Cent cinquante florins, versés en quatre fois entre 1603 et 1606. C’est la somme que Pieter Harmensz, huissier des bourgmestres d’Enkhuizen, a engagée en août 1602 dans la chambre locale de la VOC. Le 9 septembre 1606, jour de son dernier versement, les comptables ont porté la mise au grand livre et lui ont remis une quittance imprimée. Le Westfries Archief de Hoorn l’a retrouvée en 2010 dans les archives de la ville d’Enkhuizen. À l’intérieur, une main a noté les dividendes reçus jusqu’en 1650.
Un monopole de vingt et un ans, révocable
Le 20 mars 1602, les États généraux des Provinces-Unies accordent à la Generale Vereenichde Geoctroyeerde Compagnie l’exclusivité de la navigation néerlandaise à l’est du cap de Bonne-Espérance et à l’ouest du détroit de Magellan, sous peine de confiscation des navires et des marchandises. Le privilège court vingt et un ans. Autant garder le mot néerlandais octrooi plutôt que de le traduire par charte, puisqu’il dit que le droit est concédé par une assemblée et donc reprenable.
L’acte ne se contente pas d’organiser un commerce. Il autorise la compagnie à traiter avec les souverains d’Asie au nom des États généraux, à bâtir des forts, à rendre la justice, à recruter des soldats, à marier des civils, à faire la guerre. Les territoires pris par les armes lui reviennent et elle les administre. Romain Bertrand a montré, en croisant sources javanaises et néerlandaises, que ces traités se négocient dans des cours qui ont leur propre lecture de l’affaire et leurs propres raisons de signer. De l’octroi découle enfin une conséquence juridique que la vulgarisation oublie, et que rappelle le Nationaal Archief. Le droit de la guerre de la République s’appliquant désormais à la compagnie, celle-ci peut réduire en esclavage les personnes capturées dans une guerre dite juste.
La souscription se clôt le 31 août 1602 sur 6 424 588 florins, dont plus de la moitié pour la seule chambre d’Amsterdam, où 1 143 personnes s’inscrivent. Le registre donne Isaac Le Maire pour 85 000 florins et, quelques feuillets plus loin, Dignum Jans, servante, pour 50 florins, puis Grietgen Dirkx, fille de la servante des bourgmestres, pour 60 florins, qui signe d’une croix.
Le capital ne devient permanent qu’en 1612
En 2013, dans le Journal of Economic History, Oscar Gelderblom, Abe de Jong et Joost Jonker ont repris ce montage, et leur conclusion dérange les récits de fondation. La compagnie a dès 1602 des parts librement cessibles et une responsabilité limitée pour les souscripteurs, mais elle n’obtient un capital permanent qu’en 1612 et la responsabilité limitée de ses administrateurs qu’en 1623. La forme juridique a suivi la fonction économique, et l’inverse serait plus flatteur. Rien dans le texte de 1602 n’annonce la société anonyme moderne : les comptes devaient être rendus au bout de dix ans, la mise remboursée à qui la réclamerait, la comptabilité générale présentée à l’expiration du privilège.
Les premières années sont mauvaises. Mauvaises au point que les administrateurs ne distribuent rien pendant huit ans, et que le premier dividende, en 1610, est versé pour partie en marchandises. La quittance d’Enkhuizen le montre à sa façon, puisque les versements notés à l’intérieur reviennent à rembourser la mise et à servir 6,25 % par an, soit le taux des obligations de Hollande. Ruben Schalk, qui a retrouvé ce papier pendant son mémoire sur le marché du crédit d’Enkhuizen, explique cette parcimonie par l’endettement de la chambre, incapable de payer davantage à ses actionnaires sans irriter ses créanciers.
À Toulouse, des parts s’échangent depuis 1372
Le titre de première société par actions a des prétendants sérieux, et l’un d’eux est français. Sur la Garonne, la compagnie des moulins du Bazacle a laissé des prix de parts et des dividendes nets continus de 1372 à sa nationalisation en 1946. David Le Bris, William Goetzmann et Sébastien Pouget ont reconstitué la série à partir des archives départementales de la Haute-Garonne et des fonds toulousains, et mesurent un rendement moyen de 5 % l’an sur six siècles. Les pariers déléguaient la direction à quelques-uns d’entre eux, et la compagnie s’engageait en son nom propre, sans mention d’une responsabilité individuelle des porteurs.
Fondée en 1600, l’East India Company anglaise a deux ans d’avance sur la VOC, mais elle finance voyage par voyage et ne réunit les mêmes caractères qu’au cours des années 1650. La comparaison tourne à l’avantage d’Amsterdam sur un point précis, la rapidité avec laquelle ces traits s’y sont assemblés.
