Les Médicis, banquiers devenus princes : ce que disent les comptes
Trente et un ménages portent ce nom au catasto de 1427. Un siècle plus tard, l’un d’eux est duc héréditaire. Ce que les registres établissent, et ce qu’ils taisent.
En 1517, à Amboise, Antonio de Beatis suit le cardinal Louis d’Aragon chez un peintre florentin de soixante-cinq ans. Il note des tableaux, des travaux d’anatomie, et « une infinité de volumes » écrits en langue vulgaire, dont il ajoute que la publication serait profitable et fort agréable. Le secrétaire avait raison sur le nombre. Sur l’imprimerie, il a fallu attendre trois siècles et demi, et quand les pages sont enfin sorties, la science qu’elles contenaient avait été refaite ailleurs.
Plus de 6 000 pages ont survécu. Combien manque-t-il ? Les estimations reprises par Ian Hutchings vont de la moitié au quart, peut-être moins, et aucune ne repose sur un inventaire ancien. Léonard meurt en 1519, dans les premières décennies de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution ; le découpage lui est étranger, il apprend son métier chez un orfèvre florentin et meurt au service du roi de France.
Ce qu’on appelle ses carnets n’a presque jamais eu la forme d’un carnet. Il achetait des feuilles chez les papetiers de Milan, les portait sur lui, écrivait dessus ; le pliage en cahiers est venu plus tard, souvent après sa mort. Le Victoria and Albert Museum conserve cinq de ces carnets, reliés en trois volumes sous la cote MSL/1876/Forster/141. Un seul porte un titre et une date de sa main : le Libro titolato de strasformatione, juillet 1505, commencé à Florence l’année de la Bataille d’Anghiari. Les autres sont datés par comparaison d’écriture et de filigranes.
L’écriture inversée n’est pas un chiffre. Léonard était gaucher, ses lettres sont celles de la main courante que pratiquait son père, notaire à Florence, et les maîtres d’écriture du temps faisaient des démonstrations de miroir. Une fois l’œil habitué, cela se lit.
Le désordre, lui, est réel, et Léonard le savait. En tête du Codex Arundel, vers 1508, il prévient son lecteur qu’il se répétera, les sujets étant trop nombreux pour que la mémoire les retienne. Il ne s’est jamais relu.
Le testament de 1519 laisse les manuscrits à Francesco Melzi, qui les emporte en Lombardie et les garde jusqu’à sa mort en 1570. Le fils Melzi vend. Le sculpteur Pompeo Leoni, au service de Philippe II, rachète, démonte et trie selon son goût : d’un côté les dessins d’art, de l’autre les pages techniques, chacune collée sur de grandes feuilles au format des atlas. Le lot technique devient le Codex Atlanticus, 1 119 feuillets, donné en 1637 à la Biblioteca Ambrosiana par le comte Galeazzo Arconati. Le lot artistique gagne l’Angleterre et la collection royale, à Windsor.
En 1796, Bonaparte entre à Milan et impose la confiscation. Gaspard Monge choisit les caisses à l’Ambrosienne. Le Codex Atlanticus va à la Bibliothèque nationale, les douze petits carnets à l’Institut national. Jean-Baptiste Venturi les étiquette de A à M en 1797 et signale, le premier, que Léonard connaissait les lois du frottement que formulera Amontons. En 1815, les alliés font restituer : on rend le Codex, on ne repère pas les carnets, personne ne les réclame. Ils sont à Paris depuis.
Ils y ont été mutilés. En 1847, Guglielmo Libri, professeur au Collège de France et inspecteur des bibliothèques, vend en Angleterre 34 feuillets prélevés dans le carnet A, qui en comptait 98, et 10 sur les 100 du carnet B. Il avait aussi emporté du même carnet B un cahier de 18 feuillets, aujourd’hui à la Bibliothèque royale de Turin sous le nom de Codex sur le vol des oiseaux. Sept ans plus tôt, ce voleur condamné par contumace en 1850 avait publié une Histoire des sciences mathématiques en Italie qui créditait Léonard d’avoir introduit le frottement dans la mécanique et de l’avoir calculé par une série d’expériences. La Bibliothèque nationale a récupéré les feuillets en 1888, l’Institut les a repris en 1891, sous la cote Ms 2184-2185 et le statut de suppléments.
Deux autres volumes ont disparu autrement. Arrivés en Espagne avec Leoni, versés à la Bibliothèque nationale, ils y ont été mal cotés et sont restés introuvables plus d’un siècle, jusqu’à ce qu’un chercheur américain, Jules Piccus, révisant les inventaires de manuscrits, comprenne ce qu’il tenait. L’établissement a annoncé la trouvaille le 13 février 1967 : Mss 8937 et Mss 8936, des centaines de pages de statique, d’engrenages, de machines hydrauliques et de fortification. La date de l’identification elle-même flotte entre 1964 et 1966 selon les notices.
