Le petit-fils d’un centurion de Réate
Le seul acte officiel conservé qui transfère ses pouvoirs à un empereur romain porte le nom de Vespasien. C’est une plaque de bronze haute de 164 centimètres et large de 113, dont les lettres ont été coulées dans le métal, procédé rare pour un texte de loi, fixée aujourd’hui au mur de la salle du Faune aux Musei Capitolini (CIL VI 930). Le début manque, sur au moins une autre table de même format, et l’on ignore où elle était exposée dans l’Antiquité. En 1347, à Saint-Jean-de-Latran, le tribun Cola di Rienzo la fait lire aux Romains comme la preuve que le Sénat et le peuple avaient fait les empereurs.
Celui à qui la loi confère ces pouvoirs, Titus Flavius Vespasianus, est né d’après Suétone le quinzième jour avant les calendes de décembre, sous les consuls Quintus Sulpicius Camerinus et Caius Poppaeus Sabinus, soit le 17 novembre 9, dans un petit village au-delà de Réate appelé Falacrinae (Suétone, Vie de Vespasien, 2, 1). Aucun document de son vivant ne confirme ce jour, qui reste une donnée de biographe, précise et invérifiable. Du côté paternel, le grand-père, Titus Flavius Petro, a combattu à Pharsale dans le camp de Pompée, comme centurion ou comme vétéran rappelé, puis s’est fait encaisseur dans les ventes aux enchères ; le père, Titus Flavius Sabinus, a perçu en Asie la taxe du quarantième, ce qui lui a valu dans plusieurs cités des statues dédiées en grec au percepteur honnête, puis il a prêté à intérêt chez les Helvètes, où il est mort (1, 2-3). Vespasia Polla, la mère, est la fille d’un préfet de camp de Nursia. Suétone signale une rumeur moins flatteuse, un bisaïeul venu de Transpadane pour louer des équipes d’ouvriers agricoles, et dit l’avoir cherchée avec soin sans en trouver trace (1, 4).
La carrière suit les degrés ordinaires du Sénat. Tribun militaire en Thrace, questeur en Crète et Cyrénaïque, il échoue une première fois à l’édilité puis l’obtient au sixième rang ; préteur sous Caligula, il propose au Sénat des jeux extraordinaires pour la victoire germanique du prince (2, 3). Sous Claude, par la faveur de l’affranchi Narcisse, il reçoit le commandement d’une légion en Germanie puis en Bretagne, où Suétone lui compte trente engagements, deux peuples soumis, plus de vingt places fortes et l’île de Wight (4, 1). Ce bilan lui vaut les ornements triomphaux et un consulat pour les deux derniers mois de 51. Proconsul d’Afrique sous Néron, il en revient si peu enrichi qu’il hypothèque ses biens auprès de son frère et fait commerce de mulets, d’où le surnom de muletier (4, 3). En Grèce, pendant la tournée impériale de 66-67, il quitte la salle ou s’endort quand Néron chante, et tombe en disgrâce (4, 4).
En 67, Néron lui confie la répression de la révolte juive, avec des troupes renforcées de deux légions selon Suétone et son fils aîné Titus parmi ses légats. Le 1ᵉʳ juillet 69, à Alexandrie, le préfet d’Égypte Tiberius Julius Alexander fait jurer ses légions au nom de Vespasien, et ce jour sera compté ensuite comme le premier du règne (6, 3). L’armée de Judée prête serment à son tour. Pendant que Licinius Mucianus, gouverneur de Syrie, marche vers l’Italie, les légions du Danube, ralliées de leur propre mouvement, battent les troupes de Vitellius près de Crémone puis entrent dans Rome, où Vitellius est tué le 20 décembre. Le Sénat vote alors au vainqueur absent l’ensemble des pouvoirs reconnus aux princes précédents, et c’est la fin de ce texte que porte la table du Capitole.
Vespasien reste à Alexandrie, qui tient le blé de Rome, jusqu’à l’automne 70. Il triomphe des Juifs avec Titus en 71, exerce la censure, met le premier la main au déblaiement du Capitole incendié et fait reconstituer, à partir de copies recherchées partout, les trois mille tables de bronze détruites avec le temple, tables de sénatus-consultes et de traités qui remontaient presque aux origines de la ville (8, 5). Il fait bâtir le temple de la Paix près du forum et commencer au centre de Rome un amphithéâtre qui répondait, selon Suétone, à un projet d’Auguste (9, 1). Atteint de légers accès de maladie en Campanie pendant son neuvième consulat, il gagne ses terres de Sabine et meurt à Aquae Cutiliae le 23 juin 79 (24).
Ce récit repose presque entièrement sur des auteurs qui écrivent sous sa dynastie ou après elle, et il faut maintenant les prendre un à un avec la loi du Capitole et un papyrus d’Alexandrie, puis examiner trois épisodes où les lectures divergent, la proclamation de juillet 69, la portée de la loi d’investiture et l’argent du règne, avant de suivre la réputation de l’homme jusqu’à la dédicace effacée du Colisée.




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