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La tombe de Lavau : le chaudron d’Achéloos et le service à vin

Protogonos69 / Wikimedia Commons
9 min de lecture22 sources vérifiées
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Dans Les Trachiniennes de Sophocle, Déjanire se souvient de la peur que lui inspirait son premier prétendant. Il venait la demander à son père sous trois apparences, tantôt taureau, tantôt serpent aux anneaux chatoyants, tantôt homme au front de bœuf dont la barbe épaisse ruisselait d’eau de source. C’était Achéloos, un fleuve devenu dieu. La pièce date du Vᵉ siècle avant notre ère, sans plus de précision. Vers le milieu du même siècle, à Lavau, sur la rive droite de la Seine aux portes de Troyes, quatre têtes de ce dieu cornu, barbu, aux oreilles de taureau, ont été mises en terre sur les anses d’un chaudron de bronze large d’un mètre, que la tombe de Lavau a gardé jusqu’à l’hiver 2014-2015.

Ce que ces visages faisaient au bord d’une cuve de vin, aucun texte celte ne le dit.

Quatre têtes cornues dans l’angle nord-est

La fouille préventive commence en octobre 2014 au lieu-dit le Moutot. Sous un tumulus d’une quarantaine de mètres de diamètre, l’équipe de l’Inrap dirigée par Bastien Dubuis dégage une chambre funéraire de 14 m², l’une des plus vastes recensées pour la fin du premier âge du Fer selon l’institut. Dubuis a raconté à l’AFP la première apparition, un centimètre carré de métal vert, une motte de terre soulevée, et dessous « le visage malicieux d’Acheloos ». Le mobilier le plus fastueux avait été rassemblé dans l’angle nord-est de la chambre : des bassins, une ciste à cordons (un seau de bronze de tradition italique), une bouteille de céramique fine à décor cannelé, un grand couteau dans son fourreau, et le chaudron. Ses quatre anses circulaires portent chacune une tête d’Achéloos à triple moustache, et huit têtes de félins rythment le bord, des lionnes selon le texte de mars 2015, de simples félins dans ceux que l’Inrap a mis en ligne en 2025.

Le mort repose au centre, allongé sur la caisse d’un char à deux roues, un torque en or de 580 grammes au cou, plus lourd que celui de la Dame de Vix d’après le communiqué de juin 2015. Cette année-là, l’état des os interdisait de trancher le sexe, et l’Inrap titrait un paragraphe « Prince ou princesse ? ». L’analyse archéogénétique a depuis confirmé un homme, mort vers la trentaine d’après l’étude d’une dent.

Sa date a bougé, elle aussi. En mars 2015, la chronique de site plaçait l’ensemble à la fin du VIᵉ ou au début du Vᵉ siècle ; quelques mois plus tard, Bastien Dubuis et Dominique Garcia, dans les Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, s’appuyaient sur le char et les parures pour descendre entre le deuxième quart et le milieu du Vᵉ siècle. Le premier volume de la monographie (Gallia, 2024) retient le milieu du siècle et La Tène A1, première phase du second âge du Fer. Le char de Lavau n’a que deux roues, comme ceux des élites de la période suivante, quand Vix et Hochdorf en avaient quatre. En 2019, le même Dubuis a dirigé la réouverture de la tombe de Vix, découverte en 1953.

L’atelier introuvable

En mars 2015, l’Inrap écrivait sans détour que l’œuvre était étrusque ou grecque. La copie grandeur nature présentée en 2019 par le département de l’Aube parle d’un chaudron étrusque. La page du projet de recherche de l’Inrap, mise à jour en septembre 2025, range pourtant le grand chaudron parmi des « productions locales probablement “mixtes” », parce que sa forme appartient au répertoire du nord des Alpes et que seul son décor, têtes d’Achéloos et de félins, relève d’une ambiance méditerranéenne.

La lecture méditerranéenne garde un argument sérieux, puisque le dieu-fleuve cornu est un sujet grec. Le cas de Hochdorf, dans le Bade-Wurtemberg, suggère que la question peut être mal posée. Selon le Landesmuseum Württemberg, le chaudron de 500 litres trouvé là en 1978 est une importation du Sud faite d’éléments d’origines diverses, dont deux lions de bord probablement fondus à Paestum et un troisième dû à des artisans celtes. Un même objet peut donc cumuler deux provenances, et rien n’interdit d’imaginer à Lavau un montage de ce genre.

Les analyses de composition du bronze pourraient départager les deux lectures. Aucune n’a été rendue publique par l’Inrap ou par le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), où le chaudron a passé 700 heures entre les mains des restaurateurs selon l’AFP. L’explication tient au calendrier, puisque le second volume de la monographie, consacré à la tombe elle-même, est annoncé en préparation.

