Sept signatures sur dix au bas d’une sentence romaine
On objectera d’emblée que personne n’a brûlé Galilée, et l’objection tient. L’homme meurt à Arcetri, sur les collines au sud de Florence, le 8 janvier 1642, à un peu plus de cinq semaines de ses soixante-dix-huit ans, presque aveugle, quatre ans après avoir fait imprimer à Leyde ses Discours et démonstrations concernant deux sciences nouvelles. Ni bûcher, ni cachot, ni chevalet. Le mot de martyr l’accompagne pourtant depuis le XVIIIᵉ siècle, et on le lit aujourd’hui dans le catalogue en ligne du musée florentin qui porte son nom.
Ce catalogue décrit un objet précis. Dans la salle VII du Museo Galileo, un reliquaire de verre posé sur un socle de marbre haut de 44,5 centimètres contient le majeur de la main droite du savant, inventorié sous le numéro 2432. Anton Francesco Gori l’a détaché le 12 mars 1737, au moment où les restes de Galilée quittaient leur première sépulture pour le tombeau monumental dont son disciple Vincenzo Viviani avait voulu l’érection. Le doigt a ensuite appartenu à Angelo Maria Bandini, a longtemps été exposé à la Biblioteca Laurenziana, a gagné en 1841 la Tribune de Galilée du musée de physique et d’histoire naturelle, puis, en 1927, le musée d’histoire des sciences. Sur le socle court une inscription commémorative de Tommaso Perelli. La notice présente la relique comme l’exemple même de la célébration de Galilée en héros et en martyr de la science, ce qui revient, pour une institution savante, à cataloguer le culte avec l’objet.
Un martyr, au sens propre, meurt pour une vérité qu’il refuse de renier. Galilée a renié, à genoux, devant ses juges, et il a vécu encore huit ans et demi.
« Véhémentement suspect d’hérésie »
Le 22 juin 1633, à Rome, au couvent dominicain de Santa Maria sopra Minerva, on donne lecture à Galilée de la sentence du tribunal. Le texte, dont le Museo Galileo publie une traduction anglaise, le déclare « véhémentement suspect d’hérésie » pour deux raisons distinctes. La première est d’avoir cru et tenu pour vraie la doctrine, jugée fausse et contraire aux Écritures, selon laquelle le Soleil occupe le centre du monde sans se mouvoir d’orient en occident. Quant à la seconde, que les récits populaires oublient presque toujours, elle tient à la conviction qu’une opinion pouvait être tenue et défendue comme probable après avoir été déclarée et définie contraire à l’Écriture. Cette deuxième clause vise une manière de lire la Bible, et c’est peut-être elle qui inquiète le plus les juges.
Les peines suivent. Le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde est interdit par édit public. Galilée est condamné à la « prison formelle » du Saint-Office pour un temps laissé à l’appréciation des juges, et, à titre de pénitence salutaire, doit réciter une fois par semaine, pendant trois ans, les sept psaumes de la pénitence. Le tribunal se réserve le droit de modérer, de commuer ou de lever tout ou partie de ces peines. Le même jour, dans le même couvent, le vieil homme prononce son abjuration, par laquelle il déclare maudire et détester les erreurs dont on le soupçonne, et s’engage à ne plus jamais rien dire ni écrire qui puisse faire naître un soupçon semblable.
À une oreille moderne, la formule « véhémentement suspect » paraît modérée. Dans la pratique de l’Inquisition romaine, elle désigne une catégorie précise, intermédiaire entre l’hérésie formelle et le soupçon léger, et bien plus lourde qu’elle n’en a l’air. Suspect, donc, et suspect avec véhémence. Le tribunal s’abstient de déclarer Galilée hérétique, mais le juge assez suspect pour exiger qu’il abjure publiquement ce qu’il est censé avoir cru.
Au bas du document, sept des dix cardinaux inquisiteurs ont apposé leur signature. Trois noms manquent, parmi lesquels, selon plusieurs historiens, celui de Francesco Barberini, neveu du pape, et aucun document connu n’explique ces absences, ni ne permet d’y lire avec certitude un désaccord.
