Un carré de briques crues au nord de l’Esagil
Cent quatre-vingts coudées de hauteur, soit environ quatre-vingt-dix mètres, pour une base carrée de même dimension. C’est la mesure que prête à la ziggourat de Babylone une petite tablette d’argile de 18,1 centimètres, exposée au Louvre dans la vitrine 5 de la salle 230, aile Richelieu. Sur le terrain, à quelque 85 kilomètres au sud de Bagdad, le même monument se réduit à un noyau de briques crues d’une soixantaine de mètres de côté, haut de quelques mètres, cerné par une large tranchée que la nappe phréatique a envahie. Entre ces deux chiffres tiennent vingt-cinq siècles de démolitions, de pillages de briques et de reconstitutions savantes, dont la plupart ont été dessinées d’après la seule tablette.
Le récit biblique tient en neuf versets, au chapitre 11 de la Genèse. Toute la terre parle alors une seule langue. Venus de l’Orient, des hommes s’installent dans une plaine du pays de Shinéar, nom biblique de la Babylonie, et décident de mouler des briques et de les cuire au feu ; la brique leur tient lieu de pierre, le bitume de mortier (Genèse 11, 3). Ils veulent bâtir une ville et une tour « dont la tête soit dans les cieux », pour se faire un nom et ne pas être dispersés. Yahvé descend voir l’ouvrage, brouille leur langage et les disperse sur toute la terre, si bien qu’ils cessent de bâtir la ville. Le dernier verset (Genèse 11, 9) explique le nom du lieu, Babel, par le verbe hébreu bālal, « mêler », puisque Dieu y a mêlé la langue de toute la terre. En akkadien, le nom de la ville, Bābili, signifie « porte du dieu », et le jeu de mots hébreu retourne ce titre glorieux en moquerie.
Le texte ne parle jamais de « tour de Babel ». Il dit « la ville et la tour », puis seulement « la ville », et le mot hébreu employé, migdal, peut désigner une tour de guet aussi bien qu’une citadelle. Aucun verset ne prête au bâtiment une fonction religieuse, aucun ne mentionne un temple à son sommet ou un dieu à qui il serait dédié.
Babylone, elle, avait une tour. Au cœur de la ville, sur la rive orientale de l’Euphrate, s’étendait le sanctuaire de Marduk, dieu de la cité et roi du panthéon babylonien depuis la seconde moitié du IIᵉ millénaire, un ensemble que les textes cunéiformes nomment Esagil, « la maison au faîte élevé ». À quelque deux cents mètres au nord, dans sa propre enceinte, se dressait la ziggourat. Son nom sumérien de cérémonie, Etemenanki, se traduit par « maison de la plate-forme de fondation du ciel et du monde inférieur ». Les Judéens déportés à Babylone après les sièges de Jérusalem de 597 et de 587 av. J.-C. ont vécu dans une ville où ce bâtiment, achevé vers 590 par Nabuchodonosor II, dominait les toits.
Le type de bâtiment est bien antérieur à la tour de Babylone. Les rois de la troisième dynastie d’Ur en élevaient déjà à la fin du IIIᵉ millénaire, et la plupart des grandes villes de Mésopotamie ont eu le leur, attaché au temple de leur divinité principale. Une ziggourat est un massif plein, sans salles intérieures, qui porte à son sommet un sanctuaire auquel on accède par des escaliers ; elle hausse le temple vers le ciel, et son nom dit souvent ce lien entre les étages du monde. Les Grecs, qui n’en comprenaient plus l’usage, y voyaient des tombeaux, à la manière des pyramides d’Égypte.
Quand l’expédition de la Deutsche Orient-Gesellschaft, dirigée par Robert Koldewey, ouvre ses chantiers à Babylone en 1899, le parement de la tour a déjà disparu. En 1886, des habitants des villages voisins, travaillant en partie pour les autorités ottomanes, ont arraché les briques cuites pour les remployer dans des constructions modernes, dont le barrage de Hindiya sur l’Euphrate. En 1913, Friedrich Wetzel dégage les fondations. Il retrouve un carré de 91,5 mètres de côté, formé d’un noyau de briques crues d’environ 60 mètres et d’une chemise de briques cuites large d’une quinzaine de mètres, presque entièrement pillée mais encore lisible en creux, et sur la face sud les départs de trois escaliers montant vers la première terrasse, celui du centre partant de deux mètres plus haut que les deux autres. Les fondations de la chemise descendent à quatre mètres sous le niveau de référence des fouilleurs, si bien que l’eau a repris possession de la tranchée laissée par les pilleurs. Le rapport final ne paraît qu’en 1938, augmenté d’une édition des sources cunéiformes par Franz Heinrich Weissbach, sous le titre Das Hauptheiligtum des Marduk in Babylon, Esagila und Etemenanki. Ce volume fixe pour longtemps les données matérielles, et les reconstitutions qui suivront partent toutes de son carré de 91,5 mètres pour lui ajouter une élévation que le sol ne fournit pas.
