Six mille ans selon Xanthos, deux cent cinquante-huit selon les mages
Xanthos de Lydie, qui écrit en grec vers le milieu du Vᵉ siècle avant notre ère, compte six mille ans entre Zoroastre et l’expédition de Xerxès contre la Grèce, celle de 480. Treize siècles plus tard, un compilateur zoroastrien qui travaille en moyen-perse additionne les règnes des rois d’Iran au chapitre 36 du Bundahišn et trouve deux cent cinquante-huit ans entre la conversion du roi Vištāsp par le prophète et l’arrivée d’Alexandre. Reportées sur une même frise, les deux indications placent le même homme vers 6480 et vers 588 avant notre ère. Près de cinq mille neuf cents ans séparent les deux points, soit davantage que toute l’histoire de l’écriture cunéiforme, de ses premières tablettes à ses dernières.
Le personnage ainsi daté se nomme lui-même Zaraθuštra dans les Gâthâs, dix-sept chants en vieil-avestique répartis en cinq ensembles et enchâssés dans le Yasna, la grande liturgie du sacrifice zoroastrien. Les Grecs disent Zōroástrēs. La forme apparaît pour la première fois chez Xanthos et dans l’Alcibiade attribué à Platon (122a), où l’on apprend qu’à quatorze ans le prince perse reçoit l’enseignement de « la magie de Zoroastre, fils d’Oromazès », que le dialogue définit aussitôt comme le culte des dieux. Du nom lui-même, les linguistes ne s’accordent que sur la seconde moitié, uštra, qui désigne le chameau. Pour la première, les propositions se succèdent, « aux vieux chameaux », « qui désire des chameaux », « aux chameaux furieux », « aux chameaux jaunes », et Rüdiger Schmitt, qui rédige en 2002 la notice de l’Encyclopaedia Iranica, conclut que le problème reste loin d’être réglé. Le beau-père du poète selon la tradition, nommé six fois dans les Gâthâs, porte un nom bâti sur le même animal, Frašaoštra, « aux chameaux merveilleux ».
Des chants eux-mêmes, on tire peu de biographie. Le poète appartient à la famille des Spitāma, il se plaint d’être pauvre en bétail et en hommes, il dit avoir été chassé de son clan, et il remercie un protecteur, le kavi Vištāspa, titre princier que la légende transformera en roi. Les noms de ses parents, Pourušaspa et Dugdōw, n’apparaissent que dans des textes postérieurs. La légende pehlevie, rédigée plus d’un millénaire après les dates les plus basses qu’on lui prête, lui fait recevoir sa première vision à trente ans et le fait mourir à soixante-dix-sept, tué par un prêtre ennemi.
Xanthos n’est pas le seul à reculer Zoroastre dans un passé vertigineux. Diogène Laërce, qui compile au IIIᵉ siècle de notre ère ses Vies et doctrines des philosophes illustres et à qui l’on doit le fragment de Xanthos (FGrHist 765 F 32), cite dans la même phrase Hermodore, un disciple de Platon, pour qui la lignée des mages commence avec Zoroastre cinq mille ans avant la chute de Troie. Plutarque reprend ce chiffre dans son traité Sur Isis et Osiris (46), à propos d’un Zoroastre qui appelle le dieu bon Horomazès et son rival Areimanios. Pline l’Ancien, au livre XXX de l’Histoire naturelle, rapporte d’après Eudoxe de Cnide un écart de six mille ans avant la mort de Platon. Hérodote, contemporain de Xanthos et curieux de tout ce qui touche aux Perses, ne cite jamais le nom.
Le même Pline crédite Hermippe, un grammairien installé à Alexandrie au IIIᵉ siècle avant notre ère, d’avoir dressé les tables de deux millions de vers attribués à Zoroastre (XXX, 2, 4). D’après le calcul de Roger Beck, cela représente quelque huit cents rouleaux de papyrus, compilés par des Grecs et consacrés pour l’essentiel à l’astrologie.
Le second chiffre vient d’un tout autre monde. Après la chute des Sassanides, des prêtres zoroastriens consignent en moyen-perse, à partir du IXᵉ siècle de notre ère, une sorte d’encyclopédie de leur foi, et le Bundahišn, la « Création primordiale », en forme l’un des piliers. Son chapitre 36 s’intitule « Du compte des années du temps de douze mille ans ». Il découpe l’histoire du monde en quatre âges de trois mille ans calqués sur les douze signes du zodiaque, et fait commencer le quatrième avec la conversion de Vištāsp par Zardušt, forme moyen-perse du nom. Le texte additionne ensuite les règnes. Vištāsp après sa conversion, quatre-vingt-dix ans. Wahuman, cent douze. La reine Humāy, trente. Puis deux souverains nommés Dārāy, douze et quatorze ans. Le total donne deux cent cinquante-huit ans jusqu’à Alexandre.
