Les masques de bronze de Sanxingdui : ce que la fouille établit
Un mètre trente-huit de bronze, des pupilles en cylindres, aucune inscription. Ce que huit fosses fouillées à Guanghan établissent, et ce qu’elles laissent ouvert.
Il n’y a pas de rue à Çatal Höyük. Il n’y a pas non plus de temple, pas d’atelier de potier, pas de cimetière, pas de place où se réunir. Les maisons se touchent par les murs, on entre chez soi par le toit, et personne n’a jamais construit là un bâtiment qui dépasse les autres. Ce vide est devenu l’argument central d’une thèse : la plus vieille ville du monde aurait été égalitaire. Chacun de ces constats mérite d’être repris un par un.
Le site occupe le cône alluvial du Çarşamba, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Konya. Deux tertres, 37 hectares au total, inscrits au patrimoine mondial en 2012. Le tertre oriental, néolithique, couvre 13,5 hectares et s’élève à 21 mètres au-dessus de la plaine ; le tertre occidental, chalcolithique, lui succède au début du VIe millénaire.
La chronologie a bougé, et la fiche officielle ne l’a pas suivie. Le dossier UNESCO donne encore 7400 à 6200 avant notre ère. Trois ans après l’inscription, un programme de datation conçu dès l’origine dans un cadre bayésien, publié par Alex Bayliss, Shahina Farid, Ian Hodder et leurs coauteurs, ramène les couches les plus anciennes fouillées deux siècles plus bas, vers 7100. L’abandon du tertre oriental est fixé vers 5950 par l’équipe de Poznań.
Si le site enregistre le temps aussi finement, c’est par un choix technique. Ailleurs en Anatolie, on faisait des sols de chaux durs, utilisables pendant des décennies. Ici, sols et murs recevaient un enduit argileux riche en chaux qui restait tendre et demandait un rafraîchissement constant, parfois annuel, parfois mensuel. Wendy Matthews a compté dans la pièce principale du bâtiment 5 plus de 450 couches d’enduit blanc. Les pièces annexes du même bâtiment en portent trois ou quatre.
La maison type comporte une pièce principale et une à trois pièces latérales de stockage. L’échelle, ou l’escalier, se dresse contre le mur sud. Le four et le foyer sont installés dessous. On descend donc chez soi par le conduit de fumée. Au nord, les sols sont plus hauts, plus blancs, plus souvent réenduits : c’est là que se trouvent les plateformes sous lesquelles on inhume, là que se concentrent peintures et reliefs. La moitié sud, celle du feu, ne reçoit presque jamais d’image.
Deux idées reçues se règlent en sens contraire. La maison expérimentale construite sur le site montre que la trémie de l’échelle éclaire largement la pièce principale en journée, assez pour qu’on y taille l’obsidienne. En revanche l’air était mauvais, et cela se lit sur les corps : les enduits portent des couches de suie, et la plupart des individus âgés inhumés sous les sols ont des résidus carbonés sur les côtes.
Tenir ces murs debout cinquante à cent ans avec des briques d’argile gonflante exigeait des artifices : parois doublées, maisons calées l’une contre l’autre, poutre horizontale encastrée dans la maçonnerie, dont la saignée se lit encore dans le bâtiment 80 sur un mur conservé sur 2,50 mètres.
Mellaart annonçait en 1965 huit à dix mille habitants, puis cinq à six mille dix ans plus tard. Craig Cessford a proposé en 2005 une fourchette de 3 500 à 8 000 pour une phase donnée, reprise depuis dans presque toute la littérature. Bleda Düring arrivait l’année suivante à 5 362-8 044.
En 2024, Ian Kuijt et Arkadiusz Marciniak ont attaqué la méthode plutôt que le résultat. Toutes ces estimations supposent que les bâtiments visibles sur un même niveau ont été habités simultanément. En reprenant la part du tertre réellement bâtie, la proportion occupée à un moment donné, une durée d’usage d’une génération et cinq personnes par foyer, ils obtiennent 600 à 800 personnes en moyenne annuelle pour les phases ancienne et moyenne, 200 à 400 ensuite. Un facteur dix.
Le camp adverse dispose d’un dossier de terrain, pas d’une simple habitude. Le bilan bioarchéologique publié en 2019 par Clark Spencer Larsen, Christopher Knüsel et leur équipe décrit une communauté abîmée par la promiscuité. Sur 93 crânes examinés, 25 portent des fractures déprimées cicatrisées, et douze individus ont été frappés deux à cinq fois. Les lésions siègent au sommet ou à l’arrière de la boîte crânienne, ce qui exclut l’affrontement de face, et leur morphologie correspond aux boules d’argile durcie ramassées par centaines dans les maisons. La fréquence culmine à la phase moyenne, celle du maximum démographique. Une communauté restreinte peut vivre très serrée, et rien n’oblige à choisir. Mais la démonstration s’appuie sur un entassement durable, et le nouveau calcul lui retire son échelle.
L’inconnue est nommable. On ignore quelle fraction des maisons d’un niveau était habitée en même temps, et cela ne se réglera qu’en fouillant des séquences complètes de bâtiments superposés.
