Çatal Höyük : une ville sans rues, et sans preuve d’être une ville

Découvertes archéologiquesHistoire des religions20 août 202638 sources vérifiées
Wolfgang Sauber / Wikimedia Commons

Il n’y a pas de rue à Çatal Höyük. Il n’y a pas non plus de temple, pas d’atelier de potier, pas de cimetière, pas de place où se réunir. Les maisons se touchent par les murs, on entre chez soi par le toit, et personne n’a jamais construit là un bâtiment qui dépasse les autres. Ce vide est devenu l’argument central d’une thèse : la plus vieille ville du monde aurait été égalitaire. Chacun de ces constats mérite d’être repris un par un.

Vingt et un mètres de maisons empilées

Le site occupe le cône alluvial du Çarşamba, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Konya. Deux tertres, 37 hectares au total, inscrits au patrimoine mondial en 2012. Le tertre oriental, néolithique, couvre 13,5 hectares et s’élève à 21 mètres au-dessus de la plaine ; le tertre occidental, chalcolithique, lui succède au début du VIe millénaire.

La chronologie a bougé, et la fiche officielle ne l’a pas suivie. Le dossier UNESCO donne encore 7400 à 6200 avant notre ère. Trois ans après l’inscription, un programme de datation conçu dès l’origine dans un cadre bayésien, publié par Alex Bayliss, Shahina Farid, Ian Hodder et leurs coauteurs, ramène les couches les plus anciennes fouillées deux siècles plus bas, vers 7100. L’abandon du tertre oriental est fixé vers 5950 par l’équipe de Poznań.

Si le site enregistre le temps aussi finement, c’est par un choix technique. Ailleurs en Anatolie, on faisait des sols de chaux durs, utilisables pendant des décennies. Ici, sols et murs recevaient un enduit argileux riche en chaux qui restait tendre et demandait un rafraîchissement constant, parfois annuel, parfois mensuel. Wendy Matthews a compté dans la pièce principale du bâtiment 5 plus de 450 couches d’enduit blanc. Les pièces annexes du même bâtiment en portent trois ou quatre.

L’échelle est au sud, le four est dessous

La maison type comporte une pièce principale et une à trois pièces latérales de stockage. L’échelle, ou l’escalier, se dresse contre le mur sud. Le four et le foyer sont installés dessous. On descend donc chez soi par le conduit de fumée. Au nord, les sols sont plus hauts, plus blancs, plus souvent réenduits : c’est là que se trouvent les plateformes sous lesquelles on inhume, là que se concentrent peintures et reliefs. La moitié sud, celle du feu, ne reçoit presque jamais d’image.

Deux idées reçues se règlent en sens contraire. La maison expérimentale construite sur le site montre que la trémie de l’échelle éclaire largement la pièce principale en journée, assez pour qu’on y taille l’obsidienne. En revanche l’air était mauvais, et cela se lit sur les corps : les enduits portent des couches de suie, et la plupart des individus âgés inhumés sous les sols ont des résidus carbonés sur les côtes.

Tenir ces murs debout cinquante à cent ans avec des briques d’argile gonflante exigeait des artifices : parois doublées, maisons calées l’une contre l’autre, poutre horizontale encastrée dans la maçonnerie, dont la saignée se lit encore dans le bâtiment 80 sur un mur conservé sur 2,50 mètres.

Six cents habitants, ou huit mille

Mellaart annonçait en 1965 huit à dix mille habitants, puis cinq à six mille dix ans plus tard. Craig Cessford a proposé en 2005 une fourchette de 3 500 à 8 000 pour une phase donnée, reprise depuis dans presque toute la littérature. Bleda Düring arrivait l’année suivante à 5 362-8 044.

En 2024, Ian Kuijt et Arkadiusz Marciniak ont attaqué la méthode plutôt que le résultat. Toutes ces estimations supposent que les bâtiments visibles sur un même niveau ont été habités simultanément. En reprenant la part du tertre réellement bâtie, la proportion occupée à un moment donné, une durée d’usage d’une génération et cinq personnes par foyer, ils obtiennent 600 à 800 personnes en moyenne annuelle pour les phases ancienne et moyenne, 200 à 400 ensuite. Un facteur dix.

