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Le géant de Cardiff, un canular en gypse qui rapporta une fortune

Debunk20 septembre 202625 sources vérifiées
Popular Graphic Arts / Wikimedia Commons
9 min de lecture25 sources vérifiées
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Il a fallu raccourcir le géant avant même de le sculpter. Sur la route qui relie Fort Dodge, dans l’Iowa, à la gare de Boone, à quelque quarante-cinq miles, le chariot qui porte le bloc de gypse cède sous la charge, et l’on scie une partie de la pierre pour pouvoir repartir. À Chicago, le tailleur de pierre allemand chargé de l’ouvrage n’a plus la longueur voulue et replie les jambes de sa figure. Ce corps recroquevillé, que les visiteurs de l’automne 1869 prendront pour celui d’un homme mort dans les convulsions, garde la trace d’un chariot brisé sur une route de l’Iowa.

Un prédicateur d’Ackley et le verset des géants

Du 16 octobre 1869, jour où deux ouvriers la dégagent en creusant un puits sur la ferme de William Newell, à Cardiff, jusqu’aux aveux de décembre, cette statue est présentée au public comme un homme pétrifié, un géant des temps bibliques changé en pierre. L’affirmation est fausse.

On a affaire à un faux fabriqué, avec un auteur qui a avoué et des témoins de fabrication.

Le commanditaire s’appelle George Hull. Marchand de tabac à Binghamton, sceptique en matière religieuse, il se dispute en 1867, selon Scott Tribble, auteur en 2009 d’une monographie sur l’affaire, avec un prédicateur méthodiste de passage à Ackley, dans l’Iowa, le révérend Turk, qui tient pour littéralement vrai le verset de la Genèse (6, 4) selon lequel « les géants étaient sur la terre en ces temps-là ». Hull a raconté ensuite que l’idée lui était venue ce soir-là, puisque tant de gens prenaient plaisir à croire ces histoires, de leur en fournir une en pierre. Il retient un gypse de Fort Dodge parce que des veines bleutées y rappelaient, disait-il, celles d’un corps humain.

Le vieillissement relève de l’atelier. D’après les dépositions de 1870 que résume Andrew Dickson White dans son autobiographie de 1905, la surface est criblée de pores au moyen d’un maillet de plomb garni d’aiguilles d’acier, le dessous creusé de rainures qui imitent l’usure de l’eau, le tout teinté pour paraître ancien. L’entreprise aurait demandé plus de deux ans et demi et environ 2 600 dollars, chiffres donnés en 2016 par un article de Live Science construit autour d’un entretien avec Tribble. La statue arrive par le train près de Binghamton, gagne Cardiff en chariot et descend dans la terre de Newell en novembre 1868. Une affiche d’exposition imprimée à Albany le 29 novembre 1869 lui donne 10 pieds 4 pouces et demi, soit un peu plus de 3,15 mètres, pour un poids de 2 990 livres, environ 1 360 kilos.

James Hall s’arrête au bord de la fosse

Newell dresse une tente au-dessus du trou et fait payer 50 cents le quart d’heure. Barbara Franco, dans son étude de 1969 pour la revue New York History, compte entre 300 et 500 visiteurs par jour pendant quelques semaines, et près de 3 000 un dimanche. La statue recueille même quelques voix aux élections locales de novembre, sans que l’on sache si ces bulletins tenaient de la farce ou de l’enthousiasme. Le public avait été préparé de longue date. Depuis des décennies, rappelle Tribble dans un article de 2013 bâti sur la presse d’époque, les journaux américains publiaient des récits de corps changés en pierre, comme cette femme de Géorgie dont le New York Commercial Advertiser décrit l’exhumation le 19 avril 1850. Ce même public cherchait sous ses pieds les traces d’une civilisation ancienne digne de l’Europe, et le verset de la Genèse offrait aux lecteurs de la Bible une place toute prête pour un géant.

Du côté des savants, le cas de James Hall, géologue de l’État de New York, est instructif. Dans une lettre publiée par la presse de Syracuse le 23 octobre 1869, il parle d’une statue, sans avaliser la pétrification, et juge pourtant que la statue reposait sur le gravier avant le dépôt du limon où ont poussé des générations de forêts, ce qui fait d’elle, à ses yeux, l’objet le plus remarquable jamais mis au jour dans le pays. John F. Boynton, conférencier local en matière scientifique, y voit l’œuvre de missionnaires jésuites du XVIIᵉ siècle. Un pasteur d’une des plus grandes églises de Syracuse parle, lui, d’un géant de l’Écriture.

