Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Enquête
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Jardins suspendus de Babylone : merveille de Nabuchodonosor ou de Ninive ?

AntiquitéAssyriologie & Mésopotamie3 octobre 202622 min de lecture
René-Antoine Houasse / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
L’enquête complète en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF
Première partie

Quatre plèthres au bord de l’Euphrate

Cent vingt mètres de côté. Vingt-cinq de haut. Ce sont, convertis, les chiffres que Diodore de Sicile donne au Iᵉʳ siècle avant notre ère pour le jardin suspendu de Babylone, au livre II de sa Bibliothèque historique (II, 10), avec quatre plèthres sur chaque face et une galerie supérieure haute de cinquante coudées, arasée au niveau des créneaux de l’enceinte. Face à ces mesures, il faut poser le chiffre que livrent les archives du roi auquel la tradition attribue l’ouvrage, Nabuchodonosor II, maître de Babylone de 605 à 562 avant notre ère. Ses inscriptions de fondation, sur cylindres d’argile et sur briques, sont nombreuses et décrivent ses temples comme ses fortifications, et le nombre de jardins en terrasses qu’elles mentionnent est de zéro, sur la rive de l’Euphrate comme au sommet d’un palais.

Un plèthre vaut une trentaine de mètres, et toute conversion de mesure grecque traîne une marge que personne ne sait réduire. Strabon, qui rédige sa Géographie sous Auguste et Tibère, reprend la même mesure de quatre plèthres (XVI, 1, 5) et décrit la structure avec plus de soin, des terrasses voûtées posées les unes sur les autres, des fondations en damier, creuses et remplies d’une terre assez profonde pour les plus grands arbres, fondations, voûtes et arcs étant bâtis en brique cuite et en asphalte. Il précise que le jardin borde le fleuve, large d’un stade, qui traverse la ville. Un escalier mène aux toits-terrasses les plus élevés, et le long de ses marches des vis font monter sans relâche l’eau de l’Euphrate, actionnées par des hommes affectés à cette seule tâche. Diodore, de son côté, décrit des machines logées dans la galerie supérieure et invisibles depuis l’extérieur. Les deux récits divergent donc sur la façon d’arroser, et l’eau est justement le seul point de ces descriptions qu’une fouille ou une tablette cunéiforme ait quelque chance de vérifier.

Un seul témoignage nomme Nabuchodonosor, et c’est aussi la plus ancienne mention du jardin qui ait été conservée, même de seconde main. Bérose, prêtre de Bel-Marduk à Babylone, compose en grec au début du IIIᵉ siècle avant notre ère des Babyloniaca destinés au roi séleucide Antiochos Iᵉʳ, aujourd’hui perdus. Flavius Josèphe en recopie un passage à la fin du Iᵉʳ siècle de notre ère dans le Contre Apion (I, 140-141). Après avoir fortifié la ville, y lit-on, Nabuchodonosor bâtit contre le palais de son père une seconde résidence, y élève des terrasses de pierre qui ont l’aspect de collines, les plante d’arbres de toute espèce et aménage ce qu’on appelle le jardin suspendu, parce que son épouse, élevée en Médie, regrettait les paysages de montagne. Diodore attribue l’ouvrage à un « roi syrien » soucieux de plaire à une concubine perse, et Quinte-Curce parle lui aussi d’un roi de Syrie régnant à Babylone. Ce flottement sur le bâtisseur et sur l’épouse, mède chez l’un, perse chez l’autre, signale des auteurs qui ne disposaient plus d’un nom sûr, ou qui préféraient en taire un.

Quinte-Curce, dans ses Histoires d’Alexandre (V, 1, 32-35), installe les jardins au sommet de la citadelle, à la hauteur des murailles, sur des colonnes de pierre qui portent un dallage de blocs équarris, assez solide pour supporter une épaisse couche de terre et l’eau d’arrosage, avec des arbres dont le tronc atteint huit coudées d’épaisseur, et il les présente comme une merveille célébrée par les fables des Grecs, formule d’un Romain qui ne prétend pas les avoir vus. Tous ces témoins écrivent après Alexandre, entré à Babylone en octobre 331 et mort dans la ville en 323. Diodore et Quinte-Curce puisent chez les historiens de l’expédition, dont les ouvrages sont perdus, et Stephanie Dalley rappelle que les auteurs grecs tardifs ont tiré leurs descriptions des compagnons du Macédonien. Avant eux, un seul Grec décrit Babylone en détail, Hérodote, au milieu du Vᵉ siècle avant notre ère. Il mesure le fossé et le rempart, signale sur le chemin de ronde la place de faire passer un quadrige, décrit l’enceinte sacrée de Bel et l’asphalte apporté de la ville d’Is, à huit jours de route, et ne dit pas un mot d’un jardin. Le même passage (I, 178) range Babylone parmi les nombreuses grandes villes d’Assyrie, la plus célèbre et la plus forte, celle où s’était fixé le siège du pouvoir après la destruction de Ninive. Pour Hérodote, Babylone est donc une ville assyrienne, et ce glissement de vocabulaire allait devenir l’un des arguments centraux du débat moderne sur l’emplacement du jardin.