Le mot « première » ne tient pas à l’examen. L’échelle, elle, ne se discute pas.
Un million d’embarquements, un tiers de retours
Le relevé de référence s’appelle Dutch-Asiatic Shipping. Jaap Bruijn, Femme Gaastra et Ivo Schöffer y ont dépouillé les registres de sortie conservés dans les archives de la compagnie et recensé, pour 1595-1795, 4 722 départs vers l’Asie et 3 359 retours, les soixante-six voyages des compagnies antérieures à 1602 compris. Jan Lucassen en a tiré le chiffre qui frappe le plus, près d’un million de personnes embarquées en Europe en deux siècles, cinq mille par an en moyenne, quand un peu plus d’un tiers de million embarquent en Asie pour le retour. Un état de sortie compte des embarquements, et un homme rengagé trois fois y figure trois fois. L’écart entre les deux séries mêle donc les morts, les déserteurs, les rengagés et les hommes restés sur place, et Lucassen le souligne lui-même.
Les établissements suivent la même logique de taille. Batavia, Malacca, Colombo, Le Cap, Deshima. Depuis 2003, l’administration qu’ils ont produite figure au registre Mémoire du monde de l’UNESCO, sous la forme d’environ vingt-cinq millions de pages réparties entre Jakarta, Colombo, Chennai, Le Cap et La Haye. Employer le mot « multinationale » pour cela se défend, et c’est du reste le titre que Lucassen a donné à son article de 2004, une entreprise qui organise un marché du travail entre l’Europe, l’Afrique australe et l’Asie.
Isaac Le Maire vend des actions qu’il n’a pas
Le plus gros souscripteur de 1602 est devenu le premier ennemi de la compagnie. Écarté de la direction en février 1605 après un litige sur les comptes d’une expédition, et tenu par l’engagement de ne plus la concurrencer, Isaac Le Maire s’associe le 11 février 1609 à huit autres marchands pour négocier des titres en commun. Ils vendent à terme des actions qu’ils ne détiennent pas, en pariant sur la baisse, et diffusent ce qu’il faut de mauvaises nouvelles. Les administrateurs alertent les autorités. Le 27 février 1610 paraît un édit interdisant ces ventes, première réglementation boursière connue, applicable seulement deux mois plus tard. La même année, la compagnie verse enfin quelque chose à ses actionnaires.
En 1622, à l’approche de l’expiration de l’octroi, le juriste Simon van Middelgeest publie le Nootwendich Discours, remontrance adressée aux États généraux au nom des participants contre les administrateurs, catalogue Knuttel numéro 3348. Les États de Hollande l’interdisent le 22 juillet par placard, et d’autres libelles paraissent aussitôt sous des titres changeants pour contourner la proscription. Le 22 décembre 1622, les États généraux prorogent l’octroi sans que les parties se soient entendues, puis le modifient le 13 mars 1623. Matthijs de Jongh a montré que ces amendements, reddition périodique des comptes et responsabilité limitée des administrateurs, sortent directement de cette campagne de pamphlets.
Le marché, lui, avait pris son rythme sans attendre les juristes. La Bourse d’Amsterdam bâtie par Hendrick de Keyser ouvre en 1611, et comme elle repose en partie sur les arches d’une écluse, les bateaux mâts baissés passaient dessous par un passage voûté que l’on a muré en 1672.
Le 6 mai 1621, une lettre part de Banda
Depuis l’archipel de la muscade, Jan Pieterszoon Coen écrit aux Heren XVII, et sa lettre est conservée à La Haye, fonds 1,04,02, inventaire numéro 1073. Il y rend compte d’une opération de montagne menée avec quatre-vingts mousquetaires et deux compagnies de soixante-dix hommes, des trois pièces légères qui les ont accueillis, des trente-cinq blessés et neuf morts de son côté, dont le capitaine De Ros et son porte-enseigne. Il note que la crête est étroite et l’eau loin, et qu’il faudra donc chasser l’adversaire par la faim. Il écrit que les Bandanais réfugiés voudraient traiter, mais qu’ils refusent de livrer leurs armes d’abord et qu’il ne juge pas bon de conclure. Il annonce l’envoi du navire Dragon vers Jakarta avec les vaincus, précise que quarante-cinq orangkaya, les notables des îles, ont été retirés du bord et arrêtés, et donne sa ligne de compte en quelques mots, environ 1 200 âmes, en ajoutant que d’autres encore ont été tués. Les quarante-cinq notables ont été décapités le 8 mai, deux jours après la rédaction de la lettre. Coen avait posé le principe sept ans plus tôt, dans une missive du 27 décembre 1614 éditée par Colenbrander, où il expliquait aux administrateurs que le commerce ne se maintient pas sans la guerre ni la guerre sans le commerce. La rivalité anglo-néerlandaise sur ces îles, reprise en 1995 par Vincent Loth, s’était close deux ans plus tôt par un traité de coopération qui avait surtout renforcé la position de la VOC.