Achéloos

Sur les anses de Lavau, le dieu a le front cornu, la barbe longue, les oreilles de taureau. Ce type correspond à la description de Déjanire, et il figure parmi les images du dieu que H. P. Isler a recensées en 1970 dans sa monographie sur Achéloos.

Pourquoi ce dieu-là sur un vase à boire ? Chez certains poètes, le nom d’Achéloos sert à dire l’eau que l’on verse dans le vin. Virgile ouvre les Géorgiques en invoquant Liber, le dieu du vin, qui a mêlé aux raisins nouvellement découverts les coupes d’Achéloos (Géorgiques, I, 9). Macrobe consacre un chapitre des Saturnales (V, 18) à ce vers, en reprochant aux maîtres d’école de ne jamais demander pourquoi le poète nomme ce fleuve-là. La tentation est forte de lire le service de Lavau comme une phrase à deux termes, Dionysos sur la cruche, Achéloos sur la cuve, le vin et l’eau, d’autant que l’Inrap rapproche lui-même les « dieux barbus » de l’œnochoé et du chaudron.

L’objection pèse lourd. Virgile écrit plus de quatre siècles après la tombe, Macrobe près de neuf, et tous deux en latin. Rien ne prouve que l’homme de Lavau ait associé Achéloos à l’eau du mélange, ni même qu’il ait connu son nom. L’analyse d’un résidu, de son côté, peut difficilement révéler une eau ajoutée au vin. On ne sait pas trancher. Le décor a pu être choisi pour sa seule force, un visage mi-homme mi-bête, à la manière des lions qui bordent le chaudron de Hochdorf.

Les chimistes trouvent de la poix dans le bronze

Le contenu du chaudron, lui, se mesure. Les chimistes du C2RMF ont prélevé une quarantaine d’échantillons sur onze objets de la tombe, chaque fois avant la restauration, qui aurait pu effacer les traces. Sur un tesson de la bouteille cannelée, ils ont identifié les acides maléique, succinique, pyruvique et fumarique, signature d’une boisson fermentée à base de fruits, puis les acides tartrique, malique, citrique et syringique, qui désignent le raisin noir. La bouteille contenait donc une boisson apparentée au vin rouge. La même boisson apparaît dans le chaudron, sur des prélèvements étagés de la base jusqu’au haut de la panse, avec de la cire d’abeille, ou un fragment de rayon de ruche, et de la poix de conifère. Cette poix est une résine chauffée, reconnaissable ici à ses molécules diterpéniques et au rétène. Dans un vase de céramique, on l’expliquerait par l’étanchéité. Dans une cuve en bronze, étanche par nature, l’explication tombe, et les chimistes proposent une fonction de goût, la poix isolant le vin du métal qui l’aurait altéré. Leur note rappelle que ces résidus n’ont survécu que par leur association étroite avec les métaux, un phénomène de complexation ou de minéralisation qu’ils disent eux-mêmes encore partiellement compris, et que les prélèvements ont été faits dès que les restaurateurs repéraient une matière organique.

Combien de vin ? Trois chiffres circulent. La restitution en 3D présentée en 2019 par le département de l’Aube annonce 345 litres de « vin miellé ». Une émission de l’Inrap dit jusqu’à 300 litres en 2025, l’AFP 200 à 300 en janvier 2026. Sur la paroi, la limite supérieure d’un liquide affleurait la lèvre (Archéopages, 2020), et le C2RMF indique que l’étude stratigraphique des résidus permet d’estimer le volume offert lors du banquet, sans publier ce chiffre dans sa note en ligne. Il faut s’en tenir à un ordre de grandeur de quelques centaines de litres.

Sur le mot « miellé », on préférera la formule des chimistes. Ils ont détecté de la cire, un produit de la ruche, et supposent qu’elle adoucissait la boisson, sans mentionner de miel à proprement parler.

L’Inrap dit le vin importé du Sud et écrit « Marseille » suivi d’un point d’interrogation, faute de preuve directe. Le service se lit dans deux accessoires en argent, une passoire et une cuillère perforée ornée de deux têtes de canards adossées, qui filtraient le mélange à la manière du banquet méditerranéen, le symposium ; Vix, en comparaison, n’a livré qu’un seul objet d’argent, une phiale. Dernier résultat, la ciste à cordons est enduite de brai de bouleau, un goudron végétal très hydrophobe, sans explication évidente de l’aveu même du C2RMF.

