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Thelema et le Livre de la Loi : Crowley, le Caire et la stèle 666

Histoire des sciences occultes30 septembre 2026◈ 18 sources vérifiées
Metadromos963 / Wikimedia Commons
9 min de lecture18 sources vérifiées
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Au départ, Aleister Crowley ne croit pas sa femme. Au Caire, en mars 1904, Rose Kelly lui répète que des dieux l’attendent ; elle en savait moins sur l’Égypte, affirmeront les Confessions de Crowley, que quatre-vingt-dix-neuf touristes cairotes sur cent. Il la soumet donc à un interrogatoire mêlant égyptologie et hermétisme, puis l’emmène au musée pour qu’elle lui désigne le dieu qui parle. Trois semaines après, il possède le manuscrit du Livre de la Loi, qu’il présentera jusqu’à sa mort comme la dictée d’une entité surhumaine, et d’où sortira le mouvement qu’il nomme Thelema, d’un mot grec qui désigne la volonté.

Une stèle thébaine sous le numéro 666

Le 21 mars, Rose passe devant plusieurs images d’Horus sans s’arrêter, monte à l’étage et désigne une vitrine. Crowley a raconté la scène plusieurs fois. Caroline Tully, chercheuse de l’université de Melbourne, relève que The Equinox of the Gods, publié en 1936, exclut toute coïncidence, quand les Confessions prétendent qu’il a d’abord pris le numéro pour un hasard. Lui situe l’épisode au musée de Boulaq ; mieux vaut suivre Tully, qui parle du Musée égyptien tout juste ouvert, parce que les dates des bâtiments successifs ne laissent guère d’autre possibilité.

L’objet est une stèle funéraire en bois peint, à deux faces, faite pour un prêtre thébain du dieu Montou, Ânkhefenkhonsou. Le catalogue du musée lui donne alors le numéro 666. Sur la face principale, la déesse du ciel Nout s’arque au-dessus d’un disque solaire ailé, et le défunt rend hommage à Rê-Horakhty assis sur son trône. Le revers porte deux formules du Livre des morts, publiées en 1968 dans la Revue d’égyptologie. En 1904, le musée datait l’objet de la XXVIᵉ dynastie ; les égyptologues sur lesquels s’appuie Tully placent Ânkhefenkhonsou plus haut, vers 725 ou vers 716 avant notre ère.

Pour Crowley, le nombre ne pouvait pas être neutre. Élevé chez les Frères de Plymouth, qui lisaient la Bible à la lettre, il s’était très tôt identifié, rappelle Marco Pasi, historien de l’ésotérisme à l’université d’Amsterdam, à la Bête de l’Apocalypse. Tully en tire une remarque simple. Le musée exposait des Horus bien plus spectaculaires, et si seule avait compté l’identification du dieu, rien n’aurait retenu l’attention sur cette petite stèle.

Le 23 mars, Crowley dîne avec le conservateur, Émile Brugsch, et fait traduire les hiéroglyphes en français par son adjoint, que Tully identifie comme Georges Daressy. Jusqu’au 7 avril, il met cette traduction en anglais, puis en vers.

De midi à une heure, trois jours de suite

Selon le récit de Crowley, le protocole vient de Rose. Il doit entrer à midi précis dans la chambre convertie en temple, écrire pendant une heure ce qu’il entend et se lever à une heure juste. Il s’y tient les 8, 9 et 10 avril. La voix se présente comme celle d’Aiwass, ministre de Hoor-paar-kraat, c’est-à-dire d’Horus enfant, l’Harpocrate des Grecs. Plus tard, Crowley fera d’Aiwass son ange gardien et racontera l’avoir aperçu sous les traits d’un homme brun d’une trentaine d’années.

Chaque chapitre donne la parole à une figure de la face principale. Nuit, la déesse du ciel, parle dans le premier ; Hadit, qui se dit son complément, dans le deuxième ; Ra-Hoor-Khuit dans le troisième, où il se présente comme un dieu de guerre et de vengeance. Le premier chapitre porte les formules promises à une longue carrière, « every man and every woman is a star » au troisième verset, le mot de la Loi, θελημα, au trente-neuvième, « do what thou wilt shall be the whole of the Law » au quarantième. En numération alphabétique grecque, les lettres de thelêma totalisent 93, comme celles d’agapê, l’amour, et Crowley, que Tully dit plus attentif à la numérologie kabbalistique qu’à l’égyptologie, lisait volontiers ses textes par la gématrie, la valeur numérique des lettres.