La tablette du Louvre a une histoire presque aussi accidentée. Un assyriologue britannique en publie une première traduction en 1876, puis l’objet échappe aux savants pendant plusieurs décennies. Le musée l’achète le 1er avril 1913, par l’entremise du père Vincent Scheil, qui la publie l’année suivante dans les Mémoires de l’Institut ; elle porte depuis le numéro AO 6555. Son colophon a la précision d’un acte notarié. Le texte a été copié à Uruk d’après une tablette de Borsippa par Anu-bēlšunu, fils d’Anu-balāssu-iqbi, descendant d’Aḫi’ūtu, le 26 du mois de kislimmu de l’an 83 de l’ère séleucide, soit le 12 décembre 229 av. J.-C. Un second manuscrit, exercice d’élève trouvé à Babylone et conservé au British Museum sous le numéro BM 40813, recoupe la copie d’Uruk et la corrige sur plusieurs passages.
Le contenu déroute qui s’attend à un plan d’architecte. Le scribe aligne des problèmes de calcul de surfaces et prévient que l’initié doit transmettre ce savoir à l’initié, le profane n’ayant pas à le voir. Il donne d’abord les dimensions de deux cours de l’Esagil, puis celles de la base de l’Etemenanki, en jonglant avec deux étalons, la petite coudée néo-babylonienne et une grande coudée plus ancienne, en usage à l’époque kassite. Le côté de la base y est écrit de trois manières, qui reviennent toutes à 180 coudées néo-babyloniennes, environ 90 mètres. Le texte détaille ensuite les sept niveaux de la tour, le dernier étant le temple sommital, avec des mesures souvent multiples de trois et de cinq, et lui attribue une hauteur égale au côté de sa base. Pour la base, la concordance avec les fondations dégagées par Wetzel est remarquable. Pour la hauteur, la notice que le ministère de la Culture consacre à la tablette parle d’un chiffre qui semble exagéré.
Avant 1876, l’Europe savante ne disposait guère que d’Hérodote. Au premier livre des Histoires (I, 181), l’historien grec décrit dans l’une des deux moitiés de Babylone l’enceinte sacrée de « Zeus Bélos », un carré de deux stades de côté aux portes de bronze, au milieu duquel s’élève une tour pleine d’un stade de long et de large, surmontée d’une deuxième, puis d’une autre, jusqu’à huit. Une montée court à l’extérieur autour de toutes les tours, avec à mi-chemin des bancs pour reprendre souffle. Au sommet, un grand temple abrite un lit richement garni et une table d’or, sans aucune statue ; seule y passe la nuit une femme du pays choisie par le dieu, à en croire les Chaldéens. Huit étages au lieu de sept, une rampe tournante que la ruine arasée ne permet ni de confirmer ni d’infirmer. Pour ramener les huit tours aux sept niveaux des textes cunéiformes, on a supposé que le temple sommital comptait deux étages, que la ruine trompait l’œil, ou que les Grecs comptaient le sol pour un niveau ; Andrew George, professeur de babylonien à la SOAS de Londres, tient la première explication pour la moins chargée d’hypothèses. Pour lui, ce récit, qu’il repose ou non sur une visite, fourmille d’inexactitudes que la documentation cunéiforme permet aujourd’hui de repérer, et il ne peut servir de source de premier recours.
Le rapprochement entre la tour de la Genèse et l’Etemenanki s’est imposé dès le déchiffrement de la tablette, et il figure aujourd’hui dans les textes officiels. En inscrivant Babylone sur la Liste du patrimoine mondial, en juillet 2019, le Comité de l’UNESCO a écrit que la tour de Babel, comme les jardins suspendus, trouvait son origine dans des structures réelles dont subsistent des traces archéologiques, la ziggourat Etemenanki et le complexe palatial de Nabuchodonosor. La notice du ministère de la Culture parle plus sobrement d’une tour « probablement inspirée » par la grande ziggourat. Dans l’article de synthèse qu’il publie en 2005 dans l’Archiv für Orientforschung, Andrew George, auteur de l’édition de référence des textes topographiques de Babylone (1992), constate que le déchiffrement a convaincu la plupart des commentateurs que la tour mythique gardait le souvenir d’un bâtiment réel, tout en renvoyant à la critique de cette évidence par le bibliste suisse Christoph Uehlinger.
Babel désigne bien Babylone, et la tour de briques cuites liées au bitume appartient bien à la plaine mésopotamienne.
Le désaccord commence au-delà. Pour qu’un auteur judéen ait décrit la tour de Babylone, encore faut-il savoir quand il écrivait et quelle tour il avait sous les yeux. La ziggourat que découvrent les déportés du VIᵉ siècle est l’aboutissement d’un chantier de près d’un siècle, ouvert après que le roi d’Assyrie Sennachérib l’eut mise à bas en 689 av. J.-C. Pendant la plus grande partie du VIIᵉ siècle, Babylone a possédé une tour inachevée, comme celle de la Genèse. D’autres bâtiments ont été proposés comme modèles, telle la ziggourat de Borsippa, mieux conservée, que des voyageurs médiévaux prenaient pour la tour de Babel, ou la capitale abandonnée du roi assyrien Sargon II. Il faut maintenant reprendre les témoins un à un, avec les cylindres de fondation de Nabopolassar, les trois tours emboîtées que Hansjörg Schmid a retrouvées en 1962 sous la chemise de briques cuites, la stèle de pierre noire sortie d’une tranchée de Tell Amran et les récits grecs d’une démolition qui aurait occupé dix mille hommes pendant deux mois.
Nabopolassar porte lui-même les briques
« Faire rivaliser son sommet avec les cieux »


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