Une cruche d’Athènes sur un pied d’orfèvre

Dans le chaudron reposait une œnochoé, une cruche à verser le vin, peinte à Athènes selon la technique des figures noires. Dionysos y est allongé sous une vigne face à un personnage féminin, scène de banquet selon l’Inrap, qui présentait en 2015 la cruche comme la plus septentrionale connue. Sans attribution à un peintre ni date resserrée dans les publications consultées, on ignore l’âge de la cruche au moment de l’enterrement.

Quelqu’un, ensuite, l’a transformée. La lèvre a reçu une tôle d’or soulignée d’un méandre en filigrane, l’anse une applique en tôle d’or plaquée d’argent, et un pied métallique a été ajouté sous la base d’argile. Tout tient au brai de bouleau, ce goudron tiré de l’écorce et employé depuis le Paléolithique, identifié sous les dorures du col et à la jonction du pied. Passé au tomographe à rayons X acquis par le C2RMF fin 2024, l’objet a livré sa construction, et l’étude conduite par Elsa Lambert et Benoît Mille compte cinq éléments pour le seul pied, trois en alliage cuivreux coulés à la cire perdue puis couverts de feuilles d’or de 0,15 à 0,25 millimètre repoussées sur leur décor de moulures et de pétales, et deux en argent, où des fils d’or en méandre sont logés dans des gorges.

L’Inrap y voit un artisanat de cour, mêlant techniques et répertoires celtiques et méditerranéens. Sur les garnitures d’or de la cruche comme sur le torque apparaissent quelques motifs du premier style celtique, celui qui s’invente au tout début de La Tène. Le verbe employé par l’institut est « semble », et aucun atelier n’a été localisé, à Lavau ou ailleurs.

Le dernier élément du montage ne se voit pas. Un clou métallique de forte section traverse le pied, sa tête plaquée d’or appuyée contre une contreplaque de bronze, et sa pointe, qui dépassait de plusieurs centimètres dans la cruche, a été tordue à l’intérieur de la panse pour tout bloquer, avant que l’orfèvre ne noie l’assemblage dans le brai de bouleau.

Pour aller plus loin

Le point de comparaison le plus proche est la tombe de Vix, à une soixantaine de kilomètres, avec son cratère grec. Le chaudron mixte de Hochdorf éclaire la question d’origine. Autre grand récipient celtique débattu : le chaudron de Gundestrup. Pour le cadre chronologique, Hallstatt C et D et l’aristocratie du sel. Sur d’autres tombes princières pillées ou exotiques, Grafenbühl et Hohmichele.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Chaudron en bronze à quatre anses ornées de têtes d’Achéloos et huit têtes de félins au bord, diam. env. 1 m, tombe princière de Lavau, ZAC du Moutot (Aube), opération Inrap BB 07 0450 01 propriété de la commune de Lavau et de l’État, restauré au C2RMF, exposé au musée d’Art moderne de Troyes du 24 janvier au 21 juin 2026 ; numéro d’inventaire non publié
  2. Œnochoé attique à figures noires (Dionysos allongé sous une vigne face à un personnage féminin), garnitures de lèvre et d’anse en or et argent, pied rapporté en bronze doré et argent, même contexte restaurée au C2RMF ; numéro d’inventaire non publié
  3. Passoire et cuillère perforée à deux têtes de canards adossées, argent, même contexte restaurées au C2RMF ; numéro d’inventaire non publié
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Sources primaires (suite)

  1. Chaudron de la tombe princière de Hochdorf, bronze, env. 500 l, lions de bord d’origines diverses [Landesmuseum Württemberg, Stuttgart, inv. V 86/3-49](https://bawue.museum-digital.de/pdf/object/701.pdf?lang=de
  2. Sophocle, *Les Trachiniennes*, v. 9-14 (les trois formes d’Achéloos) [éd. et trad. Paul Masqueray, Collection des Universités de France, Les Belles Lettres, t. II](https://archive.org/download/sopholem02soph/sopholem02soph.pdf
  3. Virgile, *Géorgiques*, I, 7-9, commenté par Macrobe, *Saturnales*, V, 18, 2-3 [éd. et trad. Robert A. Kaster, Loeb Classical Library 511, Harvard University Press, 2011](https://www.loebclassics.com/view/macrobius-saturnalia/2011/pb_LCL511.421.xml