Le découpage de Leoni vient d’être défait sur écran. En juin 2026, le Museo Galileo de Florence a annoncé la recomposition numérique du Codex Atlanticus avec les quelque 550 pages que le sculpteur en avait retirées, par l’étude des dimensions, des matériaux et des filigranes. L’opération a fait ressortir un dessin de cheval rattaché au projet de monument équestre pour Francesco Sforza.
Le carnet mesure 92 millimètres sur 63. Il a été écrit entre 1493 et septembre 1494, et il est au Victoria and Albert Museum sous la cote MSL/1876/Forster/141/III. Sur le folio 72 recto, en haut, au crayon noir, une tête de vieille femme et un vers de Pétrarque sur la beauté mortelle qui passe et ne dure pas.
Cette page a d’abord intéressé les historiens de l’art à cause d’une erreur. En 1883, Jean Paul Richter avait mal lu le vers et l’avait rendu par une maxime sur l’art qui survit à la beauté des hommes ; elle circule encore comme une pensée de Léonard. En 1923, dans le Times Literary Supplement, le directeur du musée Eric Maclagan corrigeait la transcription et expédiait le reste du feuillet en une incise : des notes et des diagrammes à la sanguine, « irrelevant », sans rapport.
Ces marques sans rapport sont trois blocs tirés par une ficelle qui passe sur une poulie et supporte un poids, dessinés deux fois, empilés puis couchés, avec plus bas des rangées de dix ou onze blocs. En travers de la page, une phrase : « la confregazione si fa di duplicata fatica in duplicato peso ». Le frottement demande double effort pour double poids. Ian Hutchings, qui a établi en 2016 la chronologie de ces notes, y voit la première formulation conservée de la proportionnalité du frottement à la charge, avec un dessin où la surface de contact varie indépendamment du poids. Guillaume Amontons publiera les mêmes lois à l’Académie royale des sciences en 1699.
Léonard y est revenu vingt ans, jusque vers 1515. Il a écrit successivement que le rapport du frottement au poids valait la moitié, le tiers, le quart, le huitième. À partir de 1500, il n’emploie plus que le quart, au moins seize fois. Hutchings avance que ce quart est surtout commode : Léonard n’a pas d’algèbre, il calcule par la règle de trois, et quatre livres frottées au quart se divisent sans peine. La valeur convient d’ailleurs à du bois graissé plutôt qu’à du bois sec, et les essieux de charrette qu’il observait étaient enduits de suif. Un bloc de huit unités dessiné ailleurs donne une masse volumique de 740 à 870 kilogrammes par mètre cube. C’est du bois.
Le reproche le plus dur vient d’un mécanicien. Truesdell, en 1968, résumait le dossier ainsi : des centaines d’expériences annoncées, pas une seule dont Léonard consigne qu’il l’a faite, pas une mesure notée. La critique porte, avec une limite que Truesdell reconnaissait : le quart ne peut venir que de l’observation.
Il y a mieux. Dans le Codex Madrid I, feuillet 181 recto, Léonard pèse un morceau de fer à l’air puis immergé. Onze livres, puis neuf. Il en conclut que le fer perd deux onzièmes de son poids. Le calcul donne une densité de 5,5 quand le fer se situe entre 7 et 7,8 : mesure grossière, poids arrondis à la livre, mais mesure écrite. Martin Kemp décrit une méthode composite où le raisonnement déductif, l’observation, l’expérience de pensée, l’expérience dessinée et l’essai réel se mêlent sans hiérarchie.
D’où une prudence sur les images. Les blocs sur plans inclinés reproduits dans tous les manuels de tribologie viennent du Codex Atlanticus, feuillet 532 recto, vers 1506-1508. La page est inachevée, les lettres qui repèrent les blocs ne renvoient à aucun texte, et Léonard n’a jamais su traiter quantitativement le plan incliné. En 1939, pour une exposition milanaise, on a construit un appareil d’après ces croquis. Une réplique de 1952 se voit au Museo Nazionale della Scienza e della Tecnologia de Milan sous le numéro d’inventaire 392. L’objet montre une reconstitution du XXᵉ siècle, pas une expérience du XVIᵉ.
La lecture la plus récente porte sur la chute des corps. En 2023, dans la revue Leonardo, Morteza Gharib, Chris Roh et Flavio Noca ont analysé le feuillet 143 recto du Codex Arundel, à la British Library : une cruche déplacée horizontalement laisse tomber du sable, et Léonard écrit sur l’hypoténuse du triangle obtenu « Equatione di Moti ». Il a compris que la matière tombée accélère, indépendamment du mouvement imposé. Il s’est trompé sur la loi, faisant croître la distance comme deux puissance t au lieu du carré du temps, et il lui manquait, notent les auteurs, tout moyen de mesurer une durée de chute.
Melzi n’a pas seulement conservé les papiers, il a essayé d’en tirer le livre que Léonard n’avait pas écrit. Sa compilation sur la peinture, 944 chapitres, est le Codex Urbinas latinus 1270 de la Bibliothèque vaticane. Elle a circulé en copies, et c’est de l’une d’elles, non du manuscrit vatican, qu’est sortie l’édition parisienne de 1651 : le Trattato della pittura établi en italien par Raphaël Trichet du Fresne, et la traduction française de Roland Fréart de Chambray, tous deux chez Jacques Langlois, 365 chapitres, figures gravées d’après Nicolas Poussin. L’équipe réunie autour de Claire Farago, Janis Bell et Carlo Vecce le dit sans détour : cet abrégé est la seule forme sous laquelle les idées de Léonard ont été largement connues jusqu’au XIXᵉ siècle.
