limiter la formule. Selon lui, elle valait pour beaucoup de mots, mais pas pour tous. Ce livre s’intitule les Recherches philosophiques.
Quatre mots sur un chantier
Wittgenstein part d’une vieille idée sur le langage. Chaque mot servirait à nommer une chose, comme une étiquette collée sur un objet. Il trouve cette idée chez saint Augustin, qui racontait ainsi comment il avait appris à parler. Wittgenstein avait lui-même défendu une vue proche dans son premier livre. Sa préface le reconnaît, et parle de graves erreurs.
Pour mettre l’idée à l’épreuve, il imagine un chantier. Un bâtisseur monte une construction avec quatre sortes de pierres. Son aide doit les lui passer au bon moment. Pour cela, les deux hommes n’ont que quatre mots, un par sorte de pierre. Le bâtisseur crie « dalle », et l’aide apporte une dalle.
Wittgenstein demande de prendre ce petit échange au sérieux. Pour lui, c’est une langue complète, même si elle est très pauvre. L’aide montre qu’il comprend le cri en agissant comme il faut. Il n’a pas besoin de connaître un objet que le mot désignerait.
Un mot pris dans une activité forme avec elle un tout. Wittgenstein appelle ce tout un jeu de langage. Il en donne bien d’autres exemples, comme donner un ordre, inventer une histoire, deviner une énigme ou remercier. Chaque jeu se joue avec des mots, selon ses propres règles. Les mots ressemblent pour lui aux outils d’une boîte, un marteau, une scie ou des clous.
Les échecs, la balle et la ronde
Un lecteur pourrait protester. Wittgenstein parle de toutes sortes de jeux sans dire ce qu’ils ont en commun. Il formule lui-même ce reproche dans son livre, et il l’accepte. Selon lui, aucun trait ne se retrouve dans tous les jeux.
Il le montre avec les jeux ordinaires. Les échecs opposent deux joueurs, alors qu’une réussite se joue seul. Un enfant qui lance sa balle contre un mur ne gagne rien et ne perd rien. Une ronde amuse, mais elle a perdu presque tout le reste. D’un jeu à l’autre, des points communs apparaissent, puis disparaissent.
Wittgenstein compare ce réseau aux membres d’une famille. Deux d’entre eux partagent la couleur des yeux, deux autres la démarche, d’autres encore le tempérament. Rien ne se retrouve chez tous, et pourtant on reconnaît la famille. Il parle donc de ressemblances de famille. Un fil tient de la même manière, parce que beaucoup de fibres se chevauchent sur sa longueur.
Ce concept aux bords flous ne gêne pas Wittgenstein. Une photo floue reste le portrait de quelqu’un. Pour expliquer ce qu’est un jeu, on décrit des jeux et on ajoute « et ce qui leur ressemble ». Personne n’en sait davantage, faute de frontière déjà tracée.
Une aide pour les dictionnaires
Bertrand Russell avait bien connu l’auteur du premier livre. Le second l’a déçu. En 1959, il écrit n’y avoir rien trouvé d’intéressant. Si cette doctrine est vraie, ajoute-t-il, la philosophie ne sert plus guère qu’à aider les auteurs de dictionnaires.
Herbert Marcuse attaque sur un autre terrain, en 1964. Wittgenstein avait écrit que la philosophie laisse tout en l’état. Marcuse y voit une démission, une manière d’accepter le monde tel qu’il va.
Colin Lyas lui répond dans une revue de philosophie, en 1982. La phrase de Wittgenstein parle de la façon dont on se sert de la langue. Elle ne dit rien de la société. Cette réponse laisse entier le désaccord avec Russell. Les deux hommes ne se faisaient pas la même idée de ce que la philosophie doit produire.
Devant la diversité des jeux, la consigne des Recherches philosophiques tient en une phrase, « ne pense pas, regarde ».