Bibliographie

  1. Bastien Dubuis (dir.), *Lavau I. Le complexe funéraire monumental de Lavau (XIIᵉ s. av. J.-C. – IVᵉ s. apr. J.-C.)*, 66ᵉ supplément à *Gallia*, Paris, 2024 [CNRS Éditions](https://gallia.cnrs.fr/publications/supplements/lavau-1/
  2. Bastien Dubuis et Dominique Garcia, avec la collaboration d’Émilie Millet, « Les contacts entre la Méditerranée archaïque et le monde celtique : le cas de la tombe de Lavau (Aube) », *Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres* 159 (3), 2015, p. 1185-1212 [Académie des inscriptions et belles-lettres, Persée](https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_2015_num_159_3_94852
  3. Bastien Dubuis, Nicolas Garnier, Delphine Barbier-Pain, Dominique Frère, David Josset et Émilie Millet, « Le vin et le pouvoir. La tombe princière de Lavau (Vᵉ siècle avant notre ère) », *Archéopages* 47, 2020, p. 36-43 [Inrap, OpenEdition Journals](https://journals.openedition.org/archeopages/5322
  4. Bastien Dubuis et Nicolas Garnier, « La question du vin sur le pôle aristocratique de Troyes : Lavau, un exemple éclairant », dans Nicolas Dohrmann et Vincent Riquier (dir.), *Archéologie dans l’Aube. Des premiers paysans au prince de Lavau*, Gand, Snoeck, et Troyes, département de l’Aube, 2018, p. 264-269 Snoeck
  5. H. P. Isler, *Acheloos. Eine Monographie*, Berne, 1970, 206 p., 23 pl. [Francke (notice du Journal of Hellenic Studies)](https://resolve.cambridge.org/core/journals/journal-of-hellenic-studies/article/h-p-isler-acheloos-eine-monographie-schriften-hrsg-unter-dem-patronat-der-schweizerischen-geisteswissenschaftlichen-gesellschaft-ii-berne-francke-1970-pp-206-23-plates-sw-fr-28/142B32719FB6F554E92069B76BE14A36

Sources en ligne

  1. [« Découverte d’une nouvelle tombe princière du Vᵉ siècle avant notre ère »]( Inraphttps://www.inrap.fr/decouverte-d-une-nouvelle-tombe-princiere-du-ve-siecle-avant-notre-ere-5394
  2. [« Zac du Moutot à Lavau (Aube) »]( chronique de site Inraphttps://www.inrap.fr/une-tombe-princiere-celte-du-ve-siecle-avant-notre-ere-decouverte-lavau-1369
  3. [« Le prince au torque d’or de Lavau »]( Inraphttps://www.inrap.fr/le-prince-au-torque-d-or-de-lavau-5409
  4. [« Le prince de Lavau : 10 ans après »]( Inraphttps://www.inrap.fr/le-prince-de-lavau-10-ans-apres-20071
  5. [« La tombe princière et le complexe funéraire monumental de Lavau “Zac du Moutot” (Aube) »]( projet de recherche Inraphttps://www.inrap.fr/la-tombe-princiere-et-le-complexe-funeraire-monumental-de-lavau-zac-du-moutot-19965
  6. [« Tombe de Lavau : le parc du Prince »]( émission de radio Inraphttps://www.inrap.fr/tombe-de-lavau-le-parc-du-prince-20316
  7. [« Les matériaux organiques de la tombe princière de Lavau : des traces précieuses pour la connaissance archéologique »]( Louise Chassouant, Juliette Debrie, Hitomi Fujii, Agnès Lattuati-Derieux C2RMFhttps://c2rmf.fr/actualite/les-materiaux-organiques-de-la-tombe-princiere-de-lavau-des-traces-precieuses-pour-la
  8. [« Apport de la nouvelle tomographie X du C2RMF pout l’étude de l’œnochoé de Lavau »]( Elsa Lambert, Benoît Mille, Dominique Robcis C2RMFhttps://c2rmf.fr/actualite/apport-de-la-nouvelle-tomographie-x-du-c2rmf-pout-letude-de-loenochoe-de-lavau
  9. [« Focus sur l’exceptionnelle tombe princière de Lavau »]( ArkéAube, département de l’Aubehttps://arke.aube.fr/1072-revelation-des-vestiges-du-prince-de-lavau.htm
  10. [« L’instant + : Onze ans après sa découverte, la tombe de Lavau livre ses trésors dans une exposition »]( dépêche AFP France 24https://www.france24.com/fr/france/20260123-instant-positif-onze-ans-d%C3%A9couverte-tr%C3%A9sors-lavau-d%C3%A9voil%C3%A9s-exposition-troyes-arch%C3%A9ologie
  11. [« Le complexe funéraire monumental de Lavau »]( présentation du supplément Gallia, CNRShttps://gallia.cnrs.fr/publications/supplements/lavau-1/
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