Au palais du Saint-Office, chez le procureur
L’itinéraire de l’accusé cadre mal avec l’image du cachot. Convoqué par l’inquisiteur de Florence à la fin de septembre 1632, Galilée multiplie les délais, invoque son âge et sa santé, et n’arrive à Rome que le 13 février 1633, au terme d’un voyage de vingt-trois jours alourdi par une longue quarantaine à la frontière, car la peste court alors en Toscane. Il loge à la Villa Médicis, résidence de l’ambassadeur Francesco Niccolini. Dans une lettre au secrétaire d’État toscan Andrea Cioli, il se dit prisonnier en ces murs, mais traité avec une douceur très éloignée des cordes, des chaînes et de la prison qu’il avait redoutées. Le 12 avril 1633, il comparaît pour sa première déposition. L’usage voulait qu’un accusé fût détenu dans les murs de l’Inquisition pendant la phase judiciaire, et Galilée n’y échappe pas complètement, puisqu’on lui assigne des chambres au palais du Saint-Office, à deux pas de Saint-Pierre, en lui promettant qu’elles seraient décentes et peut-être même laissées ouvertes. Il se plaint d’avoir crié deux nuits de suite sous l’effet de ses douleurs arthritiques. Niccolini, qui l’aime, craint sérieusement de le voir mourir.
En 2009, dans un chapitre du recueil que l’historien Ronald L. Numbers consacre aux idées reçues sur la science et la religion, Maurice A. Finocchiaro, qui avait publié vingt ans plus tôt la traduction anglaise de référence des documents du procès, dresse le bilan de ces déplacements. À l’exception possible de trois jours, du 21 au 24 juin 1633, Galilée n’a jamais été tenu en prison, ni pendant le procès, ce qui était pourtant la règle, ni après, comme la sentence l’ordonnait, et même ces trois jours-là, il les a probablement passés dans l’appartement du procureur du Saint-Office. Finocchiaro avance plusieurs explications à un traitement aussi inhabituel, la protection des Médicis, la célébrité de l’accusé et l’attitude ambivalente d’Urbain VIII, qui l’avait admiré, sans prétendre qu’elles épuisent la question.
Après la sentence, Galilée retourne sous la garde de Niccolini, puis on le confie à l’archevêque de Sienne, Ascanio Piccolomini, chez qui il passe l’été et l’automne. En décembre 1633, on l’autorise à regagner sa villa d’Arcetri. Il y restera assigné à résidence jusqu’à sa mort, et c’est là qu’il apprend, en 1634, la mort de sa fille, sœur Maria Celeste. La prison formelle de la sentence est devenue une prison sans barreaux, et c’est bien une prison tout de même, puisqu’il ne peut quitter les lieux sans autorisation.
Le décret de l’Index ne nomme pas Galilée
Pour comprendre ce qu’on lui reproche, il faut remonter dix-sept ans en arrière. Le 24 février 1616, onze consulteurs du Saint-Office, parmi lesquels l’archevêque d’Armagh et le commissaire général Michelangelo Segizzi, examinent deux propositions. Que le Soleil soit immobile au centre du monde, ils le jugent insensé et absurde en philosophie, et formellement hérétique, parce que contraire au sens littéral de nombreux passages de l’Écriture et à l’interprétation commune des Pères de l’Église. Que la Terre se meuve, ils le déclarent au moins erroné dans la foi.
Le 5 mars suivant, la Congrégation de l’Index publie un décret imprimé par la typographie du palais apostolique. Il y est question d’une « fausse doctrine pythagoricienne », entièrement contraire à l’Écriture, que l’on voit se répandre. Le De revolutionibus de Copernic et le commentaire sur le livre de Job du théologien Diego de Zúñiga sont suspendus jusqu’à correction. La lettre du carme Paolo Antonio Foscarini, imprimée à Naples en 1615 chez Lazzaro Scoriggio, qui s’efforçait de montrer l’accord entre le mouvement de la Terre et la Bible, est interdite sans appel, comme tout livre qui enseignerait la même chose. Galilée n’apparaît nulle part dans ce texte, qui ne vise que des livres imprimés.