Aucune source unique ne donne le bilan démographique. La population de l’archipel avant 1621 est estimée entre 13 000 et 15 000 personnes, sans recensement d’aucune sorte. Les Archives nationales néerlandaises retiennent 14 000 morts et un millier de survivants enfuis ou déportés, et emploient le mot de génocide sur leur page consacrée à l’événement. Marjolein van Pagee objecte qu’une partie des Bandanais se trouvait ailleurs au moment de l’expédition, ce que rendrait visible la persistance de communautés wandan aux îles Kei. On ne sait pas trancher entre ces dénombrements, et ils s’accordent pourtant sur la nature de l’opération.
La traite relève de la même logique d’entreprise. Matthias van Rossum a estimé en 2015 entre 660 000 et 1,1 million le nombre de personnes déplacées par les Néerlandais dans l’océan Indien, VOC comprise. La fourchette est large parce que les ventes apparaissent dans des minutes notariales, des registres judiciaires et des comptes de comptoirs dispersés sur quatre continents, quand la traite atlantique a laissé des rôles d’armement rassemblés en séries continues.
La fin est administrative. Un décret du 24 décembre 1795 supprime la direction de la compagnie, la République batave reprend les dettes, et l’octroi s’éteint le 31 décembre 1799. Le montant de ces dettes varie de 110 à 125 millions de florins selon la date d’arrêté et la base retenue, et Femme Gaastra insiste sur la fragilité d’une structure financière restée celle des débuts. Entre la souscription close le 31 août 1602 et cette extinction, les Heren XVII n’ont jamais émis une seule action nouvelle, préférant emprunter. Les historiens qui ont dépouillé les livres constatent ce refus et écrivent qu’ils n’en connaissent pas la raison.
Pour aller plus loin
L’affaire du Santa Catarina prolonge directement l’histoire de l’octroi : cette caraque portugaise prise en 1603 au large de Singapour a fourni à un jeune juriste de Delft l’occasion du Mare liberum, plaidoyer pour la liberté des mers publié à Leyde en 1609 au service de la compagnie. La banque de change d’Amsterdam, fondée la même année, et la Compagnie française des Indes orientales créée par Colbert en 1664 forment les deux autres entrées utiles.
On présente souvent la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, la VOC, comme la première multinationale de l’histoire. La formule est commode et elle vient de notre époque, pas de la sienne. Derrière, il y a une entreprise créée en 1602 aux Pays-Bas pour aller chercher des épices en Asie, et qui a reçu de son gouvernement des pouvoirs qu’aucune société commerciale n’exerce aujourd’hui.
Un texte de 1602 qui autorise la guerre
Le 20 mars 1602, l’assemblée qui gouverne les Provinces-Unies accorde à une compagnie unique le droit exclusif de naviguer vers l’Asie. Ce document existe toujours et se trouve aux Archives nationales à La Haye.
Il ne se contente pas d’interdire la concurrence. Il permet aussi à la compagnie de signer des traités avec des souverains asiatiques, de construire des forteresses, de juger, de recruter des soldats et de faire la guerre. Les territoires conquis lui appartiennent et elle les administre elle-même.
Une conséquence est passée inaperçue longtemps. Comme le droit de la guerre du pays s’applique désormais à l’entreprise, celle-ci peut légalement réduire en esclavage les personnes capturées au combat.
De l’argent apporté par des gens ordinaires
Pour financer tout cela, les habitants du pays ont pu s’inscrire dans six bureaux régionaux et promettre une somme, payable en plusieurs fois. Le total atteint un peu plus de six millions de florins, une fortune pour l’époque.
Ce qui frappe, c’est la diversité des noms. À Amsterdam, plus de mille personnes s’inscrivent. Le plus gros investisseur engage quatre-vingt-cinq mille florins. Quelques lignes plus loin, une servante en promet cinquante, et une autre femme soixante, qu’elle signe d’une croix parce qu’elle ne sait pas écrire.
Un huissier municipal de la ville d’Enkhuizen a promis cent cinquante florins. Le papier qu’on lui a remis quand il a fini de payer, en 1606, a été retrouvé par un étudiant en 2010. Il est conservé dans les archives régionales de Hoorn et passe pour la plus ancienne action du monde. À l’intérieur, quelqu’un a noté pendant quarante ans les sommes reçues.