Ce chiffre a séduit les savants occidentaux du XXᵉ siècle parce qu’il est précis et qu’il ne heurte aucune vraisemblance. Converti en date, il installe Zoroastre vers 588 avant notre ère, une génération avant Cyrus, et fait de lui le prophète d’un Iran à la veille de l’empire. Walter Bruno Henning l’a défendu avec vigueur à Oxford en 1951, et William Malandra, qui signe en 2009 la synthèse de l’Encyclopaedia Iranica sur Zoroastre, reconnaît qu’à première vue c’est la date la plus raisonnable, parce qu’elle s’emboîte sans heurt dans la chronologie connue de l’essor achéménide.
Entre ces deux extrêmes, l’Avesta n’offre aucune prise. Aucun événement connu par ailleurs n’y figure, aucun roi achéménide n’y est nommé, et les Gâthâs ne contiennent pas un seul nom de lieu identifiable. La transmission ajoute son épaisseur. Composés et récités de mémoire, ces textes ont été notés dans un alphabet inventé pour eux, probablement à la fin de l’époque sassanide, aux Vᵉ et VIᵉ siècles de notre ère. Les deux plus anciens manuscrits datés avec certitude sont deux Yasna accompagnés de leur traduction pehlevie, J2 et K5, copiés tous deux en 1323. Le premier, œuvre du prêtre Mihrābān Kayhusraw, se trouve aujourd’hui à la Bodleian Library d’Oxford.
Faute de date absolue, la recherche s’est tournée vers la langue, qui reste, pour Frantz Grenet, professeur au Collège de France, le seul critère à peu près fiable à condition de lui accorder de la marge. Le vieil-avestique des Gâthâs est si proche du sanskrit védique que l’on peut transposer d’une langue à l’autre des phrases entières en appliquant les seules règles phonétiques, rappelle Almut Hintze, de l’École des études orientales et africaines de Londres, dans un chapitre paru en 2015. Or les indianistes placent la composition des plus anciens hymnes du Rigveda entre 1500 et 1200 avant notre ère, au terme d’une chronologie relative elle aussi. Le jeune-avestique, la langue du reste de l’Avesta, ne peut être, selon Grenet, ni beaucoup plus ancien ni beaucoup plus récent que le vieux-perse des inscriptions de Darius, au VIᵉ siècle. Entre le vieil-avestique et le jeune, presque tous les philologues réclament plusieurs siècles d’évolution, peut-être beaucoup plus. Leurs estimations, recensées par Grenet, vont de 1700-1200 avant notre ère chez Prods Oktor Skjærvø, à Harvard, à 1200-1000 chez Jean Kellens, au Collège de France, et Malandra, qui évoque avec beaucoup de précautions ce qui ressemblerait à un consensus autour de l’an 1000, à un siècle près, prévient que tous ces calculs reposent au fond sur des hypothèses de glottochronologie, c’est-à-dire sur l’idée qu’on saurait combien d’années il faut à une langue pour changer, idée commode, invérifiable ici, et pourtant indispensable dès qu’on veut convertir une distance entre deux grammaires en nombre de siècles. Si l’on prend pour bornes la fourchette haute de Skjærvø et la date tardive que quelques spécialistes ont encore défendue, vers 550, l’écart dépasse mille ans. Les mille ans d’incertitude se mesurent ainsi au sens propre, sans même compter les six millénaires des Grecs, que plus personne ne retient comme une date.
La date tardive n’a pourtant pas disparu. En avril 1997, dans des conférences données à l’université de Californie à Los Angeles et publiées en 2000 sous le titre Zoroaster in History, l’iranologue italien Gherardo Gnoli s’est rallié au comput des deux cent cinquante-huit ans et a replacé Zoroastre entre la fin du VIIᵉ siècle et le milieu du VIᵉ. Grenet le décrit comme assez isolé sur cette position. Kellens lui a répondu presque aussitôt et résume encore l’objection dans son cours du Collège de France du 10 janvier 2014. Une telle chronologie est à ses yeux impossible pour des raisons de langue, et les textes vieil-avestiques n’ont pas pu être composés après 800 avant notre ère. Le même Kellens s’était pourtant déclaré agnostique, avec Éric Pirart, dès 1988, sur l’existence historique de Zaraθuštra.
Pour choisir entre ces deux savants, il faut d’abord savoir d’où sortent les deux chiffres et ce qu’ils comptent au juste, puis examiner ce que la langue des Gâthâs permet d’affirmer, ce qu’ajoutent les inscriptions de Darius et le sol de l’Asie centrale, et enfin s’il existe seulement un homme à dater derrière le « je » qui parle dans ces chants.
Des bergers sans villes et un verbe à trois syllabes
« Vers quelle terre fuir ? »


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