Son cas se règle à part, dans le palais du cardinal Bellarmin. Le 25 février 1616, Paul V ordonne au cardinal de convoquer le savant et de l’avertir d’abandonner ces opinions. S’il refuse, le commissaire du Saint-Office devra lui signifier, devant notaire et témoins, l’injonction de s’abstenir de les enseigner, de les défendre ou d’en traiter, et, s’il n’obtempère toujours pas, le faire emprisonner. Trois mois plus tard, le 26 mai 1616, Bellarmin remet à Galilée un certificat écrit et signé de sa main. Le cardinal y précise qu’on a seulement notifié au savant la déclaration du pape publiée par l’Index, d’après laquelle la doctrine attribuée à Copernic, contraire à l’Écriture, ne peut être ni défendue ni tenue, et il y dément les rumeurs selon lesquelles Galilée aurait abjuré entre ses mains et reçu des pénitences salutaires.
Seize ans passent. Urbain VIII, élu en 1623, a été un admirateur de Galilée, et le savant croit pouvoir reprendre la question. Le Dialogue paraît à Florence en février 1632, porteur de deux autorisations d’imprimer, l’une florentine et l’autre romaine. Le livre devait sortir à Rome sous le patronage du prince Federico Cesi, fondateur de l’Académie des Lynx, mais Cesi meurt en 1630 et la peste de 1630-1632 rend presque impossible l’envoi du manuscrit entre les deux villes, d’où une procédure d’approbation que ses adversaires jugent irrégulière. Très vite, les plaintes s’accumulent. On reproche au livre de traiter le mouvement de la Terre en réalité physique sous couvert d’hypothèse, de placer l’argument favori du pape, tiré de la toute-puissance divine, dans la bouche de Simplicio, le personnage qui défend Ptolémée, et d’avoir été imprimé sans que l’auteur signale aux censeurs l’injonction de 1616. Une rumeur voit même dans les trois poissons gravés au bas de la page de titre, disposés en cercle, la bouche de chacun touchant le corps du suivant, une allusion au népotisme d’Urbain VIII, dont le frère et deux neveux portent la pourpre cardinalice. On montre sans difficulté qu’il s’agit de la marque ordinaire de l’imprimeur, présente sur tous ses livres.
L’injonction de 1616 devient ainsi le centre de l’accusation, et elle repose sur un seul document, un mémoire notarial daté du vendredi 26 février 1616, conservé dans les actes du procès, que Galilée n’a pas signé et qui s’accorde mal avec le compte rendu fait par Bellarmin lui-même devant la congrégation du 3 mars. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, on discute son authenticité, sa légalité et sa portée. Les textes sont accessibles depuis longtemps. Maurice A. Finocchiaro les a traduits en anglais dès 1989 dans The Galileo Affair, publié par l’université de Californie. Sergio Pagano, préfet de l’Archivio Segreto Vaticano, en a donné en 2009 une édition critique refondue de deux cent cinquante-huit pages d’introduction et trois cent trente-deux pages de textes, qui intègre les fonds du Saint-Office et de l’Index ouverts aux chercheurs le 22 janvier 1998. En 2010, dans le British Journal for the History of Science, Thomas F. Mayer a confronté les sept textes qui rapportent la scène de 1616 et conclu que Galilée avait probablement reçu l’ordre sous sa forme la plus stricte, contre une lecture ancienne qui ne voit dans l’épisode qu’un avertissement du cardinal. Il faut dès lors reprendre la procédure dans l’ordre, depuis la dénonciation envoyée à Rome par le dominicain Niccolò Lorini en février 1615, en passant par le mémoire non signé et le certificat de Bellarmin, jusqu’à l’interrogatoire du 21 juin 1633 et aux deux dénonciations anonymes que les archives de l’ancien Saint-Office ont livrées, l’une au début des années 1980, l’autre en 1999.
Le mot « faux » raturé dans une lettre de 1613
Un tableau flamand de 1837, et la phrase qu’aucun témoin n’a entendue


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