Un montage qui s’est fait en marchant
On imagine volontiers que tout était prévu dès le départ. Les travaux récents disent le contraire.
Au début, l’argent devait être rendu aux investisseurs au bout de dix ans. Ce n’est qu’en 1612 que le capital devient définitivement immobilisé dans l’entreprise. Et ce n’est qu’en 1623 que les dirigeants cessent de répondre sur leurs biens personnels. Les caractéristiques que l’on décrit aujourd’hui comme un bloc cohérent sont arrivées une par une, pour résoudre des problèmes d’argent au fur et à mesure.
D’autres sociétés par actions existaient d’ailleurs bien avant. À Toulouse, les propriétaires des moulins sur la Garonne se partageaient des parts échangeables depuis la fin du Moyen Âge, et on possède leurs prix et leurs bénéfices sur six siècles.
Des actionnaires qui protestent
Dès les premières années, un investisseur écarté de la direction organise une opération contre l’entreprise. Il vend des actions qu’il ne possède pas, en pariant sur leur chute, et répand de mauvaises nouvelles.
Les dirigeants se plaignent aux autorités. En 1610 paraît un texte qui interdit ce type d’opération, considéré comme la première réglementation boursière connue.
Douze ans plus tard, d’autres actionnaires publient des libelles imprimés pour reprocher à la direction son opacité et ses profits personnels. Les autorités interdisent le principal d’entre eux. Les auteurs le republient sous d’autres titres. À l’arrivée, les règles de la compagnie sont modifiées et les dirigeants doivent rendre des comptes régulièrement.
Ce que ces pouvoirs ont produit
En 1621, le gouverneur envoyé en Asie mène une expédition contre un petit archipel producteur de noix de muscade dont les habitants refusent de commercer avec lui seul. Sa lettre de compte rendu est conservée. Il y explique qu’il faudra affamer ses adversaires, annonce la déportation des vaincus et signale l’arrestation de quarante-cinq notables. Ceux-ci sont décapités deux jours plus tard.
Le nombre exact de morts n’est pas connu, faute de recensement avant les faits. Les estimations parlent de plusieurs milliers de victimes sur une population évaluée entre treize et quinze mille personnes.
L’examen du titre de première multinationale, le détail de l’acte de 1602 et l’état du débat sur les chiffres occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Octroi accordé par les États généraux à la Generale Vereenichde Geoctroyeerde Compagnie, 20 mars 1602, manuscrit original Nationaal Archief, La Haye, Verenigde Oostindische Compagnie, nummer toegang 1,04,02, inventarisnummer 1
- Quittance imprimée de libération d’une part de 150 florins au nom de Pieter Harmensz, chambre d’Enkhuizen de la VOC, 9 septembre 1606, annotations de dividendes jusqu’en 1650 Westfries Archief, Hoorn, archives de la ville d’Enkhuizen
- Plus ancien registre de souscription de la chambre d’Amsterdam, 1602-1613, souscription close le 31 août 1602, 1 143 souscripteurs Nationaal Archief, 1,04,02, inventarisnummer 7064
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Sources primaires (suite)
- Lettre de Jan Pieterszoon Coen aux Heren XVII, Banda, 6 mai 1621, compte rendu de l’expédition et arrestation de quarante-cinq orangkaya Nationaal Archief, 1,04,02, inventarisnummer 1073
- Jan Pietersz. Coen, lettre à la patrie du 27 décembre 1614, dans H. T. Colenbrander (éd.), Jan Pietersz. Coen. Bescheiden omtrent zijn bedrijf in Indië, La Haye, Martinus Nijhoff, 1919, t. I, p. 97-98
- Simon van Middelgeest, Nootwendich discours oft vertooch aan de hooch-mogende heeren Staten Generaal van de participanten der Oost-Indische Compagnie tegens bewinthebbers, 1622, in-4° catalogue Knuttel n° 3348, Koninklijke Bibliotheek, La Haye
- Placard des États de Hollande interdisant le Nootwendich Discours, 22 juillet 1622 catalogue Knuttel n° 3349, Koninklijke Bibliotheek, La Haye
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- « Isaac Le Maire and the early trading in Dutch East India Company shares » Simon Fraser University, dépôt d’enseignementhttps://www.sfu.ca/~poitras/ch2_lemaire.pdf
- « Indian Ocean slave trade » African Studies Centre Leiden, dossier en lignehttps://www.ascleiden.nl/content/webdossiers/indian-ocean-slave-trade



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