Le manuscrit, reproduit en fac-similé dans The Equinox of the Gods, ne correspond pas tout à fait à la transcription immédiate que suppose le récit. Tully relève que les paraphrases versifiées de la stèle, achevées avant la première séance, ont été insérées après coup, à la page 2 du premier chapitre et à la page 10 du troisième, alors que le texte du revers n’apparaît nulle part. Les noms des dieux ont eux aussi une histoire qu’on suit presque jour par jour. La traduction française faite au musée écrit Nout et Houdit, la version anglaise en prose de Crowley conserve ces formes, et c’est seulement dans les paraphrases en vers que la déesse devient Nuit, avec un clin d’œil au mot français, tandis que le dieu ailé devient Hadit. Dans le livre, les deux divinités qui parlent portent donc des noms mis au point pendant la semaine qui précède la dictée, à partir d’un document qu’un conservateur du Caire venait de rédiger pour Crowley, et cette chronologie courte, une quinzaine de jours entre un dîner au musée et trois séances de midi, laisse voir un texte assemblé par étapes, pour peu qu’on lise le manuscrit avec les méthodes qu’on applique à n’importe quel brouillon. Quant à Hoor-paar-kraat, son nom était, rappelle Tully, le mot secret confié au candidat lors de la cérémonie d’entrée dans la Golden Dawn.

Osiris cède le trône à Horus

En novembre 1898, à Londres, Crowley est reçu néophyte au temple Isis-Urania de la Golden Dawn, un ordre hermétique fondé à la fin des années 1880, dont Samuel Liddell Mathers a composé la plupart des rituels. L’Égypte y est partout, une Égypte composite que Tully décrit en détail : vignettes du Livre des morts peintes sur les piliers, officiants tenant chacun le rôle d’un dieu et portant des titres repris des mystères d’Éleusis. Deux fois par an, un rituel d’équinoxe voyait l’officier qui figurait Horus prendre sur le trône de l’Est la place de celui qui figurait Osiris.

En 1904, Crowley porte ce changement d’officiants à l’échelle de l’histoire humaine. Dans son récit du 20 mars, une invocation lui apprend que « l’équinoxe des dieux » est venu, que l’ère d’Osiris, le dieu qui meurt, s’achève et que commence celle d’Horus, l’enfant. Tully y lit la solution d’un conflit de personnes. Exclu en 1900 avec les partisans de Mathers, Crowley avait fini par juger son ancien maître abandonné par ce que l’ordre appelait les Chefs secrets. Depuis Paris, sur le chemin du retour, il écrit à Mathers que ces Chefs l’ont nommé chef visible de l’ordre, et note qu’il n’attendait aucune réponse. L’Égypte sert ici de caution, et Crowley avait des précédents. Florence Farr, qui dirigea l’ordre à Londres, disait converser au British Museum avec une chanteuse d’Amon, Mout-em-menou, dont elle avait trouvé le cercueil. Le cercueil est authentique. La momie qu’il abrite, des radiographies l’ont montré dans les années 1960, est celle d’un homme de l’époque romaine, dont les bandelettes avaient été modelées pour imiter des formes féminines.

Rabelais à Cefalù

Le prophète, pourtant, ne se presse pas. Pasi souligne que Crowley n’endosse pas tout de suite le rôle que le livre lui assigne et revient, de retour en Europe, aux grades de la Golden Dawn. Le manuscrit s’égare. Crowley ne le retrouve qu’en 1909, et c’est à partir de là, écrit Pasi, que sa conviction d’être le prophète d’une religion nouvelle ne cesse de grandir. La même année, le texte paraît pour la première fois dans un recueil en trois volumes imprimé à compte d’auteur, comme presque tout ce que Crowley publie alors depuis sa maison de Boleskine, au bord du loch Ness ; la Bibliothèque nationale d’Écosse, qui a réuni cent vingt-trois titres de lui ou sur lui, conserve plusieurs de ces éditions. Toujours en 1909 paraît The Equinox, sous-titrée « The Review of Scientific Illuminism », dont Egil Asprem a étudié le programme de contrôle des expériences magiques, et auquel Tully rattache l’interrogatoire de Rose.

