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Teutobourg : Kalkriese est-il vraiment le champ de bataille de Varus ?

AntiquitéConflits & batailles14 octobre 202616 min de lecture
Carole Raddato from FRANKFURT, Germany / Wikimedia Commons
16 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un capitaine britannique ramasse trois balles de fronde

Velleius Paterculus connaissait le pays et les hommes. Préfet de cavalerie puis légat, il avait passé neuf années dans les armées de Tibère, en Germanie et en Pannonie, et il rédige son abrégé d’histoire romaine vers l’an 30, en le dédiant au consul de l’année, Marcus Vinicius, à une époque où des rescapés du désastre vivent encore. Arrivé à l’automne de l’an 9, il compte les pertes, trois légions, trois ailes de cavalerie, six cohortes. Il nomme les deux préfets de camp, Lucius Eggius qui mourut avec honneur et Ceionius qui proposa de se rendre, puis le légat Vala Numonius, tué en fuyant vers le Rhin avec ses escadrons. Il sait que le corps de Varus fut à demi brûlé, et que sa tête voyagea jusqu’au roi marcoman Maroboduus avant d’être renvoyée à Auguste. Puis il s’arrête. Le détail de la catastrophe, promet-il, viendra dans un ouvrage plus complet, comme d’autres l’ont déjà donné (Histoire romaine, II, 117-120). De cet ouvrage, on ne connaît pas une ligne.

Velleius a pourtant le goût des scènes vues. Il raconte ailleurs comment, au bord de l’Elbe, un vieux Germain de haut rang traversa seul le fleuve dans un tronc creusé, demanda la permission de voir Tibère, lui toucha la main et regagna sa rive sans le quitter des yeux (II, 107). Du lieu du désastre, en revanche, il ne dit presque rien. L’armée, écrit-il, périt enfermée par des forêts et des marais, prise dans des embuscades, et il la crédite d’un général qui rendait la justice au cœur de la Germanie comme un préteur au forum de Rome (II, 118-119).

Il faut attendre Tacite, près d’un siècle plus tard, pour lire un nom. Racontant la campagne de Germanicus en l’an 15, il conduit l’armée jusqu’aux confins des Bructères, entre l’Ems et la Lippe, « haud procul Teutoburgiensi saltu », non loin du saltus de Teutobourg où, disait-on, les restes de Varus et de ses légions gisaient sans sépulture (Annales, I, 60). Le mot saltus désigne un terrain boisé et accidenté, coupé de passages, ce qu’un militaire appellerait un défilé. Germanicus décide de rendre les derniers devoirs aux morts, envoie Caecina fouiller les fourrés et jeter des ponts et des levées sur les marais, puis entre dans ce que Tacite décrit comme un paysage de deuil. On découvre d’abord le premier camp de Varus, son large périmètre et son quartier général tracé au cordeau, ouvrage de trois légions. Plus loin, un rempart à demi écroulé et un fossé peu profond, « semiruto vallo, humili fossa », montrent où les survivants, déjà décimés, avaient tenté de tenir. Au milieu de la plaine blanchissent les os, dispersés là où les hommes avaient fui, entassés là où ils avaient résisté, parmi des débris d’armes et des membres de chevaux, tandis que des têtes sont clouées aux troncs. Dans les bois voisins se dressent les autels où les vainqueurs avaient immolé les tribuns et les centurions de premier rang. Des rescapés montrent l’endroit où Varus reçut sa première blessure, celui où il se donna la mort, la tribune d’où Arminius harangua les siens (I, 61). Six ans après la défaite, l’armée enterre ces ossements sans savoir si elle couvre de terre des inconnus ou des proches, et Germanicus pose lui-même la première motte du tumulus (I, 62).

Cassius Dion, qui écrit au début du IIIᵉ siècle, a sous les yeux d’autres récits et un autre paysage. Ses Romains avancent dans des montagnes au relief inégal, coupées de ravins, sous des arbres serrés et très hauts qu’il faut abattre pour ouvrir la route avant même la première attaque. Ils traînent des chariots et des bêtes de somme, et derrière eux suivent des femmes, des enfants et une foule de serviteurs. La pluie et le vent achèvent de disperser la colonne. Le premier soir, l’armée campe sur une hauteur boisée et brûle la plupart de ses chariots. Le lendemain la trouve en terrain découvert, puis de nouveau sous les arbres, et c’est au quatrième jour, sous une nouvelle averse, que Varus et ses principaux officiers se donnent la mort (Histoire romaine, LVI, 19-22). Trois auteurs, trois paysages.

