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Enquête
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La Pythie de Delphes était-elle droguée ? Failles, éthylène et laurier

AntiquitéGrèce antique5 octobre 202618 min de lecture
Zde / Wikimedia Commons
18 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Le parfum que sentait Plutarque

Pas souvent, ni à date fixe. De temps à autre seulement, la salle où les consultants attendent la réponse d’Apollon se remplit d’une odeur et d’un souffle, comme si l’adyton, la pièce interdite au cœur du temple, faisait monter d’une source les essences des parfums les plus doux et les plus chers. L’homme qui rapporte la chose dans son dialogue Sur la disparition des oracles (chapitre 50) n’écrit pas de seconde main. Plutarque, né vers 46 apr. J.-C. à Chéronée, à moins de quarante kilomètres de Delphes, a exercé au sanctuaire une prêtrise d’Apollon et connaissait le temple comme un sacristain connaît les recoins de son église.

Ce témoignage a la valeur d’une déposition, avec les failles de toute déposition, et il suppose un cadre précis. La Pythie est une femme de Delphes choisie pour parler au nom du dieu. Le jour de la consultation, elle descend dans l’adyton et s’assoit sur un trépied, une cuve de bronze à trois pieds qui lui sert de siège, pour répondre aux questions qu’on lui transmet. Auparavant, on a aspergé d’eau froide une chèvre, et si l’animal ne frissonne pas, le jour est jugé défavorable ; Plutarque discute longuement ce rituel aux chapitres 46 à 51 du même dialogue. À l’origine, la consultation n’avait lieu qu’une fois l’an, le 7 du mois delphique de Bysios, jour anniversaire d’Apollon, et l’affluence l’a rendue ensuite mensuelle, avec une interruption pendant les mois d’hiver.

De ce cadre, l’époque classique a laissé une image que l’on reproduit presque toujours, faute d’autre aussi explicite. Au fond d’une coupe attique à figures rouges peinte vers 440-430 av. J.-C. par l’artisan que les spécialistes appellent le Peintre de Codros, une femme est assise sur un haut trépied. Elle tient d’une main un rameau de laurier, de l’autre une phiale, la coupe plate des libations, et fait face à un homme debout. Des inscriptions peintes nomment les deux figures, Thémis et Aigeus, le roi mythique d’Athènes. Une colonne dorique surmontée d’un morceau d’entablement suffit à signifier le temple. Trouvée à Vulci, en Étrurie, la coupe est conservée à l’Antikensammlung de Berlin sous le numéro F 2538. On y chercherait en vain une fumée ou une femme agitée.

Les textes, eux, parlent de vapeur, et ils en parlent tard. Le géographe Strabon, contemporain d’Auguste, décrit le siège de l’oracle comme une caverne creusée en profondeur, à l’ouverture étroite, d’où monte un pneuma qui provoque l’enthousiasme, c’est-à-dire la possession par le dieu. Au-dessus de l’orifice se dresse un haut trépied ; la Pythie y monte, respire le souffle et prophétise en vers ou en prose, la prose étant ensuite versifiée par des poètes attachés au temple (Géographie, IX, 3, 5). Un peu plus tôt, Diodore de Sicile raconte la découverte du lieu (Bibliothèque historique, XVI, 26). Des chèvres paissaient autour d’une fente du sol, à une époque où Delphes n’existait pas encore, et chaque bête qui s’en approchait pour regarder au fond se mettait à bondir et à pousser des cris qu’on ne lui connaissait pas. Le chevrier, venu voir, fut pris du même transport et se mit à prédire l’avenir. Les gens du voisinage accoururent, plusieurs tombèrent dans la fente, et l’on finit par installer au-dessus une machine à trois pieds sur laquelle une seule femme prophétiserait sans danger. Diodore ajoute un détail moins souvent cité. La prophétesse était d’abord une jeune fille ; après qu’un Thessalien nommé Échécratès en eut enlevé et violé une, les Delphiens réservèrent la fonction à des femmes de plus de cinquante ans, habillées en jeunes filles en souvenir de l’usage ancien. Plutarque, enfin, donne un nom au chevrier, Korétas (Sur la disparition des oracles, 42).

Diodore écrit au Iᵉʳ siècle av. J.-C., Strabon sous Auguste et Tibère, Plutarque vers 100 apr. J.-C. Pour les siècles où l’oracle pesait sur les décisions des cités grecques, aucune description détaillée de la séance ne s’est conservée. Hérodote montre une Pythie qui parle, et qui peut mentir. Au début du Vᵉ siècle av. J.-C., le roi spartiate Cléomène obtient, par l’entremise d’un notable delphien nommé Cobon, que la prophétesse Périalla déclare illégitime son rival Démarate ; l’affaire se découvre, Cobon s’exile et Périalla perd sa fonction (Histoires, VI, 66). Platon, dans le Phèdre (244a-b), range la prophétesse de Delphes parmi ceux qui ont reçu des dieux une folie bienfaisante, et lui prête de grands services rendus à la Grèce dans cet état, presque aucun lorsqu’elle avait toute sa raison. Folie, donc, mais sans fumée.