En mars 1920, Crowley loue une villa à Cefalù, en Sicile, et y installe ce qu’il nomme l’Abbaye de Thélème. Rabelais avait donné ce nom, dans Gargantua, à l’abbaye offerte à frère Jean, dont la règle tenait en une clause, « Fay ce que vouldras », au chapitre LVII de l’édition de 1542. Ses Thélémites, a montré Mireille Huchon en 2019, forment une noblesse « entretenue », vouée au plaisir, que le texte inscrit dans les réflexions du temps sur les vertus nobiliaires. L’abbaye sicilienne dure trois ans, jusqu’à l’expulsion de Crowley hors d’Italie en avril 1923.

C’est en Allemagne que le livre montre ce qu’il engage. À l’été 1925, à Weida, en Thuringe, une réunion de groupes rosicruciens liés à l’O.T.O., l’ordre dont Crowley revendique alors la direction, se scinde en deux camps. Selon Pasi, la cause principale tenait au livre lui-même, puisque reconnaître Crowley pour chef revenait à accepter un message religieux fondé sur le Livre de la Loi. Plusieurs de ces groupes voulaient bien d’un initié, pas d’un prophète. Crowley, lui, datait ses écrits d’un calendrier qui partait de 1904.

Trois lectures d’une voix sans témoin

Les premières lectures ont été des procès. John Symonds, exécuteur littéraire de Crowley, publie en 1951 une biographie longtemps tenue pour la référence, dont Tully note qu’elle tire le Caire vers le satanisme, jusqu’à faire d’Aiwass le Diable. Israel Regardie, secrétaire de Crowley de 1928 à 1931, répond en 1970 par The Eye in the Triangle, qui cherche dans le livre des matériaux refoulés du psychisme de son auteur.

Les deux lectures partagent un défaut de méthode, elles jugent l’homme avant de lire le texte.

Ceux qui prennent au sérieux le récit de Crowley disposent d’arguments qui ne relèvent pas de la foi. Tully rappelle que Crowley a consigné les événements au moment même, avant de les annoter et de les amplifier jusqu’à la fin de sa vie. L’hypothèse d’une supercherie calculée en 1904 s’accorde mal avec la suite, puisque l’auteur égare son texte et ne s’en sert pas pendant cinq ans. Aucun de ces arguments n’établit qu’une entité ait parlé ; ils interdisent de réduire l’épisode à une mise en scène destinée à des disciples que Crowley n’avait pas encore.

Pasi voit dans le volume collectif dirigé par Henrik Bogdan et Martin P. Starr, paru en 2012 chez Oxford University Press, le tournant des études savantes sur Crowley. L’origine de la voix n’y est plus une question, faute de sources capables d’y répondre ; les matériaux du texte, en revanche, se datent un à un, le mot secret de la Golden Dawn, la traduction française du Caire, le nombre de l’Apocalypse, la cosmologie des équinoxes. Tully conclut que Crowley, en voulant s’affranchir de la Golden Dawn, a reconduit sa conception de l’Égypte comme source d’autorité hermétique. Le récit de réception est probablement la partie la plus travaillée de l’ensemble, puisque c’est lui qui fait d’un texte écrit dans un appartement une loi.

Plusieurs trous ne se combleront pas facilement. Rose Kelly, seule autre personne présente, n’a rien écrit de ces semaines, et l’on ignore ce qu’elle en pensait ; elle meurt en 1932. Dans l’appartement, les domestiques ont sans doute vu ou entendu quelque chose, et le couple fréquentait du monde au Caire, mais personne n’a rien consigné. Une partie des papiers de Crowley se consulte au Warburg Institute, à Londres, dans la collection donnée par son disciple Gerald Yorke ; une autre se trouve dans les archives de l’O.T.O., que Pasi signale comme non directement accessibles aux chercheurs. Tant que ces fonds n’auront pas été inventoriés et publiés, l’histoire du manuscrit entre 1904 et 1909 restera celle que Crowley a racontée.

La stèle d’Ânkhefenkhonsou garde ses deux faces. Celle que Crowley a rendue célèbre figure en reproduction sur l’autel de la messe gnostique qu’il a composée pour l’O.T.O. Le revers n’est entré dans aucun verset, et porte toujours les deux formules que le prêtre de Montou avait fait peindre pour son propre voyage, dont celle qui devait empêcher son cœur de se dresser contre lui dans le royaume des morts.

