En 1821, l’arsenic est un produit de tous les jours. Il colore les papiers peints et les étoffes, il entre dans les pilules du pharmacien, il entre dans les mort-aux-rats, il sert à protéger des insectes les peaux et les cheveux que l’on conserve. On le retrouve aussi comme impureté dans le vin et dans le charbon. Une équipe italienne l’a vérifié sur pièces en 2008 : les cheveux des contemporains de l’Empereur en contiennent une centaine de fois plus que les nôtres. Toute mesure faite sur une relique de cette période part de là.
Un liquide noir et un ulcère de sept millimètres
L’autopsie a lieu à Longwood le 6 mai 1821, à quatorze heures. Antommarchi opère devant une délégation française, où se tiennent Montholon et le valet Marchand, et devant une délégation britannique qui compte sept médecins, parmi lesquels Archibald Arnott et Thomas Shortt. Deux textes en sortent. Le premier rapport d’Antommarchi nous est parvenu par les mémoires de Marchand et par les Récits de la captivité que Montholon publie en 1847. Le rapport britannique est conservé à la British Library, dans les papiers du gouverneur Hudson Lowe.
Les deux descriptions se recoupent. La surface interne de l’estomac est atteinte du cardia jusqu’à un pouce du pylore, la zone ulcérée est épaissie et indurée, et une perforation de six à sept millimètres a été bouchée par des adhérences entre l’estomac et le foie. En mars 2021, pour le bicentenaire, un groupe international d’anatomopathologistes du tube digestif réuni autour d’Alessandro Lugli a repris ces textes et publié sa lecture dans Virchows Archiv : une tumeur maligne de l’estomac à un stade avancé, compliquée d’une hémorragie digestive haute. Une étude de 2016 avait déjà comparé la description macroscopique à des séries d’estomacs non traités ; aucune image de gastrite ne s’en approchait.
Un point de méthode compte ici, et il est récent. Antommarchi a publié en 1825, dans Les Derniers Moments de Napoléon, un second rapport enrichi de constatations absentes du premier. Roger Jeandel et Jacques Bastien ont montré en 2006, dans Médecine/Sciences, que ce texte reprend un article paru deux ans plus tôt dans les Archives générales de médecine. Le groupe de 2021 l’a donc écarté et n’a travaillé que sur les rapports de 1821.
Une mèche partie de Malmaison pour Glasgow
Le premier tome des Mémoires de Louis Marchand, premier valet de chambre, paraît chez Plon en 1952 ; le tome consacré à Sainte-Hélène suit en 1955. Sten Forshufvud, dentiste suédois formé à la toxicologie, y lit le détail des malaises de l’Empereur et croit y reconnaître le tableau d’une intoxication arsenicale chronique. Il obtient du commandant Henry Lachouque, ancien conservateur adjoint à Malmaison, un cheveu attribué à Napoléon, et le confie au professeur Hamilton Smith, du département de médecine légale de l’université de Glasgow.
La technique était neuve. On irradie l’échantillon dans un flux de neutrons, on compte le rayonnement gamma émis, et l’on dose ainsi l’arsenic sans détruire le cheveu. Le résultat paraît dans Nature en octobre 1961, signé Forshufvud, Smith et Anders Wassén : environ dix parties par million. Un second article, en 1962, découpe un cheveu de treize centimètres et lit dans sa longueur une exposition intermittente étalée sur quatre mois.
Forshufvud en tire la même année, dans un livre publié chez Plon, une conclusion que rien n’a établi depuis : l’Empereur aurait été empoisonné à Sainte-Hélène, et l’un de ses compagnons d’exil, le général comte de Montholon, en serait l’auteur. Le degré de fausseté du dossier tient dans cet écart. La mesure est réelle, l’arsenic est bien dans les cheveux, et c’est l’inférence qui ne suit pas. Quant à l’accusation, elle n’a jamais reposé sur une pièce, ni aveu, ni correspondance, ni expertise, ni décision de justice, et les historiens napoléoniens ont opposé au mobile avancé les opinions bonapartistes que Montholon a affichées sans interruption jusqu’à la Deuxième République. La thèse a pourtant circulé longtemps. Ben Weider et David Hapgood la portent à Londres en 1982, René Maury relance la controverse en 1994, et Thierry Lentz et Jacques Macé ont jugé nécessaire de lui consacrer un ouvrage entier chez Perrin en 2009.