La formule « établissement sans rue » décrit une phase, pas quatorze siècles. Mellaart avait déjà repéré des passages sinueux entre maisons dans les niveaux hauts. Les fouilles récentes ont reconnu des ruelles et des limites entre secteurs, chacun regroupant dix à cinquante maisons. Après les niveaux VI et V, des rues existent et l’on entre dans certaines maisons de plain-pied. Les bâtiments grossissent, se compartimentent, atteignent deux étages sur le tertre occidental. Le critère (iv) de l’inscription au patrimoine mondial, qui fait des « quartiers sans rue » un type d’établissement remarquable, décrit la moitié basse de la séquence.
Ce que le système ancien avait de particulier tient à la maison. Certaines sont rebâties au même emplacement sur quatre à six états et concentrent les inhumations : l’équipe de fouille les a appelées « maisons d’histoire ». Une maison ordinaire livre cinq à huit corps ; le bâtiment 1 en a livré 62. Christopher Carleton, James Conolly et Mark Collard ont cherché en 2013 la corrélation statistique entre continuité de reconstruction et fréquence des sépultures, et ne l’ont pas trouvée. Hodder a répondu en 2016 que le test reposait sur des données anciennes et sur une version appauvrie de l’hypothèse.
Mellaart publie une peinture du niveau VII : environ quatre-vingts motifs quadrangulaires serrés au registre inférieur, une forme mouchetée à deux pointes au-dessus. Il y voit d’abord une peau de léopard posée sur un panneau géométrique. Quelques années plus tard, il en fait un plan de l’agglomération vu du ciel, avec le Hasan Dağı en éruption au fond, à 130 kilomètres au nord-est. La « plus ancienne carte du monde » est née là.
Stephanie Meece a rouvert le dossier en 2006 dans Anatolian Studies. Léopards et peaux mouchetées sont partout à Çatal Höyük et dans le néolithique anatolien, les damiers de ce type également. Elle ajoute que les deux sommets du Hasan Dağı, vus depuis le site, se présentent dans l’ordre inverse de celui de la peinture. La première lecture de Mellaart lui paraît la plus économique.
Puis la géologie s’en est mêlée. Axel Schmitt et ses coauteurs ont daté en 2014, par méthode (U-Th)/He sur zircon, un placage de ponce andésitique prélevé au sommet du volcan : 8 970 ans, à 640 ans près, soit 6960 avant notre ère avec la même incertitude. L’intervalle recouvre les datations radiocarbone du niveau VII, celui de la peinture. Une éruption explosive du Hasan Dağı a donc bien été visible depuis la plaine quand ces murs ont été peints. Cela ne démontre pas que la peinture la représente, et les auteurs ne le prétendent pas. Cela retire à l’objection son argument le plus fort, qui était l’absence d’éruption contemporaine.
Reste un problème de source. En 2018, Eberhard Zangger a trouvé dans les papiers laissés par Mellaart à Londres des plaques de schiste gravées d’esquisses correspondant à des peintures que celui-ci disait avoir découvertes, et qu’il n’a publiées que sous forme de dessins, sans photographie, des années après la fin du chantier. Les objets sortis de ses fouilles ne sont pas en cause. Ses reconstitutions tardives, si.
Mellaart avait fait du site le sanctuaire d’une déesse mère. La femme assise entre deux accoudoirs à tête de félin, trouvée en 1961 et exposée au musée des Civilisations anatoliennes d’Ankara, en reste l’image de référence : sa tête et son accoudoir droit sont des restitutions modernes. Le corpus complet ne ressemble pas à cette sélection. Lynn Meskell, Carolyn Nakamura et leurs collaborateurs ont publié un inventaire où les animaux dominent : quelque 741 cornes et 449 quadrupèdes contre 187 figurines humaines, la plupart non sexuées, presque toutes ramassées dans les dépotoirs et les remblais.
Le dossier a changé de nature en juin 2025. Une équipe conduite par Eren Yüncü et Mehmet Somel a publié dans Science 131 paléogénomes d’individus inhumés sous les sols du tertre oriental. Aux niveaux anciens, les corps d’un même bâtiment sont souvent des parents proches. Plus tard, ils ne le sont plus, alors que leur alimentation reste comparable. À toutes les périodes, les liens internes à un bâtiment passent par la ligne maternelle : ce sont les hommes qui changent de maison. Les sépultures de sujets immatures de sexe féminin reçoivent plus d’offrandes que celles des garçons.
Les auteurs refusent le mot « matrilinéaire », qui décrit une manière de définir la parenté, et s’en tiennent à « centré sur les femmes ». La réserve porte sur un point précis : la génétique livre des lignées, pas des règles. Elle ne dit rien de la déesse, ni de qui décidait.
Après plus de soixante ans de fouilles et de prospections étendues, aucun bâtiment public, aucun centre cérémoniel, aucune zone artisanale, aucun cimetière n’avait été identifié sur le site. À l’été 2025, l’équipe de Poznań a annoncé sur le tertre oriental un groupe de bâtiments organisés autour d’une cour et dépourvus de couches domestiques, dont l’un contenait sous son sol les restes d’une vingtaine d’individus morts ailleurs et rapportés là. Une grande structure à parois peintes et quatorze plateformes attend la campagne suivante ; trois corps reposent déjà sous ses banquettes. Rien de tout cela n’est encore publié.
Le dossier croise la domestication des céréales, dont Çatal Höyük représente un état déjà tardif, et les bâtiments communautaires du néolithique précéramique de Haute-Mésopotamie, Göbekli Tepe ou Jerf el Ahmar, où le rituel se tenait hors de la maison. Il rejoint aussi Aşıklı Höyük, en Anatolie centrale, antérieure d’un millénaire.
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