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La mort de Toutânkhamon : accident, maladie ou meurtre ? Un siècle d’autopsies

AntiquitéÉgyptologie15 octobre 202620 min de lecture
Onceinawhile / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Dix-sept à dix-neuf ans, écrit au crayon dans la tombe de Séthi II

« Question controversée, désormais réglée. » La formule est de Howard Carter. Il l’écrit au crayon dans son journal de fouille, à la suite de l’entrée du 14 novembre 1925, sur une page que le Griffith Institute d’Oxford conserve sous la cote TAA i.2,3.87. La question touche à l’âge du roi. Depuis quatre jours, deux médecins travaillent sur la momie de Toutânkhamon, l’anatomiste britannique Douglas Derry et le docteur Saleh Bey Hamdi, ancien directeur de l’école de médecine du Caire, et ils viennent de le situer entre dix-sept et dix-neuf ans. Carter en tire sur-le-champ une conséquence chronologique. Comme un document daté de l’an 6 du règne a été retrouvé dans la Vallée des Rois par l’Américain Theodore Davis, le roi n’a pas pu monter sur le trône après sa treizième année, et il n’était sans doute alors, ajoute-t-il, qu’un corégent associé à un autre souverain.

Cette fourchette a peu bougé en un siècle. Les examens suivants situent la mort autour de dix-huit ou dix-neuf ans, vers 1324 ou 1323 av. J.-C., au terme d’un règne d’une dizaine d’années. La saison, elle, se lit dans les fleurs. Sur le cercueil extérieur reposait un linceul couvert de guirlandes de feuilles d’olivier, de saule et de céleri sauvage, de bandes de papyrus mêlées de pétales de lotus et de bleuets, avec une couronne de bleuets à hauteur de la tête. Sous le visage du cercueil d’or, un large collier à plusieurs rangs associait perles, baies, fleurs et feuilles. Le botaniste F. Nigel Hepper, des Royal Botanic Gardens de Kew, a décrit chacune de ces espèces dans Pharaoh’s Flowers (1990), notamment la mandragore Mandragora officinarum et le bleuet Centaurea depressa, dont la floraison et la maturité des fruits ont une date dans l’année égyptienne. Les études de ces fleurs placent l’inhumation entre la mi-mars et la fin avril. Comme la préparation du corps prenait en principe soixante-dix jours, la mort est survenue en hiver, ce qu’aucune des hypothèses discutées plus loin ne conteste.

Le contexte politique tient en peu de documents, et aucun ne raconte les derniers jours du roi. Toutânkhamon a régné après la réforme religieuse d’Akhenaton, dont il a défait l’œuvre en restaurant les cultes traditionnels, et il meurt sans héritier vivant. Son successeur, Ay, est un haut dignitaire de la cour. La tombe elle-même le met en scène. Dans la chambre funéraire de KV62, décorée de scènes du rituel de l’ouverture de la bouche, la paroi nord montre Ay sous les traits d’un roi, vêtu de la peau de panthère du prêtre sem, qui accomplit ce rite sur la momie de son prédécesseur figurée en Osiris. L’ouverture de la bouche devait rendre au défunt l’usage de ses sens. En se faisant représenter dans ce rôle, Ay se présente vraisemblablement comme l’héritier légitime, et c’est ainsi que la plupart des égyptologues lisent la scène. Après Ay règne le général Horemheb, qui fait graver son nom sur des reliefs que Toutânkhamon avait fait sculpter dans la colonnade processionnelle du temple de Louxor, usurpation que relevaient déjà, dans les années 1940, les notes préparées à Oxford pour la publication des chars de la tombe. Une mort précoce, puis une succession hors de la lignée directe. Il n’en fallait pas davantage, au XXᵉ siècle, pour nourrir le soupçon.

« Aucune force légitime »

Le corps qui a livré ces données a été examiné dans des conditions qui pèsent sur tout ce qui a suivi. Le 11 novembre 1925, à 9 h 45, une petite assemblée se réunit dans la tombe de Séthi II (KV15), voisine de celle de Toutânkhamon, où le cercueil a été transporté parce que l’espace y était plus grand. L’examen se fait sous l’autorité du Service des antiquités, représenté par son directeur, Pierre Lacau, en présence de fonctionnaires du gouvernement égyptien, des deux médecins, du chimiste Alfred Lucas et du photographe Harry Burton. Les bandelettes extérieures tombent en poudre. On les enduit d’une fine couche de paraffine fondue, puis Derry incise couche après couche, pendant que Burton photographie chaque objet en place avant que Carter lui attribue un numéro. Le 18 novembre, Carter compte 97 groupes d’objets pris dans les linges, certains composés de nombreux éléments, et corrige au passage un premier chiffre de 99. Le lendemain, on prend les dernières mesures de la tête, les médecins repartent après le déjeuner, et Carter consacre la journée du 20 au nettoyage du cercueil d’or. Parmi ces objets figurait un poignard à lame de fer météoritique, enregistré sous le numéro 256.k, dont Carter a dessiné la poignée sur une fiche que l’on peut consulter en ligne. Le masque d’or qui couvrait la tête et les épaules, numéroté 256.a, mesure 54 centimètres de haut sur 39,3 de large. Inscrit au musée du Caire sous le numéro d’entrée JE 60672, il est aujourd’hui exposé au Grand Egyptian Museum de Gizeh.

