Venise l’appelle Rossa dès 1526
Les plus anciens documents qui la concernent datent tous deux de 1526, et ils ne parlent pas d’elle dans la même langue. À Venise, le bailo Pietro Bragadin, revenu de Constantinople, présente au Sénat un rapport dont Marino Sanuto recopie le sommaire au volume XLI de ses Diarii. Il y décrit une jeune favorite du sultan, « giovine non bella, ma grassiada », qu’il désigne par son origine, la Rossa, c’est-à-dire la Ruthène. Pendant la campagne de Mohács de la même année, une lettre en turc ottoman part du palais vers le sultan absent, conservée aujourd’hui aux archives du palais de Topkapı sous la cote E. 5926, où celle qui écrit se dit sa câriye, sa servante esclave, et le remercie de l’avoir relevée de la poussière.
Dans les documents ottomans, elle s’appelle Hürrem, mot persan qui signifie « la joyeuse », et plus souvent Haseki Sultan, du titre de haseki que reçoit la favorite après la naissance d’un enfant. C’est sous cette seconde forme qu’elle signe ses lettres au roi de Pologne. Les Européens disent Rossa, puis Roxolana ou Roxelane, d’après le nom latin de la Ruthénie, région orientale de la couronne de Pologne qui couvre une partie de l’actuelle Ukraine occidentale. Le nom d’Aleksandra Lisowska, que reprennent beaucoup de notices et jusqu’à l’encyclopédie islamique de la fondation Diyanet en 1998, n’apparaît dans aucune des sources du XVIᵉ siècle consultées pour cet article, et Michel Sokolnicki le rattachait en 1959 à une tradition polonaise qu’il disait ancienne sans pouvoir la dater.
Sa date de naissance est inconnue. Les fourchettes qui circulent, entre 1500 et 1506 environ, reposent sur un âge de quatorze à dix-sept ans au moment où elle aurait été offerte à Soliman, encore prince, chiffre que la tradition transmet sans aucune source de son temps. Son enlèvement relève de la vraisemblance, les cavaliers tatars de Crimée razziant alors régulièrement les confins ruthènes de la Pologne. Soliman, qui succède à son père en 1520, a déjà un fils, Mustafa, né en 1515 d’une autre concubine, Mahidevran. Hürrem lui donne Mehmed en 1521, Mihrimah en 1522, puis Abdullah, mort enfant en 1526, Selim en 1524, Bayezid en 1525 et Cihangir en 1531, une suite de naissances qui rompt avec l’usage, décrit par Leslie Peirce, de limiter chaque concubine à un seul fils.
Vers 1534, Soliman l’affranchit et l’épouse, ce qu’aucun sultan n’avait encore fait avec une concubine. Aucune chronique ne donne la date, que l’on place après la mort de la mère du sultan, Hafsa, survenue le 4 ramazan 940 (19 mars 1534). Les dates de l’hégire sont suivies de leur équivalent julien, le calendrier grégorien n’existant pas encore. L’ambassadeur impérial Ogier Ghiselin de Busbecq, arrivé à Istanbul vingt ans plus tard, rapporte que le sultan lui a constitué une dot, ce qui vaut chez les Turcs mariage légitime. En novembre 1539, sa fille Mihrimah épouse Rüstem, alors gouverneur de Diyarbakır. En janvier 1541, après l’incendie du Vieux Sérail, elle s’installe au Nouveau Palais, celui de Topkapı, auprès du sultan.
Sa fondation finance le premier grand chantier de Sinan, nommé architecte en chef en 1538, à Avratpazarı dans Istanbul, dont la mosquée est achevée en 1538-1539, la madrasa en 1539-1540, la cuisine publique en 1540-1541 et l’hôpital en 1550-1551. S’y ajoutent un double hammam face à Sainte-Sophie, des fondations à La Mecque et à Médine, et en mai 1552 une fondation à Jérusalem dotée de villages de Palestine, dont Amy Singer a reconstitué le fonctionnement. Après la mort de Sigismond Iᵉʳ, en 1548, elle félicite par lettre le nouveau roi de Pologne, Sigismond II Auguste, de son avènement.
Elle meurt à Istanbul le 26 cemaziyelahir 965, soit le 15 avril 1558, au retour d’un séjour à Edirne où son mal s’était aggravé, selon la chronique attribuée à Rüstem Pacha, et elle est enterrée près de la mosquée Süleymaniye, où le sultan lui fait élever un mausolée. Entre ces deux dates, deux morts ont fixé sa réputation, celle du grand vizir Ibrahim Pacha, étranglé au palais en mars 1536, et celle de Mustafa, le fils aîné de Soliman, étranglé au camp impérial en octobre 1553, et c’est sur sa part dans l’une et dans l’autre que les documents de son vivant cessent de suffire.
Il faut donc prendre ces documents un à un, lettres au sultan et au roi de Pologne, relations vénitiennes, lettres de Busbecq et chroniques ottomanes rédigées une génération plus tard, en demandant à chacun d’où il tient ce qu’il avance. Viendront ensuite les trois épisodes discutés, le mariage, la chute d’Ibrahim et l’exécution de Mustafa, puis la manière dont une captive au premier nom inconnu est devenue, entre Istanbul, Cracovie et Florence, une figure que chacun réclame ou accuse.

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