Ces hommes avaient des raisons. Hall et Boynton avaient vu juste sur un point, puisqu’il s’agissait bien d’une statue, et leur erreur portait sur l’âge. Les rainures du dessous semblaient exiger des siècles d’écoulement, et White lui-même avoue qu’elles l’ont troublé tant qu’il croyait la figure taillée dans le calcaire gris d’Onondaga, une pierre assez dure pour servir aux écluses des canaux. Michael Pettit a montré en 2006, dans la revue Isis, que la controverse faisait se croiser l’autorité savante, la croyance religieuse et la logique du marché, et qu’une partie des savants jugeait utile de s’entendre avec les montreurs de curiosités quand d’autres s’irritaient de l’engouement au point de vouloir le démonter, si bien que le visiteur de Syracuse entendait au même moment, et parfois de la bouche d’hommes également titrés, deux verdicts contraires sur la même statue.

Un éclat de gypse dans la poche d’un camarade d’école

Andrew Dickson White, président de l’université Cornell, descend à Cardiff peu après la découverte. Le chapitre qu’il consacre à l’affaire dans le deuxième tome de son autobiographie commence par le puits. Rien ne justifiait de creuser un puits à cet endroit, loin de la maison comme de la grange, alors qu’une source et un ruisseau desservaient déjà l’une et l’autre. La sculpture lui paraît ensuite moderne et médiocre, avec un vague souvenir des figures couchées sculptées pour les tombeaux florentins du Cinquecento. Il ne lui manque qu’une explication pour les rainures, et elle arrive dans la poche d’un ancien camarade d’école, qui lui tend un fragment prélevé en cachette malgré la garde montée autour de la fosse. La pierre se raye à l’ongle. L’essai à l’acide la désigne comme un sulfate de chaux, un gypse étranger à la vallée, et les rainures d’une pierre aussi tendre ne demandent plus des siècles. Dans la foulée, Othniel C. Marsh, paléontologue de Yale, examine à son tour la statue, et sa lettre publiée par le Syracuse Daily Journal le 30 novembre 1869 la déclare d’origine très récente, en relevant que les traces d’outil et les surfaces polies, qu’une courte exposition aurait suffi à effacer, sont restées intactes. La brochure The American Goliah, imprimée en 1869 au bureau du Journal de Syracuse, promet dans son titre les opinions des hommes de science et, selon White, écarte avec soin les avis défavorables comme celui de Marsh.

L’argent a trahi le montage plus sûrement que la géologie. Au fil des semaines, on apprend que Newell, qui n’avait jamais eu de dette de cet ordre envers quiconque, a envoyé plusieurs milliers de dollars de recettes à un certain Hull, dans l’Ouest, sans rien recevoir en échange. Des fermiers reconnaissent en Hull l’homme qui convoyait, un an plus tôt, une caisse énorme présentée comme une machine à couper le tabac, et l’on vérifie qu’aucune caisse de cette taille n’a franchi les barrières de péage vers Syracuse. Hull avoue en décembre 1869. Des dépositions recueillies en Iowa et en Illinois, sur la carrière de Fort Dodge et l’atelier de Chicago, confirment son récit.

Trente mille dollars pour trois quarts de géant

Le 23 octobre 1869, une semaine après la découverte, un groupe d’hommes d’affaires achète les trois quarts des parts du géant pour 30 000 dollars, selon Barbara Franco. D’autres récits donnent 23 000 dollars, ou les deux tiers des parts. On préférera ici la version de Franco, parce qu’elle date la transaction et qu’elle a paru sous l’égide de la New York State Historical Association, qui a acquis la statue en 1947. À la tête du syndicat se trouve David Hannum, marchand de chevaux et petit banquier d’un village du comté voisin, que White décrit sans le nommer comme dur en affaires et secourable à la fois.

Pour Hull, le calcul repose sur deux nombres fragiles. Il a dépensé environ 2 600 dollars. Il aurait conservé entre 15 000 et 20 000 dollars, fourchette avancée en 2016 par le même article de Live Science sans indication de source. Les contemporains grossissaient les chiffres, et White rapporte qu’on parlait de recettes équivalentes à un intérêt de cinq pour cent sur trois millions de dollars.