La version complète donne la remarque sans numéro sur des enfants à qui l’on apprend les dés pour de l’argent, et le geste napolitain que l’économiste Piero Sraffa aurait opposé à Wittgenstein.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Ludwig Wittgenstein, *Philosophische Untersuchungen*, éd. G. E. M. Anscombe, R. Rhees et G. H. von Wright, *Ludwig Wittgenstein Werkausgabe*, vol. 1, Francfort-sur-le-Main, 1999, p. 231-485 ; épigraphe de Nestroy ; Vorwort daté « Cambridge, im Januar 1945 » (« schwere Irrtümer », Frank Ramsey, « Herr P. Sraffa », « die folgereichsten der Ideen dieser Schrift ») ; §§ 1, 2, 6, 7, 11, 19, 23, 43, 65, 66, 67, 69, 70 et remarque non numérotée sur le jeu de dés (« um Geld würfeln », « der Ausschluß des Würfelspiels »), 71, 109, 114, 116, 124, 133, 138, 198, 199, 201, 202, 241 et 243 ; texte consulté dans l’édition numérique du Ludwig Wittgenstein Project ; traductions de la rédaction Suhrkamp
- Ludwig Wittgenstein, *Philosophical Investigations*, texte allemand et traduction anglaise de G. E. M. Anscombe, éd. G. E. M. Anscombe et R. Rhees, Oxford, 1953 (publication posthume ; première partie de 693 paragraphes prête en 1946 et retirée par l’auteur ; seconde partie ajoutée par les éditeurs), d’après Anat Matar (SEP) Basil Blackwell
- Ludwig Wittgenstein, *Philosophical Investigations*, 4ᵉ éd. revue par P. M. S. Hacker et Joachim Schulte, 2009 (seconde partie présentée sous le titre *Philosophy of Psychology. A Fragment*), d’après Anat Matar (SEP) Wiley-Blackwell
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Sources primaires (suite)
- Ludwig Wittgenstein, *Recherches philosophiques*, trad. Françoise Dastur, Maurice Élie, Jean-Luc Gautero et al., avant-propos et apparat critique d’Élisabeth Rigal, Paris, 2004, « Bibliothèque de philosophie », 367 p., ISBN 2-07-075852-4 (traduction française de référence signalée au lecteur) Gallimard
- Ludwig Wittgenstein, *Tractatus logico-philosophicus*, suivi de *Investigations philosophiques*, trad. Pierre Klossowski, introduction de Bertrand Russell, Paris, 1961 ; rééd. « Tel », 1999 Gallimard
- Ludwig Wittgenstein, *Logisch-philosophische Abhandlung* / *Tractatus Logico-Philosophicus*, éd. C. K. Ogden et F. P. Ramsey, Londres, 1922 ; préface signée à Vienne en 1918 (« unantastbar und definitiv ») et proposition 4,5 (« Die allgemeine Form des Satzes ist : Es verhält sich so und so ») ; texte consulté dans l’édition numérique du Ludwig Wittgenstein Project Kegan Paul, Trench, Trubner & Co.
- Ludwig Wittgenstein, *Blue Book* (Nachlass, Ts-309), notes dictées à Cambridge en 1933-1934 (« what I shall call language-games », « the forms of language with which a child begins to make use of words » ; les jeux comme une famille, « the same nose », « the same eyebrows », « the same way of walking ») ; édition numérique normalisée du Ludwig Wittgenstein Project d’après l’outil de présentation des Wittgenstein Archives de l’université de Bergen
- Augustin, *Confessions*, I, 8, cité par Wittgenstein en tête des *Philosophische Untersuchungen*, § 1
- Norman Malcolm, *Ludwig Wittgenstein : A Memoir*, avec une esquisse biographique de G. H. von Wright, Londres, 1958, p. 69 (le geste napolitain de Sraffa), cité d’après Matthias Unterhuber et d’après la recension du Centro Primo Levi Oxford University Press
- Bertrand Russell, *My Philosophical Development*, Londres, 1959, chap. 18, « Some Replies to Criticism » (« addicted to passionately intense thinking », « grown tired of serious thinking », « invented a doctrine which would make such an activity unnecessary », « a slight help to lexicographers », « an idle tea-table amusement ») ; texte consulté sur le portail japonais d’études russelliennes ; traduction de la rédaction George Allen & Unwin
- Ernest Gellner, *Words and Things. A Critical Account of Linguistic Philosophy and a Study in Ideology*, préface de Bertrand Russell, 1959 ; éd. américaine, Boston, 1960, connu par le compte rendu de la *Partisan Review* Beacon Press
- Herbert Marcuse, *One-Dimensional Man*, Boston, 1964, chap. 7, « The Triumph of Positive Thinking : One-Dimensional Philosophy » (« academic sado-masochism, self-humiliation, and self-denunciation of the intellectual ») ; texte consulté sur le site de la famille Marcuse ; traduction de la rédaction Beacon Press