Le camp adverse dispose d’un dossier de terrain, pas d’une simple habitude. Le bilan bioarchéologique publié en 2019 par Clark Spencer Larsen, Christopher Knüsel et leur équipe décrit une communauté abîmée par la promiscuité. Sur 93 crânes examinés, 25 portent des fractures déprimées cicatrisées, et douze individus ont été frappés deux à cinq fois. Les lésions siègent au sommet ou à l’arrière de la boîte crânienne, ce qui exclut l’affrontement de face, et leur morphologie correspond aux boules d’argile durcie ramassées par centaines dans les maisons. La fréquence culmine à la phase moyenne, celle du maximum démographique. Une communauté restreinte peut vivre très serrée, et rien n’oblige à choisir. Mais la démonstration s’appuie sur un entassement durable, et le nouveau calcul lui retire son échelle.

L’inconnue est nommable. On ignore quelle fraction des maisons d’un niveau était habitée en même temps, et cela ne se réglera qu’en fouillant des séquences complètes de bâtiments superposés.

Les rues finissent par apparaître

La formule « établissement sans rue » décrit une phase, pas quatorze siècles. Mellaart avait déjà repéré des passages sinueux entre maisons dans les niveaux hauts. Les fouilles récentes ont reconnu des ruelles et des limites entre secteurs, chacun regroupant dix à cinquante maisons. Après les niveaux VI et V, des rues existent et l’on entre dans certaines maisons de plain-pied. Les bâtiments grossissent, se compartimentent, atteignent deux étages sur le tertre occidental. Le critère (iv) de l’inscription au patrimoine mondial, qui fait des « quartiers sans rue » un type d’établissement remarquable, décrit la moitié basse de la séquence.

Ce que le système ancien avait de particulier tient à la maison. Certaines sont rebâties au même emplacement sur quatre à six états et concentrent les inhumations : l’équipe de fouille les a appelées « maisons d’histoire ». Une maison ordinaire livre cinq à huit corps ; le bâtiment 1 en a livré 62. Christopher Carleton, James Conolly et Mark Collard ont cherché en 2013 la corrélation statistique entre continuité de reconstruction et fréquence des sépultures, et ne l’ont pas trouvée. Hodder a répondu en 2016 que le test reposait sur des données anciennes et sur une version appauvrie de l’hypothèse.

Le volcan qui pourrait être une peau de léopard

Mellaart publie une peinture du niveau VII : environ quatre-vingts motifs quadrangulaires serrés au registre inférieur, une forme mouchetée à deux pointes au-dessus. Il y voit d’abord une peau de léopard posée sur un panneau géométrique. Quelques années plus tard, il en fait un plan de l’agglomération vu du ciel, avec le Hasan Dağı en éruption au fond, à 130 kilomètres au nord-est. La « plus ancienne carte du monde » est née là.

Stephanie Meece a rouvert le dossier en 2006 dans Anatolian Studies. Léopards et peaux mouchetées sont partout à Çatal Höyük et dans le néolithique anatolien, les damiers de ce type également. Elle ajoute que les deux sommets du Hasan Dağı, vus depuis le site, se présentent dans l’ordre inverse de celui de la peinture. La première lecture de Mellaart lui paraît la plus économique.

Puis la géologie s’en est mêlée. Axel Schmitt et ses coauteurs ont daté en 2014, par méthode (U-Th)/He sur zircon, un placage de ponce andésitique prélevé au sommet du volcan : 8 970 ans, à 640 ans près, soit 6960 avant notre ère avec la même incertitude. L’intervalle recouvre les datations radiocarbone du niveau VII, celui de la peinture. Une éruption explosive du Hasan Dağı a donc bien été visible depuis la plaine quand ces murs ont été peints. Cela ne démontre pas que la peinture la représente, et les auteurs ne le prétendent pas. Cela retire à l’objection son argument le plus fort, qui était l’absence d’éruption contemporaine.

Reste un problème de source. En 2018, Eberhard Zangger a trouvé dans les papiers laissés par Mellaart à Londres des plaques de schiste gravées d’esquisses correspondant à des peintures que celui-ci disait avoir découvertes, et qu’il n’a publiées que sous forme de dessins, sans photographie, des années après la fin du chantier. Les objets sortis de ses fouilles ne sont pas en cause. Ses reconstitutions tardives, si.