P. T. Barnum veut sa part. Son offre, que les récits chiffrent à 50 000 dollars sans s’accorder sur ce qu’elle devait acheter, est refusée, et il fait réaliser une copie qu’il expose à New York comme le géant de Cardiff. La copie attire davantage de monde que l’original, exposé à quelques rues de là. Une demande d’injonction des propriétaires contre Barnum, déposée en décembre 1869, est rejetée.

Cette rivalité a nourri un second faux, verbal celui-là. La formule selon laquelle il naîtrait un gogo chaque minute, souvent prêtée à Barnum, est apocryphe, et son attribution de rechange à David Hannum, qui l’aurait lancée contre les clients de la copie, ne s’appuie sur aucun document de 1869 ou de 1870 produit à ce jour. La plus ancienne occurrence repérée de la phrase anglaise figure sans auteur le 2 janvier 1879 dans l’Inter Ocean de Chicago, au détour d’un article sur les joueurs professionnels, et le nom de Barnum ne lui est accolé qu’entre 1890 et 1892, autour de sa mort.

Hull, cousin ou beau-frère

Les comptes n’ont jamais été reconstitués. Aucune des études consultées ne cite de registre du syndicat de Syracuse ni de relevé bancaire de Hull, et ce sont ces documents qu’il faudrait retrouver pour chiffrer la fortune avec précision. Des flottements plus menus persistent. White fait de Newell le beau-frère de Hull quand les travaux récents disent cousin, et la dispute d’Ackley est datée de 1866 par certaines présentations, de 1867 par Tribble. Aucun de ces écarts ne touche la fabrication, que l’aveu et les dépositions décrivent de la même façon.

La croyance a survécu aux aveux. En juillet 1872, dans la revue The Galaxy, l’hébraïsant Alexander McWhorter décrit la statue comme une idole phénicienne et y lit une inscription que presque personne d’autre n’a su distinguer. Une dizaine d’années plus tard, White, alors ministre des États-Unis à Berlin, tente de détromper le Dr Schlottmann, qui enseigne l’hébreu à l’université de Halle, et se voit répondre que le professeur maintient sa lecture phénicienne.

La statue a mené ensuite une vie de foire. On la retrouve dans une grange de Fitchburg, dans le Massachusetts, puis boudée à l’Exposition panaméricaine de Buffalo en 1901, puis chez un éditeur de Des Moines, avant que la New York State Historical Association l’achète en 1947. Une série de trente-sept tirages photographiques de 1948, conservée à la Bibliothèque du Congrès, montre sa réinhumation au Farmers’ Museum de Cooperstown. Depuis le 1ᵉʳ novembre 2024, le Farmers’ Museum s’appelle Fenimore Farm & Country Village, et le géant de Cardiff y est exposé dans la grange principale, présenté par l’institution elle-même comme le plus grand canular de l’Amérique.

Pour aller plus loin

Le géant de Cardiff appartient à la même famille que les pierres saintes de Newark, fausses inscriptions hébraïques exhumées dans l’Ohio en 1860, et que l’homme pétrifié d’argile que Hull fit enterrer quelques années plus tard au Colorado. La comparaison avec l’homme de Piltdown, fabriqué en Angleterre au début du XXᵉ siècle, montre la même rencontre entre une attente savante et un objet taillé pour elle.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Géant de Cardiff, statue de gypse de l’Iowa, longueur 10 pieds 4 pouces et demi (environ 3,16 m), taillée à Chicago en 1868, exhumée à Cardiff (comté d’Onondaga) le 16 octobre 1869, acquise en 1947 par la New York State Historical Association Fenimore Farm & Country Village (ex-Farmers’ Museum), Cooperstown, New York, grange principale
  2. The American Goliah : A Wonderful Geological Discovery. A Petrified Giant, Ten and One-Half Feet High, Discovered in Onondaga County, N.Y., Syracuse, imprimé au Journal office, 1869 brochure d’exposition anonyme
  3. « The Great Cardiff Giant », affiche d’exposition, Geological Hall, Albany, 29 novembre 1869, dimensions et poids (2 990 livres) Special Collections, New York State Historical Association
Voir les 22 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. James Hall, géologue de l’État de New York, lettre du 23 octobre 1869 publiée dans la presse de Syracuse, citée par Andrew Dickson White, Autobiography, t. II, chap. LVI
  2. Othniel C. Marsh, lettre publiée dans le Syracuse Daily Journal, 30 novembre 1869, citée par Andrew Dickson White, Autobiography, t. II, chap. LVI
  3. Andrew Dickson White, Autobiography of Andrew Dickson White, New York, 1905, t. II, chap. LVI, « The Cardiff Giant : A Chapter in the History of Human Folly, 1869-1870 » The Century Co.
  4. Alexander McWhorter, « Tammuz and the Mound-builders », The Galaxy, juillet 1872, cité par Andrew Dickson White, Autobiography, t. II, chap. LVI
  5. New York Commercial Advertiser, 19 avril 1850, p. 2, récit de l’exhumation en Géorgie d’une femme dite « pétrifiée », reproduit par Scott Tribble dans la Readex Report 8 (3), 2013
  6. « Gambling in Chicago », The Inter Ocean, Chicago, 2 janvier 1879, p. 5, col. 2, plus ancienne occurrence connue de la formule « there’s a sucker born every minute »
  7. The Farmers’ Museum, Cooperstown, N.Y., 1948, 37 tirages photographiques, dont la réinhumation du géant de Cardiff, Wurts Brothers et autres, LOT 6905 (F) Library of Congress, Prints and Photographs Division