- A. J. Ayer, « Wittgenstein », compte rendu de *The Blue and Brown Books* (préface de Rush Rhees) et de Norman Malcolm, *Ludwig Wittgenstein : A Memoir*, *The Spectator*, 14 novembre 1958, p. 26 (dictée en 1933-1934 et 1934-1935, chemises de couleur, faible circulation hors de Cambridge) The Spectator
Bibliographie
- Anat Matar, « Ludwig Wittgenstein », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 8 novembre 2002, révision substantielle du 17 septembre 2026 (retour à Cambridge en 1929 ; composition et publication des *Investigations* ; *Lebensform* environ cinq fois ; lectures de Kripke, de Baker et Hacker ; lecture orthodoxe) Stanford University
- Matthias Unterhuber, « Sraffa’s Impact on Wittgenstein », dans Herbert Hrachovec, Alois Pichler et Joseph Wang (éd.), *Papers of the 30th International Wittgenstein Symposium*, Kirchberg am Wechsel, 2007 (Malcolm, p. 69 ; divergence des interprétations de l’anecdote) Austrian Ludwig Wittgenstein Society
- Colin Lyas, « Herbert Marcuse’s Criticism of “Linguistic” Philosophy », *Philosophical Investigations* 5 (3), juillet 1982, p. 166-189 Blackwell
- Saul Kripke, *Wittgenstein on Rules and Private Language*, 1982, cité d’après Anat Matar ; trad. française, *Règles et langage privé. Introduction au paradoxe de Wittgenstein*, trad. Thierry Marchaisse, Paris, 1996, « L’Ordre philosophique », 170 p. Éditions du Seuil
- G. P. Baker et P. M. S. Hacker, *Scepticism, Rules and Language*, 1984, cité d’après Anat Matar Basil Blackwell
- [Anonyme], « Words and Ideas », compte rendu d’Ernest Gellner, *Words and Things*, *Partisan Review* 27 (2), 1960, p. 348 (préface de Russell, refus de Ryle dans *Mind*, lettre de Russell au *Times*, « trivial vision of the world enshrined in ordinary language ») Partisan Review
Sources en ligne
- « Philosophische Untersuchungen - The Ludwig Wittgenstein Project » The Ludwig Wittgenstein Projecthttps://www.wittgensteinproject.org/w/index.php/Philosophische_Untersuchungen
- « Project:All texts - The Ludwig Wittgenstein Project » (*Blue Book*, *Logisch-philosophische Abhandlung*) The Ludwig Wittgenstein Projecthttps://www.wittgensteinproject.org/w/index.php/Project:All_texts
- « wittgenstein-published-works » (édition numérique en Markdown des *Philosophische Untersuchungen*) The Ludwig Wittgenstein Project, GitHubhttps://github.com/wittgenstein-project/wittgenstein-published-works/blob/main/markdown/german/Philosophische%20Untersuchungen/Philosophische%20Untersuchungen.md
- « Ludwig Wittgenstein (Stanford Encyclopedia of Philosophy) » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/wittgenstein/
- « Sraffa’s Impact on Wittgenstein » ALWS Archives, Universitetet i Bergenhttps://wab.uib.no/ojs/index.php/agora-alws/article/view/2647/3018
- « Piero Sraffa » (recension de la biographie d’Alessandro Roncaglia ; le geste et la question sur la forme logique) Printed_Matter, Centro Primo Levi, New Yorkhttps://primolevicenter.org/printed-matter/?p=920
- « Wittgenstein » (14 novembre 1958, p. 26) The Spectator Archivehttps://archive.spectator.co.uk/article/14th-november-1958/26/books
- « Chapter 18 : Some Replies to Criticism » (texte anglais de *My Philosophical Development*) Portal Site for Russellian in Japanhttps://russell-j.com/beginner//BR_MPD_18-040.HTM
- « One-Dimensional Man, chapter 7 » Herbert Marcuse Official Home Pagehttps://www.marcuse.org/herbert/pubs/64onedim/odm7.html
- « Herbert Marcuse’s Criticism of “Linguistic” Philosophy » Herbert Marcuse Official Home Pagehttps://www.marcuse.org/herbert/booksabout/80s/Lyas1982MarcuseCriticismLinguisticPhilo.pdf
- « Books about Herbert Marcuse » (référence complète de l’article de Lyas) Herbert Marcuse Official Home Pagehttps://www.marcuse.org/herbert/booksabout.htm
- « Vol. 27 No. 2 1960 - page 348 » Partisan Review, Boston Universityhttps://www.bu.edu/partisanreview/books/PR1960V27N2/HTML/files/assets/basic-html/page158.html
- « Recherches philosophiques » CiNii Bookshttps://ci.nii.ac.jp/ncid/BA76286866?l=en
- « Recherches philosophiques » Nantilus, catalogue des bibliothèques de l’Université de Nanteshttps://nantilus.univ-nantes.fr/vufind/Record/PPN084305282/TOC?lng=en
- « Tractatus logico-philosophicus : suivi de Investigations philosophiques » Nantilus, catalogue des bibliothèques de l’Université de Nanteshttps://nantilus.univ-nantes.fr/vufind/Record/PPN07247467X?lng=en
- « Règles et langage privé : introduction au paradoxe de Wittgenstein » Catalogue des thèses et des bibliothèques de l’Université de Nanteshttps://theses.univ-nantes.fr/vufind/Record/PPN003972070/Details