L’opération fut pourtant brutale, et les publications de Carter n’en disent rien. Au fond du cercueil intérieur, le corps était pris dans une masse noire et durcie, les onguents versés en abondance lors des funérailles. Carter le décrit fermement collé, au point qu’aucune force légitime ne pouvait l’en détacher. Pour l’extraire, l’équipe l’a démembré. La tête a été séparée du tronc, les bras détachés aux épaules, aux coudes et aux mains, les jambes aux hanches, aux genoux et aux chevilles, et le torse coupé à hauteur du bassin. Ni le second volume de The Tomb of Tut.ankh.Amen, paru chez Cassell en 1927, ni le journal de fouille ne décrivent ce démembrement, que montrent en revanche certains clichés de Burton, où la tête est transpercée d’une tige qui la maintient droite pour la prise de vue. Le corps a ensuite été remis en ordre sur un plateau de sable et replacé dans le cercueil extérieur, au fond du sarcophage. Toute lecture ultérieure du squelette doit donc faire le tri entre les lésions que le roi a emportées dans la tombe et celles que lui ont infligées les fouilleurs, puis ceux qui sont venus après eux, et ce tri, on le verra, n’a jamais été simple.

Le corps est ressorti de son sarcophage en décembre 1968. Une mission financée par la BBC et dirigée par Ronald Harrison, professeur d’anatomie à l’université de Liverpool, obtient de le radiographier sur place, sans le sortir de la tombe. Le compte rendu préliminaire paraît en mars 1972 dans la revue Antiquity (vol. 46, n° 181, p. 8-14), sous la double signature de Harrison et de son collègue de la faculté de médecine du Caire A. B. Abdalla. Deux constats vont faire carrière. Un fragment osseux apparaît, libre, à l’intérieur de la boîte crânienne. Le sternum, les clavicules et la partie antérieure de la cage thoracique manquent. Harrison évoque devant les caméras de la BBC la possibilité d’une mort violente. Un radiologue américain jugera plus tard cette suggestion imprudente, et c’est pourtant d’elle qu’est sortie, une génération après, la thèse du meurtre.

Trente ans plus tard, Bob Brier, égyptologue de l’université de Long Island et spécialiste des momies, fait de ce cliché la base d’un livre, The Murder of Tutankhamen (Putnam, 1998). Il croit y voir la trace d’un coup porté à l’arrière de la tête, là où le crâne rejoint la nuque, une zone inhabituelle pour un traumatisme accidentel, et il suppose que le roi a pu survivre quelque temps à sa blessure. Brier cherche ensuite un mobile et le trouve dans la succession d’Ay. Il rapporte lui-même que ses collègues criminologues lui ont rappelé qu’une balle dans la tête ne prouve pas un meurtre.

En juin 2003, l’American Journal of Neuroradiology (vol. 24, n° 6, p. 1142-1147) publie la réfutation de cette lecture, signée par Richard Boyer, Ernst Rodin, Todd Grey et Robert Connolly, ce dernier membre de l’équipe de Liverpool en 1968. Sur des copies des clichés du crâne, ils ne relèvent que des altérations postérieures à la mort, explicables par les procédés d’embaumement de l’époque. Le 5 janvier 2005, le Conseil suprême des antiquités égyptiennes, dirigé par Zahi Hawass, fait passer la momie dans un scanner monté sur une remorque, à proximité de la tombe. L’acquisition dure un quart d’heure. Le 8 mars, Hawass annonce que rien n’indique un coup à l’arrière de la tête ni aucune autre violence, mais que le fémur gauche porte une fracture survenue peu avant la mort, et il ajoute que ces résultats closent l’affaire, au point que le roi n’aura plus à être examiné.

L’affaire ne s’est pas close. Au sein même de l’équipe de 2005, des membres ont soutenu que la fracture du fémur datait des manipulations de 1925 et que la résine avait pu y être poussée au moment où l’on déplaçait le corps. En 2010, une étude génétique publiée dans le Journal of the American Medical Association a désigné le paludisme, associé à une maladie des os du pied. Trois ans après, un documentaire britannique reconstituait une collision de char, et en 2023 un médecin américain publiait la thèse d’un hippopotame. Ces scénarios s’appuient sur les mêmes images, ou sur des images que les autres n’ont pas vues. Il faut désormais reprendre un à un les éléments matériels, le fragment d’os du crâne, la fracture du fémur gauche, la cage thoracique ouverte, l’ADN de 2010, ainsi qu’une lettre envoyée d’Égypte au roi des Hittites par une reine qui venait de perdre son mari.

La suite de l’enquête
  1. Sous les rayons X de Liverpool et le scanner de la Vallée des Rois

  2. Un moustique, un char, un hippopotame ou un successeur

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