Les auteurs du IIᵉ siècle apr. J.-C. ne s’accordent même pas sur le véhicule de l’inspiration. Pausanias, qui visite Delphes une génération après Plutarque, l’attribue à l’eau. Selon lui, la source Cassotis, au-dessus du temple, s’enfonce sous terre et reparaît dans l’adyton, où elle donne aux femmes le don de prophétie (Description de la Grèce, X, 24, 7). Son contemporain Lucien de Samosate fait boire la prophétesse à la source sacrée juste avant que le dieu la saisisse. Le laurier, lui, accompagne la Pythie dans l’image comme dans les textes, et plusieurs auteurs en font un instrument de sa préparation. Clément d’Alexandrie, à la fin du IIᵉ siècle, va jusqu’à réunir l’eau et le souffle en imaginant une source qui produirait des vapeurs.

Le mot qui donne son titre à cette enquête se lit d’ailleurs chez Plutarque. Au chapitre 51 de Sur la disparition des oracles, Lamprias, principal orateur du dialogue, explique que la faculté imaginative et prophétique de l’âme doit se trouver en bon accord avec le souffle, qu’il compare à un pharmakon, terme grec qui désigne à la fois le remède, le poison et la drogue. Quand l’accord se fait, l’inspiration vient nécessairement ; quand il manque, elle ne vient pas, ou vient de travers, trouble et dangereuse. La comparaison appartient à une physique de l’âme où le tempérament de la prophétesse et l’état du souffle doivent concorder, et elle montre qu’un lettré du IIᵉ siècle pensait déjà l’inspiration delphique à la manière d’une substance agissant sur l’esprit. Un siècle et demi plus tôt, Cicéron contestait déjà, dans son traité Sur la divination, l’existence de cette force exhalée par la terre.

En 1904, un jeune helléniste anglais, A. P. Oppé, tire les conséquences de ce décalage chronologique dans le Journal of Hellenic Studies, en signalant qu’un philologue allemand de renom était arrivé à la même conclusion. Selon lui, la crevasse méphitique sous le temple n’a jamais existé ; la seule faille du site serait la gorge de Castalie, que la tradition aurait transportée sous le trépied, et le souffle prophétique une invention d’époque hellénistique, recopiée ensuite d’auteur en auteur. Oppé écrit au retour d’une visite de Delphes, où les Français creusent alors depuis plusieurs saisons.

Ce chantier est celui de la Grande Fouille de l’École française d’Athènes. Pour atteindre les ruines, il avait fallu exproprier puis déplacer tout le village de Kastri, bâti sur le sanctuaire et en partie détruit par le séisme de 1870 ; les travaux proprement dits commencèrent à la mi-octobre 1892. En 1893, les fouilleurs dégagent la terrasse du temple d’Apollon et n’y trouvent presque aucune pierre en place au-dessus du dallage. Dans la partie basse où la tradition situait l’oracle, nulle structure ancienne ne subsiste, et les sondages vers la roche se remplissent d’eau. En 1927, Fernand Courby publie le volume des Fouilles de Delphes consacré à la terrasse du temple. Il y décrit, sous le centre de l’édifice, une roche fissurée par l’action des eaux, observation que l’on ne rapproche guère, sur le moment, de la crevasse des textes.

Pierre Amandry clôt la discussion en 1950 avec La Mantique apollinienne à Delphes, la thèse qui a fixé pour un demi-siècle la position de l’École française. Il rassemble les textes, constate que les témoignages explicites sur le souffle sont tardifs et que les auteurs chrétiens décrivent les transes de la Pythie de manière tendancieuse, puis ajoute un argument de géologie promis à une longue carrière : seules les régions volcaniques produisent des émanations de ce genre, et Delphes n’en fait pas partie. En 1978, à Berkeley, Joseph Fontenrose prolonge cette ligne dans The Delphic Oracle, où il catalogue toutes les réponses attribuées à l’oracle. Pour lui, la Pythie répondait clairement et directement aux consultants, selon un rituel réglé, et le gouffre comme la vapeur appartenaient à la légende.

L’archéologie n’a guère bougé depuis. En 2013, dans la revue Kernos, Georges Rougemont, éditeur des lois sacrées de Delphes, rappelait que trois temples au moins se sont succédé au même endroit et qu’on ignore archéologiquement tout de leur aménagement intérieur avant le IVᵉ siècle av. J.-C. L’adyton qu’ont connu Crésus, Pindare, Eschyle ou Hérodote relève donc de la conjecture. Celui du temple reconstruit après la catastrophe de 373 av. J.-C. était bien une salle close, en contrebas des autres ; on n’y a repéré ni source ni crevasse, constatait encore Amélie Perrier, de l’École française d’Athènes, en 2019.

À la fin du XXᵉ siècle, les manuels tiennent donc l’affaire pour réglée, et la vapeur de Delphes a rejoint les légendes pieuses. Une difficulté subsiste pourtant, et elle porte le nom de Plutarque, prêtre d’un sanctuaire dont il défendait le prestige. Pourquoi décrirait-il une odeur qu’il n’aurait jamais sentie ? La question a été rouverte par le sol, à l’initiative d’un géologue qui ignorait tout de la controverse. Il faut désormais reprendre les éléments un à un, la faille repérée presque par hasard sur les pentes du Parnasse, les fragments de travertin et l’eau de la source Kerna passés au chromatographe, les essais d’anesthésie des années 1920 relus par un toxicologue, puis les mesures que des géochimistes italiens et grecs ont opposées à l’ensemble.

La suite de l’enquête
  1. Deux failles sous le temple d’Apollon

  2. La terre ne respire plus à Delphes

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