L’Europe savante a donc lu Léonard théoricien de la peinture, et rien d’autre. Les feuillets d’anatomie sont restés inédits, montés par Leoni dans un album entré dans la collection royale vers 1670, et la Royal Collection Trust écrit qu’ils ont été perdus pour le monde pendant des siècles. Les premières reproductions datent de 1898 et 1901, pour 61 feuillets ; le reste a paru à Christiania chez Dybwad entre 1911 et 1916, à 250 exemplaires. Hutchings conclut de son côté que les travaux sur le frottement n’ont eu aucune influence sur le développement de la discipline.
Reste la formule. Quand Vasari publie sa vie de Léonard à Florence en 1550, il pose d’emblée un don versé d’en haut, qui ne s’acquiert pas par l’art humain : la lignée du génie universel part de là, pas des carnets, que presque personne n’avait lus. Ce que les feuillets montrent est plus étroit et plus vérifiable : un homme qui reprend le même problème pendant vingt ans, qui se trompe, qui recommence, et qui, passé quarante ans, ouvre un carnet, le manuscrit H de l’Institut de France, pour y copier des déclinaisons latines. Il apprenait la langue afin de pouvoir lire les livres savants.
Ce dossier touche à la révolution scientifique du siècle suivant, où le Sidereus nuncius de Galilée, imprimé à Venise en 1610 et diffusé en quelques mois, offre le contre-exemple d’une découverte publiée à chaud. Il rejoint l’anatomie imprimée du XVIᵉ siècle, celle de Vésale, faite sans les planches restées en Lombardie, et la question des bibliothèques de conservation nées au XVIIᵉ siècle, dont l’Ambrosienne de Federico Borromeo est le modèle.
De quoi on parle
Léonard de Vinci (1452-1519) a passé sa vie à écrire et à dessiner sur des feuilles volantes : machines, eau, anatomie, peinture, géométrie. Plus de 6 000 pages ont survécu. Elles sont aujourd’hui à Milan, Londres, Paris, Madrid, Windsor et Turin. Personne ne sait combien ont disparu.
Ce qui est établi
Léonard écrit à l’envers, de droite à gauche, parce qu’il est gaucher. Ce n’est pas un code secret : ses lettres sont celles de l’écriture ordinaire d’un notaire, le métier de son père.
Il n’a jamais publié. À sa mort, tout passe à son élève Francesco Melzi, puis, après 1570, au sculpteur Pompeo Leoni, qui démonte les papiers et les recolle en deux albums, l’un artistique, l’autre technique. Cet album technique est le Codex Atlanticus, 1 119 feuillets, conservé à Milan depuis 1637.
Sur une petite page de 92 millimètres sur 63, écrite vers 1493 et conservée à Londres, Léonard note que le frottement double quand le poids double. C’est la première fois que quelqu’un l’écrit. Guillaume Amontons redécouvrira la même loi et la publiera en 1699, deux cents ans plus tard, sans rien savoir de Léonard.
Le seul texte de Léonard imprimé avant le XIXᵉ siècle est un abrégé de ses notes sur la peinture, publié à Paris en 1651. Tout le reste, mécanique comprise, est resté manuscrit. Ses dessins d’anatomie n’ont été édités qu’entre 1898 et 1916.
Ce qui est disputé
Léonard a-t-il vraiment expérimenté ? Certains historiens des sciences font remarquer qu’il annonce des centaines d’essais sans jamais écrire qu’il les a faits, ni noter une mesure. D’autres répondent qu’il en existe au moins une, la pesée d’un morceau de fer dans l’eau, et que le chiffre du quart qu’il emploie pour le frottement ne peut venir que d’essais réels.
Les dessins de blocs tirés sur des plans inclinés, reproduits partout comme « l’appareil de Léonard », posent problème : la page est inachevée et il n’a jamais su calculer le plan incliné. L’appareil visible aujourd’hui dans un musée milanais a été construit au XXᵉ siècle d’après ces croquis.
Ce qu’on ignore
Combien de pages ont été perdues. La plupart des carnets ne sont pas datés. On ignore aussi quand et par qui plusieurs d’entre eux ont été reliés.
Le mot à retenir
Un codex est un ensemble de feuillets reliés en volume. Aucun des codex de Léonard n’a été composé par lui : ce sont des assemblages faits après sa mort.
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◈Trente et un ménages portent ce nom au catasto de 1427. Un siècle plus tard, l’un d’eux est duc héréditaire. Ce que les registres établissent, et ce qu’ils taisent.
⚜Un ordre de réparer des chemins de col, une chanson qui ne nomme aucun lieu, un ossuaire jamais daté : la bataille de 1515 vue par ses documents plutôt que par sa légende.