Le cheveu donné à Isabey en 1805 en contenait autant
La difficulté apparaît dès les premières mesures et n’a jamais été levée. Hamilton Smith trouve environ dix parties par million sur un cheveu rasé le 6 mai 1821, sur une mèche ayant appartenu à Marchand. Il trouve la même valeur sur un cheveu remis au peintre Jean-Baptiste Isabey en 1805, quinze ans avant Longwood, à une date où personne n’a jamais soutenu qu’un empoisonnement fût en cours.
Deux séries indépendantes ont depuis confirmé ce constat. En 1982, Peter Lewin, Ronald Hancock et Paul Voynovich publient dans Nature une note dont le titre annonce le résultat, l’absence de toute preuve d’intoxication chronique. En 2004, Xilei Lin, Diana Alber et Rolf Henkelmann, de l’université technique de Munich et du Hahn-Meitner-Institut de Berlin, comparent dans Analytical and Bioanalytical Chemistry deux mèches coupées au lendemain de la mort et deux mèches coupées sept ans plus tôt à l’île d’Elbe ; toutes présentent des teneurs élevées, et les auteurs écrivent que ce résultat joue contre la thèse de l’empoisonnement.
La campagne la plus large est italienne. Dix chercheurs réunis autour d’Ettore Fiorini, de l’Institut national de physique nucléaire et de l’université de Milan-Bicocca, ont irradié au réacteur de l’université de Pavie des cheveux de Napoléon enfant en Corse, de l’exil à l’île d’Elbe, du jour de sa mort et du lendemain, mais aussi des cheveux du roi de Rome prélevés entre 1812 et 1826, ceux de l’impératrice Joséphine recueillis à sa mort en 1814, et ceux de dix personnes vivantes. Les échantillons venaient du musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, du museo Glauco Lombardi de Parme et du Museo Napoleonico de Rome. Les résultats, parus en 2008 dans Il Nuovo Saggiatore, donnent des teneurs anciennes autour de dix parties par million contre un dixième de partie par million chez les vivants, sans écart significatif entre l’enfance corse et les derniers jours de Longwood, et du même ordre chez le fils et chez l’épouse. La mesure décrit un environnement, et un environnement se partage.
Ce qu’un mandrill empaillé en 1895 apprend sur les reliques
Une objection sérieuse subsiste, et elle a été instruite. Pascal Kintz et son équipe du laboratoire ChemTox d’Illkirch ont publié en 2007, dans Forensic Science International, une analyse par spéciation de deux mèches attribuées à Napoléon, dites Noverraz et Grand Maréchal Bertrand, coupées le 6 mai 1821. La chromatographie liquide couplée à un spectromètre de masse à plasma y sépare les formes minérales de l’arsenic et leurs métabolites. Le total atteint 42,1 et 37,4 nanogrammes par milligramme, une quarantaine de fois le seuil de référence retenu par les auteurs, qui y voient la trace d’une exposition réelle plutôt qu’un dépôt superficiel.
Personne ne conteste la présence de l’arsenic. Le désaccord porte sur son chemin d’arrivée, et c’est exactement ce point qu’une étude de 2009 a mis à l’épreuve. Ivan Kempson, Dermot Henry et James Francis ont analysé dans le Journal of Synchrotron Radiation les poils de six animaux naturalisés entre la fin du XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ, traités au savon arsenical, un mélange de savon blanc, d’anhydride arsénieux et de camphre appliqué au pinceau. Sur un mandrill empaillé en octobre 1895, l’activation neutronique donne 176 microgrammes par gramme. La cartographie par fluorescence X sous rayonnement synchrotron montre que l’arsenic appliqué en surface a traversé la fibre et s’est fixé dans les amas de mélanine et dans le canal médullaire. Les auteurs concluent qu’une teneur mesurée à l’intérieur d’un cheveu ne suffit pas à établir qu’il a été ingéré.
Rien n’indique que les mèches napoléoniennes aient reçu ce traitement, et il n’existe à ce jour aucune analyse permettant de le dire. Le geste était pourtant courant sur les reliques capillaires, et la démonstration de 2009 retire à la pénétration interne la valeur de preuve qu’on lui prêtait.
Le papier peint vert et les dix grains du 3 mai
La correction la plus répandue est elle-même fragile. En octobre 1982, David Jones et Kenneth Ledingham publient dans Nature une mesure par fluorescence X sur un fragment de papier peint de Longwood, qu’un auditeur avait envoyé à Jones après une émission de radio. Le vert de Scheele, un arsénite de cuivre employé dans les papiers peints depuis les années 1770, y est présent en quantité. Sous l’action de moisissures, en atmosphère humide, ce pigment libère des dérivés arsenicaux volatils, et Longwood était humide. Les auteurs bornent eux-mêmes leur conclusion : de quoi rendre malade, probablement pas de quoi tuer. Aucune analyse n’a jamais montré que Napoléon avait absorbé de l’arsenic par cette voie. L’hypothèse du papier peint reste plausible et non démontrée, exactement au même titre que celles des remèdes, du vin du Cap ou des fumées de charbon.