Les lignées passent par les mères

Mellaart avait fait du site le sanctuaire d’une déesse mère. La femme assise entre deux accoudoirs à tête de félin, trouvée en 1961 et exposée au musée des Civilisations anatoliennes d’Ankara, en reste l’image de référence : sa tête et son accoudoir droit sont des restitutions modernes. Le corpus complet ne ressemble pas à cette sélection. Lynn Meskell, Carolyn Nakamura et leurs collaborateurs ont publié un inventaire où les animaux dominent : quelque 741 cornes et 449 quadrupèdes contre 187 figurines humaines, la plupart non sexuées, presque toutes ramassées dans les dépotoirs et les remblais.

Le dossier a changé de nature en juin 2025. Une équipe conduite par Eren Yüncü et Mehmet Somel a publié dans Science 131 paléogénomes d’individus inhumés sous les sols du tertre oriental. Aux niveaux anciens, les corps d’un même bâtiment sont souvent des parents proches. Plus tard, ils ne le sont plus, alors que leur alimentation reste comparable. À toutes les périodes, les liens internes à un bâtiment passent par la ligne maternelle : ce sont les hommes qui changent de maison. Les sépultures de sujets immatures de sexe féminin reçoivent plus d’offrandes que celles des garçons.

Les auteurs refusent le mot « matrilinéaire », qui décrit une manière de définir la parenté, et s’en tiennent à « centré sur les femmes ». La réserve porte sur un point précis : la génétique livre des lignées, pas des règles. Elle ne dit rien de la déesse, ni de qui décidait.

Après plus de soixante ans de fouilles et de prospections étendues, aucun bâtiment public, aucun centre cérémoniel, aucune zone artisanale, aucun cimetière n’avait été identifié sur le site. À l’été 2025, l’équipe de Poznań a annoncé sur le tertre oriental un groupe de bâtiments organisés autour d’une cour et dépourvus de couches domestiques, dont l’un contenait sous son sol les restes d’une vingtaine d’individus morts ailleurs et rapportés là. Une grande structure à parois peintes et quatorze plateformes attend la campagne suivante ; trois corps reposent déjà sous ses banquettes. Rien de tout cela n’est encore publié.

Pour aller plus loin

Le dossier croise la domestication des céréales, dont Çatal Höyük représente un état déjà tardif, et les bâtiments communautaires du néolithique précéramique de Haute-Mésopotamie, Göbekli Tepe ou Jerf el Ahmar, où le rituel se tenait hors de la maison. Il rejoint aussi Aşıklı Höyük, en Anatolie centrale, antérieure d’un millénaire.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Femme assise, argile cuite, accoudoirs à tête de félin, découverte en 1961, tête et accoudoir droit restitués Musée des civilisations anatoliennes, Ankara
  2. Bâtiment 5, tertre oriental : plus de 450 enduits blancs sur la pièce principale, trois à quatre enduits limoneux sur les pièces annexes
  3. Bâtiment 1, secteur Nord, tertre oriental : 62 individus inhumés sous les plateformes
  4. Bâtiment 80, tertre oriental : saignée de poutre horizontale visible sur un mur conservé sur 2,50 m
  5. Peinture murale du niveau VII, environ quatre-vingts motifs quadrangulaires au registre inférieur et forme mouchetée à deux pointes au-dessus, fouilles Mellaart
  6. Placage de ponce andésitique du sommet du Hasan Dağı, daté par (U-Th)/He sur zircon à 8 970 ± 640 ans
  7. Série de 93 crânes du tertre oriental, dont 25 à fractures déprimées cicatrisées
  8. Corpus de 131 paléogénomes d’individus inhumés sous les sols du tertre oriental, 7100-5950 avant notre ère