Pour aller plus loin

La Golden Dawn et ses rituels égyptisants ont leur propre entrée dans l’encyclopédie, tout comme la datation du Corpus hermétique par Isaac Casaubon en 1614, qui avait retiré à l’Égypte des hermétistes son antiquité trois siècles avant que Crowley ne s’en réclame. Le système énochien de John Dee, que Crowley reprend en Algérie à la fin de 1909, prolonge la question des textes présentés comme reçus d’une voix.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Manuscrit de Liber L vel Legis, dit aujourd’hui Liber AL vel Legis, écrit au Caire les 8, 9 et 10 avril 1904 de la main d’Aleister Crowley, avec paraphrases de la stèle insérées après coup (chap. I, p. 2 ; chap. III, p. 10) ; fac-similé publié dans Aleister Crowley, *The Equinox of the Gods*, Londres, 1936 O.T.O.
  2. Liber L vel Legis, première impression, à compte d’auteur, dans un recueil en trois volumes, 1909 [À VÉRIFIER : titre du recueil et lieu d’impression]
  3. Stèle d’Ânkhefenkhonsou, prêtre de Montou à Thèbes, bois peint à deux faces, n° 666 du catalogue du musée en 1904 ; revers : Livre des morts, chap. 30A et 2, texte publié par Abd el-Hamid Zayed, « Painted Wooden Stelae in the Cairo Museum », *Revue d’égyptologie* 20, 1968, p. 151-152 Musée égyptien du Caire [À VÉRIFIER : numéro d’inventaire actuel, donné comme A 9422 par des sources non citables, et lieu d’exposition depuis l’ouverture du Grand Musée égyptien]
Voir les 15 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Aleister Crowley, *The Confessions of Aleister Crowley. An Autohagiography*, éd. John Symonds et Kenneth Grant, Londres, 1969, p. 394 (jugement sur les connaissances égyptologiques de Rose Kelly) Routledge & Kegan Paul
  2. *The Equinox. The Review of Scientific Illuminism*, vol. I, n° 1, Londres, printemps 1909, éditorial d’Aleister Crowley, p. 1-6
  3. François Rabelais, *Gargantua*, Lyon, 1542, chap. LVII, « Comment estoient reiglez les Thelemites à leur maniere de vivre » François Juste
  4. Apocalypse de Jean, 13, 11-18 nombre de la Bête, auquel Crowley s’identifie dès l’enfance

Bibliographie

  1. Caroline Tully, « Walk Like an Egyptian : Egypt as Authority in Aleister Crowley’s Reception of The Book of the Law », *The Pomegranate* 12 (1), 2010, p. 20-47, DOI 10,1558/pome.v12i1,20 Equinox Publishinghttps://doi.org/10.1558/pome.v12i1.20
  2. Marco Pasi, *Aleister Crowley and the Temptation of Politics*, trad. Ariel Godwin, Durham, 2014, 238 p. (éd. italienne 1999, allemande 2006) Acumen
  3. Egil Asprem, « Magic Naturalized ? Negotiating Science and Occult Experience in Aleister Crowley’s Scientific Illuminism », *Aries* 8 (2), 2008, p. 139-165, DOI 10,1163/156798908X327311 Brillhttps://doi.org/10.1163/156798908X327311
  4. Mireille Huchon, « Les Thélémites », *L’Année rabelaisienne* 3, 2019, p. 47-56 Classiques Garnier
  5. Henrik Bogdan et Martin P. Starr (dir.), *Aleister Crowley and Western Esotericism*, 2012 Oxford University Press
  6. John Symonds, *The Great Beast : The Life and Magick of Aleister Crowley*, Londres, 1971, p. 61-66 (première édition, *The Great Beast : The Life of Aleister Crowley*, 1951) Macdonald
  7. Israel Regardie, *The Eye in the Triangle : An Interpretation of Aleister Crowley*, St. Paul, 1970 Llewellyn

Sources en ligne

  1. « Walk Like an Egyptian : Egypt as Authority in Aleister Crowley’s Reception of The Book of the Law | Pomegranate » Equinox Publishinghttps://journal.equinoxpub.com/POM/article/view/2845
  2. « Magic Naturalized ? Negotiating Science and Occult Experience in Aleister Crowley’s Scientific Illuminism [...] in : Aries Volume 8 Issue 2 (2008) » Brillhttps://brill.com/view/journals/arie/8/2/article-p139_2.xml?language=en
  3. « L’Année rabelaisienne. 2019, n° 3. varia - Les Thélémites » Classiques Garnierhttps://classiques-garnier.com/l-annee-rabelaisienne-2019-n-3-varia-les-thelemites.html
  4. « From Loch Ness to legal deposit : Aleister Crowley’s Scottish chapter », par Suzanna Beaupré National Library of Scotlandhttps://www.nls.uk/collections/stories/literature-and-poetry/aleister-crowley-s-scottish-chapter/
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