En 1899, la Deutsche Orient-Gesellschaft confie la fouille de Babylone à l’architecte Robert Koldewey, qui y travaille jusqu’en 1917. À l’angle nord-est du palais Sud, bâti par Nabuchodonosor, son équipe dégage un ensemble de salles voûtées d’une solidité inhabituelle. Les auteurs anciens parlent de terrasses portées par des voûtes et de colonnes de pierre, dans une ville presque entièrement bâtie en brique, et Koldewey, qui trouve de la pierre dans ce secteur, y reconnaît la substructure des jardins. Il défend l’identification dans The Excavations at Babylon, publié à Londres en 1914, pendant que la même mission dégage la porte d’Ishtar et la voie processionnelle, aujourd’hui remontées dans un musée de Berlin. Strabon note pourtant, dans le même passage de sa Géographie, que toutes les maisons de Babylone sont voûtées faute de bois de charpente, de sorte qu’une voûte, à elle seule, ne désigne pas un jardin. L’hypothèse s’accorde avec le texte de Josèphe, qui place le jardin dans l’enceinte du palais royal, et bute sur celui de Strabon, qui le met au bord du fleuve, dont le bâtiment voûté est éloigné.

Les archives du palais ont tranché la question à la place du fouilleur. Près de trois cents tablettes administratives sortent de ce secteur, datées entre la dixième et la trente-cinquième année du règne, et l’assyriologue Ernst Weidner publie en 1939, dans les Mélanges syriens offerts à René Dussaud, celles qui intéressent l’histoire biblique. Ce sont des listes de distributions d’huile et d’orge aux dépendants de la cour, parmi lesquels figurent des Égyptiens et un certain Ya’ukin, roi du pays de Yahud, avec ses fils. Il s’agit de Joiakîn, roi de Juda emmené en captivité après la prise de Jérusalem en 597, dont le deuxième livre des Rois rapporte qu’un roi de Babylone lui assura une ration quotidienne jusqu’à sa mort (2 Rois 25, 27-30). Quatre tablettes le mentionnent, et une seule garde sa date, la treizième année de Nabuchodonosor, soit 592-591 avant notre ère. L’une d’elles est conservée au Vorderasiatisches Museum de Berlin sous le numéro VAT 16378. Deux notices en ligne du musée lui donnent des dimensions différentes, et la plus récente, révisée en juillet 2026, mérite la préférence parce qu’elle reflète le dernier contrôle de l’objet, avec 9,8 centimètres de haut, 10,6 de large et 3,4 d’épaisseur.

Le bâtiment voûté passe aujourd’hui pour un ensemble de magasins, et l’identification de Koldewey est abandonnée.

Faut-il en conclure que Babylone n’a jamais eu de jardin suspendu ? L’assyriologue britannique Julian Reade a rappelé en 2000, dans la revue Iraq, que le pillage des briques s’est poursuivi sur le site pendant des millénaires et n’a laissé de nombreux grands édifices que les fondations, si bien que l’emplacement des jardins demeure ouvert à la spéculation. Les voyageurs ont d’ailleurs longtemps cherché le jardin à leur manière. Au XIXᵉ siècle, certains en voyaient une relique dans un arbre toujours vert qui poussait seul près du sommet du tell du Kasr, à son angle nord-est, et un voyageur passé en 1765 en avait encore compté plusieurs parmi les ruines, d’une espèce qu’il n’avait observée nulle part entre Kerbela et le Golfe, en notant déjà leur grand âge.

Les voûtes de Koldewey ont livré des comptes d’huile, et le jardin de Babylone attend toujours une adresse.

C’est dans ce vide qu’une assyriologue d’Oxford, Stephanie Dalley, propose en 1994, dans la même revue Iraq, de réconcilier les sources cunéiformes et classiques en déplaçant le jardin à Ninive, la capitale assyrienne du Tigre, et en l’attribuant à Sennachérib, roi d’Assyrie de 704 à 681, un siècle avant Nabuchodonosor. Elle développe la thèse en 2013 dans un livre paru chez Oxford University Press. Avant de la juger, le lecteur dispose déjà des deux appuis majeurs du dossier babylonien, le texte de Strabon, précis sur la structure et sur l’eau, et la fouille de Koldewey, qui a écarté l’emplacement proposé par son propre fouilleur. Il faut maintenant instruire les pièces assyriennes une à une, le prisme d’argile daté de 694, ses lignes sur une machine à eau, le panneau sculpté du palais Nord de Ninive et les canaux taillés dans le calcaire des collines au nord de la ville, avant de revenir à Babylone pour entendre ceux qui refusent ce déménagement.

La suite de l’enquête
  1. Un palais sans rival sur la colline de Kuyunjik

  2. « Pour l’émerveillement de tous les peuples »

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
La lettre

Vous avez aimé cette enquête ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.