Bibliographie

  1. Alex Bayliss, Fiona Brock, Shahina Farid, Ian Hodder, John Southon et R. E. Taylor, « Getting to the Bottom of It All : A Bayesian Approach to Dating the Start of Çatalhöyük », Journal of World Prehistory 28 (1), 2015, p. 1-26, DOI 10,1007/s10963-015-9083-7 Springer
  2. Ian Kuijt et Arkadiusz Marciniak, « How many people lived in the world’s earliest villages ? Reconsidering community size and population pressure at Neolithic Çatalhöyük », Journal of Anthropological Archaeology 74, 2024, art. 101573, DOI 10,1016/j.jaa.2024,101573 Elsevier
  3. Clark Spencer Larsen, Christopher J. Knüsel, Scott D. Haddow et alii, « Bioarchaeology of Neolithic Çatalhöyük reveals fundamental transitions in health, mobility, and lifestyle in early farmers », PNAS 116 (26), 2019, p. 12615-12623, DOI 10,1073/pnas.1904345116 National Academy of Sciences
  4. Eren Yüncü, Ayça Küçükakdağ Doğu, Damla Kaptan, Muhammed Sıddık Kılıç et alii, Ian Hodder et Mehmet Somel, « Female lineages and changing kinship patterns in Neolithic Çatalhöyük », Science 388 (6754), 2025, eadr2915, DOI 10,1126/science.adr2915 American Association for the Advancement of Science
  5. Stephanie Meece, « A bird’s eye view of a leopard’s spots. The Çatalhöyük ‘map’ and the development of cartographic representation in prehistory », Anatolian Studies 56, 2006, p. 1-16, DOI 10,1017/S0066154600000727 British Institute at Ankara
  6. Axel K. Schmitt, Martin Danišík, Erkan Aydar, Erdal Şen, İnan Ulusoy et Oscar M. Lovera, « Identifying the Volcanic Eruption Depicted in a Neolithic Painting at Çatalhöyük, Central Anatolia, Turkey », PLOS ONE 9 (1), 2014, e84711, DOI 10,1371/journal.pone.0084711 Public Library of Science
  7. W. Christopher Carleton, James Conolly et Mark Collard, « Corporate kin-groups, social memory, and ‘history houses’ ? A quantitative test of recent reconstructions of social organization and building function at Çatalhöyük during the PPNB », Journal of Archaeological Science 40 (4), 2013, p. 1816-1822 Elsevier
  8. Ian Hodder, « More on history houses at Çatalhöyük : a response to Carleton et al. », Journal of Archaeological Science 67, 2016, p. 1-6, DOI 10,1016/j.jas.2015,10 010 Elsevier
  9. Ian Hodder, Çatalhöyük. The Leopard’s Tale, Londres, 2006 Thames and Hudson
  10. Ian Hodder, « The Role of Religion in the Neolithic of the Middle East and Anatolia with Particular Reference to Çatalhöyük », Paléorient 37 (1), 2011, p. 111-122 CNRS Éditions
  11. James Mellaart, Çatal Hüyük. A Neolithic Town in Anatolia, Londres, 1967 Thames and Hudson
  12. Craig Cessford, « Estimating the Neolithic population of Çatalhöyük », dans Ian Hodder (dir.), Inhabiting Çatalhöyük. Reports from the 1995-1999 Seasons, Cambridge, 2005, p. 325-328 McDonald Institute for Archaeological Research
  13. Wendy Matthews, « Micromorphological and Microstratigraphic Traces of Uses and Concepts of Space », dans Ian Hodder (dir.), Inhabiting Çatalhöyük. Reports from the 1995-1999 Seasons, Cambridge, 2005 McDonald Institute for Archaeological Research
  14. Bleda S. Düring, Constructing Communities. Clustered Neighbourhood Settlements of the Central Anatolian Neolithic, Leyde, 2006 Nederlands Instituut voor het Nabije Oosten
  15. Bleda S. Düring, « Reconsidering the Çatalhöyük Community : From Households to Settlement Systems », Journal of Mediterranean Archaeology 20 (2), 2007, p. 155-182 Equinox
  16. Lynn Meskell, Carolyn Nakamura, Rachel King et Shahina Farid, « Figured lifeworlds and depositional practices at Çatalhöyük », Cambridge Archaeological Journal 18 (2), 2008, p. 139-161 Cambridge University Press
  17. Lynn Meskell, « Goddesses, Gimbutas and New Age archaeology », Antiquity 69 (262), 1995, p. 74-86 Antiquity Publications
  18. Jacques Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au Néolithique, Paris, 1994 CNRS Éditions
  19. Jean-Daniel Forest, « Çatal Höyük et son décor : pour le déchiffrement d’un code symbolique », Anatolia Antiqua 2, 1993, p. 1-42, DOI 10,3406/anata.1993 851 Institut français d’études anatoliennes
  20. Anne-Cécile Clamagirand et Olivier Pelon, « L’apparition du phénomène religieux dans l’Anatolie néolithique : les données de Çatal Höyük », Anatolia Antiqua 17, 2009, p. 1-12, DOI 10,3406/anata.2009,1273 Institut français d’études anatoliennes
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