Bibliographie

  1. Barbara Franco, « The Cardiff Giant : A Hundred Year Old Hoax », New York History 50 (4), octobre 1969, p. 421-440 New York State Historical Association
  2. Michael Pettit, « “The Joy in Believing” : The Cardiff Giant, Commercial Deceptions, and Styles of Observation in Gilded Age America », Isis 97 (4), 2006, p. 659-677, DOI 10,1086/509948 University of Chicago Presshttps://doi.org/10.1086/509948
  3. Scott Tribble, A Colossal Hoax : The Giant from Cardiff that Fooled America, Lanham, 2009, xiv + 311 p. Rowman & Littlefield
  4. Scott Tribble, « The Tallest of the Tall Tales : Using Historical Newspapers to Unearth the Secrets of the Cardiff Giant’s Success », Readex Report 8 (3), septembre 2013 Readex

Sources en ligne

  1. « Explore - Fenimore Farm » Fenimore Farm & Country Villagehttps://www.fenimorefarm.org/explore/
  2. « The Farmers’ Museum Announces New Name », communiqué du 23 octobre 2024 Mohawk Valley Museumshttps://mohawkvalleymuseums.us/press-releases/the-farmers-museum-announces-new-name/
  3. « The Farmers’ Museum, Cooperstown, N.Y., 1948 » Library of Congresshttps://www.loc.gov/item/2005690522/
  4. « Catalog Record : The American goliah : a wonderful geological discovery » HathiTrust Digital Libraryhttps://catalog.hathitrust.org/Record/011604803
  5. « The Project Gutenberg eBook of Autobiography of Andrew Dickson White – Volume 2 » Project Gutenberghttps://www.gutenberg.org/ebooks/1370.html.images
  6. « “The Joy in Believing” : The Cardiff Giant, Commercial Deceptions, and Styles of Observation in Gilded Age America | Isis : Vol 97, No 4 » University of Chicago Press Journalshttps://www.journals.uchicago.edu/doi/abs/10.1086/509948?journalCode=isis
  7. « The Cardiff Giant : A Hundred Year Old Hoax - ProQuest » ProQuesthttps://www.proquest.com/openview/e6988df6ebf3dfbdf55fcd446de7c69e/1?pq-origsite=gscholar&cbl=1816961
  8. « The Tallest of the Tall Tales : Using Historical Newspapers to Unearth the Secrets of the Cardiff Giant’s Success » Readexhttps://www.readex.com/readex-report/issues/volume-8-issue-3/tallest-tall-tales-using-historical-newspapers-unearth
  9. « Cardiff Giant : ’America’s Biggest Hoax’ », Jessie Szalay, 17 août 2016 Live Sciencehttps://www.livescience.com/55787-cardiff-giant.html
  10. « The Cardiff Giant : The Biggest Hoax of the 19th Century » JSTOR Dailyhttps://daily.jstor.org/cardiff-giant-biggest-hoax-19th-century/
  11. « Hoaxes, Fakes, and Strange Sites - When Giants Roamed the Earth » Archaeology Magazine Archive, Archaeological Institute of Americahttps://archive.archaeology.org/online/features/hoaxes/giants.html
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