Reste un désaccord de spécialistes que le débunkage rapide efface trop vite. Le 3 mai 1821, deux jours avant la mort, les médecins britanniques prescrivent dix grains de calomel quand la dose ordinaire est de un à deux grains. Antommarchi s’y oppose. Une hémorragie digestive sévère suit. Pour Thomas Hindmarsh et Philip Corso, dans la revue critique qu’ils publient en 1998, cette hémorragie est la cause immédiate du décès, survenue sur un carcinome qui n’avait pas atteint sa phase terminale. La revue systématique que Daniela Marchetti, Francesca Cittadini et Nadia De Giovanni ont fait paraître en 2021 dans Clinical Toxicology va dans le même sens et qualifie la mort de non naturelle, au sens où des substances administrées ont pesé sur son déroulement. Le groupe de Lugli répond que Napoléon était déjà tachycarde avant le 3 mai et que la purge n’a fait que précipiter une hémorragie tumorale. Ce point n’est pas tranché. Il porte sur une prescription faite ouvertement, notée par les témoins et discutée le jour même.
Une pièce manque toujours au dossier, et elle se nomme précisément : les cheveux d’un autre habitant de Longwood dans ces mêmes années, mesurés dans les mêmes conditions que ceux de l’Empereur. Ce qui existe tient dans trois vitrines. Les mèches conservées à Malmaison, à Parme et à Rome ont été coupées les 5 et 6 mai 1821, enveloppées, étiquetées, puis protégées des insectes pendant deux siècles par des mains qui voulaient les faire durer. C’est cette précaution ordinaire que toute mesure faite sur elles doit d’abord écarter.
Pour aller plus loin
Ce dossier touche à la thèse dite substitutionniste, selon laquelle le corps exhumé le 15 octobre 1840 ne serait pas celui de l’Empereur, un récit qui a suivi le même chemin médiatique et se traite à part. Il croise le diagnostic rétrospectif, ce genre médical qui identifie la maladie d’un mort célèbre à partir de textes plutôt que de tissus, et l’histoire de l’arsenic dans la France du XIXᵉ siècle, des affaires criminelles aux réglementations sur les colorants.
En mai 1821, sur une petite île de l’Atlantique sud, Napoléon meurt en captivité anglaise. Le lendemain, des médecins ouvrent son corps et décrivent un estomac gravement malade. Le même jour, des proches coupent des mèches sur la tête du mort et les emportent en souvenir. Ces cheveux deviendront, beaucoup plus tard, des pièces à conviction.
Ce qu’un cheveu a livré en 1961
Le valet de chambre de Napoléon avait tenu le journal de la captivité. Ce texte reste inédit jusqu’aux années 1950, et sa parution attire un dentiste suédois passionné de poisons, Sten Forshufvud. Il y lit, jour après jour, les souffrances du captif, et pense y voir la marque d’un poison donné à petites doses.
Forshufvud se procure alors un cheveu et le fait analyser dans un laboratoire écossais. On y bombarde l’échantillon de particules pour identifier ce qu’il contient, sans l’abîmer. Les chimistes y trouvent beaucoup d’arsenic. Le résultat paraît dans une grande revue scientifique et fait le tour du monde.
Le dentiste en tire une conclusion que rien n’a jamais confirmée depuis. Il affirme que l’Empereur a été assassiné et il désigne un coupable parmi ses compagnons d’exil. Aucun aveu et aucune lettre ne sont jamais venus l’appuyer. Elle a pourtant été reprise pendant des décennies dans des livres à grand succès.
Le même chiffre bien avant l’exil
L’objection apparaît dès le départ, et elle est simple. Le laboratoire analyse un autre cheveu, donné par Napoléon à un peintre quinze ans plus tôt, à une époque où il régnait et où personne n’imagine un empoisonnement. La quantité d’arsenic est la même.
D’autres équipes ont refait le travail depuis. Des physiciens italiens ont analysé des cheveux de Napoléon enfant, des cheveux de son fils et des cheveux de sa première épouse, Joséphine. Partout, les mêmes quantités. Ils ont ensuite comparé ces échantillons anciens avec des cheveux de personnes vivant aujourd’hui, qui en contiennent une centaine de fois moins.
La mesure décrit donc une contamination générale, subie par une famille entière et par toute une époque. Elle ne désigne personne.