Le nom moderne ne simplifie rien. La chaîne de collines de Westphalie que les cartes appellent aujourd’hui Teutoburger Wald portait encore au XVIIᵉ siècle le nom d’Osning. En 1669, le prince-évêque de Paderborn Ferdinand von Fürstenberg consacre dans ses Monumenta Paderbornensia une notice au Teutoburgiensis saltus et contribue à installer le nom antique sur ces hauteurs. Le XIXᵉ siècle achève l’opération. En 1875, quatre ans après la proclamation de l’Empire allemand, un Arminius colossal est inauguré au-dessus de Detmold, en plein Teutoburger Wald. Chaque érudit local, de son côté, défend sa vallée, et l’on a pu compter jusqu’à sept cents hypothèses de localisation.

Theodor Mommsen choisit une autre voie. Depuis des générations, les paysans des environs de Barenau, au nord d’Osnabrück, retournent des monnaies romaines en découpant les mottes de gazon et de bruyère, et les comtes von Bar en ont réuni une collection. En 1884, Mommsen en confie l’examen à un numismate ; l’année suivante, dans Die Örtlichkeit der Varusschlacht, il conclut que ces monnaies appartiennent à l’héritage de l’armée détruite en l’an 9 et place le désastre dans le passage entre les collines et le marais. La thèse fait du bruit, puis s’enlise, parce que Mommsen ne disposait ni d’armes ni d’ossements et que des trouvailles monétaires sans contexte prouvaient seulement que de l’argent romain avait circulé dans la région.

Un siècle passe. En 1987, un officier britannique stationné dans la région, le capitaine Tony Clunn, prospecte avec un détecteur de métaux comme bénévole du service archéologique de la ville et du district d’Osnabrück. Il tombe sur un dépôt de deniers dispersé par les labours, et une fouille complémentaire porte à cent soixante le nombre de deniers de la République et d’Auguste recueillis. Il ramasse surtout trois balles de fronde en plomb, des glandes, projectiles de l’armée romaine. Des deniers peuvent avoir été perdus par un marchand ou enfouis par un Germain, alors que trois balles de fronde au même endroit supposent des soldats qui tirent.

Les prospections systématiques commencent en 1988, les fouilles en 1989, sur un champ en pente douce appelé l’Oberesch. Le site occupe le point le plus étroit de la dépression de Kalkriese-Niewedde, entre le Kalkrieser Berg, une avancée du Wiehengebirge qui est la dernière ligne de hauteurs avant la plaine du Nord, et le Grand Marais, à une vingtaine de kilomètres au nord d’Osnabrück. Le passage praticable y mesure environ un kilomètre. On dégage sur l’Oberesch un mur de gazon et de sable long d’environ 400 mètres et plus de cinq mille objets romains, presque tous en fragments. Parmi eux, le masque facial en fer d’un casque de cavalier, dont les pillards avaient découpé et emporté le placage d’argent, devient le symbole du site. Les prospections couvrent aujourd’hui plus de trente kilomètres carrés où se dispersent monnaies et fragments d’équipement militaire.

Pour dater, les fouilleurs ont les monnaies. On en comptait environ deux mille en 2019, pour moitié en cuivre, la petite monnaie du soldat, le reste en argent, avec quelques monnaies d’or. Aucune n’appartient à un type créé après 2 av. J.-C. ; en 2016, huit aurei sortis du même coin, au type de Gaius et Lucius, les petits-fils d’Auguste, frappé entre 2 av. J.-C. et 4 ou 5 apr. J.-C., sont venus s’ajouter aux plus récentes. Sur une partie des as de cuivre figurent des contremarques, ces poinçons frappés après coup sur des monnaies déjà en circulation, à l’occasion d’une distribution aux troupes. L’une se lit VAR et renvoie au gouverneur. Une autre se lit C·VAL, et les avis divergent sur son titulaire, un Gaius Valerius adjoint de Varus selon le numismate Ulrich Werz, le légat Vala Numonius que nomme Velleius selon d’autres. Qu’une armée romaine ait été détruite ici à la fin du règne d’Auguste, plus personne ne le conteste.

Le faisceau paraissait complet. Il s’est fissuré à la fin des années 1990. Dans les actes, publiés en 2000, d’un colloque réuni à Kalkriese même en avril 1999 sur les monnaies du site, deux historiens, Peter Kehne et Reinhard Wolters, proposent de détacher les trouvailles de Varus pour les rattacher aux campagnes de Germanicus. Leur candidat porte un nom chez Tacite. En l’an 15, au retour de l’expédition, le légat Aulus Caecina ramène ses quatre légions vers le Rhin par les pontes longi, une chaussée étroite jetée jadis entre de vastes marais par Lucius Domitius ; Arminius l’y attend, et les Romains se battent plusieurs jours dans la boue (Annales, I, 63-68). Tacite pour le texte, Mommsen pour les monnaies, les fouilles de Wolfgang Schlüter et de son équipe pour le terrain (Germania, 1992) avaient dessiné un scénario cohérent, et ce scénario a désormais un rival sérieux. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : le mur de gazon, les os des fosses, le métal des monnaies et celui des boucles de ceinturon.

La suite de l’enquête
  1. Huit fosses d’ossements au pied d’un mur de gazon

  2. La dix-neuvième légion contre la première

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