Un produit qu’on trouvait partout
Au début du XIXᵉ siècle, l’arsenic est banal. Il sert à teindre les papiers peints en vert, il entre dans les médicaments, il se glisse comme impureté dans le vin et le charbon. On l’emploie aussi pour protéger des insectes les reliques que l’on garde en souvenir.
Ce dernier usage complique tout. Des chercheurs ont examiné les poils d’animaux empaillés il y a longtemps et traités à l’arsenic. Le produit, appliqué au pinceau sur la surface, avait traversé la fibre et s’était logé au cœur du poil. Trouver de l’arsenic à l’intérieur d’un cheveu ne dit donc pas comment il est arrivé là.
Une autre explication a beaucoup circulé, celle du papier peint vert de la chambre, qui dégage des vapeurs quand il moisit. Elle reste possible. Ceux qui l’ont proposée écrivaient déjà que la dose pouvait rendre un homme malade sans le faire mourir.
La purge des derniers jours
Sur la maladie, les spécialistes s’accordent. Les rapports rédigés au moment de l’autopsie ont été relus en 2021 par une équipe internationale de médecins spécialistes de l’estomac. Ils y reconnaissent une tumeur à un stade avancé, accompagnée d’une grave hémorragie interne.
Un désaccord demeure pourtant sur les tout derniers jours. Peu avant la mort, les médecins britanniques font avaler à leur patient une purge dix fois plus forte que la dose habituelle, malgré l’opposition du médecin français. Une hémorragie suit aussitôt. Certains y voient la cause immédiate du décès, d’autres un simple déclencheur sur une maladie déjà mortelle.
Ce point-là n’a rien d’un secret. La prescription a été faite devant témoins, notée sur le moment, et contestée le jour même par celui qui allait pratiquer l’autopsie.
L’article classique donne le détail des deux rapports d’autopsie de mai 1821, le poil de mandrill empaillé qui a servi de test aux reliques, et le nom du compagnon d’exil accusé sans preuve.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Sten Forshufvud, Hamilton Smith et Anders Wassén, « Arsenic Content of Napoleon I’s Hair Probably taken Immediately after his Death », Nature 192, 1961, p. 103-105, DOI 10,1038/192103a0 https://doi.org/10.1038/192103a0
- Hamilton Smith, Sten Forshufvud et Anders Wassén, « Distribution of Arsenic in Napoleon’s Hair », Nature 194, 1962, p. 725-726, DOI 10,1038/194725a0 https://doi.org/10.1038/194725a0
- Sten Forshufvud, Napoléon a-t-il été empoisonné ?, Paris, Plon, 1961
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Sources primaires (suite)
- Ben Weider et David Hapgood, The Murder of Napoleon, Londres, Robson Books, 1982
- René Maury, L’Assassin de Napoléon, ou le Mystère de Sainte-Hélène, 1994
- Ben Weider, Napoléon est-il mort empoisonné ?, Paris, Pygmalion-Gérard Watelet, 1999, 335 p.
- Louis Marchand, Mémoires de Marchand, premier valet de chambre et exécuteur testamentaire de l’empereur Napoléon, t. II, Sainte-Hélène, publié d’après le manuscrit original par Jean Bourguignon et le commandant Henry Lachouque, Paris, Plon, 1955
- Charles Tristan de Montholon, Récits de la captivité de l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène, Paris, Paulin, 1847
- Rapport d’autopsie signé par les médecins britanniques, 6 mai 1821 Lowe Papers, British Library, Londres
- Francesco Antommarchi, Les Derniers Moments de Napoléon, 1825, second rapport d’autopsie, écarté depuis 2006
- Mèches de cheveux de Napoléon Ier, du roi de Rome et de l’impératrice Joséphine soumises à l’activation neutronique en 2008 musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, museo Glauco Lombardi (Parme), Museo Napoleonico (Rome)
Bibliographie
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Sources en ligne
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- « Characterizing arsenic in preserved hair for assessing exposure potential and discriminating poisoning » Journal of Synchrotron Radiation, International Union of Crystallographyhttps://journals.iucr.org/s/issues/2009/03/00/kv5061/
- « Arsenic speciation of two specimens of Napoleon’s hair » ScienceDirect, Forensic Science Internationalhttps://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0379073807005695
- « Did poisoning play a role in Napoleon’s death ? A systematic review » Taylor & Francis Online, Clinical Toxicologyhttps://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/15563650.2020.1843658
- « Particle physics proves that arsenic didn’t kill Napoleon » CERN Courierhttps://cerncourier.com/a/particle-physics-proves-that-arsenic-didnt-kill-napoleon/

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